Comme un petit goût de reviens-y-pas : "The Dead Don't Die"

Cannes 2019 / Quelle mouche a piqué Jim Jarmusch (ou quel zombie l’a mordu) pour qu’il signe ce film ni série B, ni parodique, ni sérieux ; ni rien, en fait. Prétexte pour retrouver ses copains dans une tentative de cinéma de genre, ce nanar de compétition figure dans celle de Cannes 2019 dont il effectue en sus l’ouverture.

Centerville, États-Unis. Depuis la fracturation des Pôles, la terre est sortie de son axe et de drôles de phénomènes se produisent : la disparition des animaux ou l‘éveil des macchabées qui attaquent la ville. Au bureau du shérif Robertson, on commence à lutter contre les zombies…

Certes oui, l’affiche de The Dead Don’t Die vantant son « casting à réveiller les morts » a de la gueule. Mais empiler des tombereaux de noms prestigieux n’a jamais constitué un gage de qualité, ni garanti de provoquer le tsunami de spectateurs escompté par les producteurs. Voyez les cimetières, où l’on trouve pourtant la plus forte concentration de génies au mètre carré (et une proportion non négligeables de sinistres abrutis) : outre les taphophiles, ils ne rameutent guère les foules. Blague à part, cette affiche reproduisant luxueusement celle plus brute de décoffrage de La Nuit des Morts-Vivants (1968) annonce d’emblée la couleur : Jarmusch vient rejouer la partition du classique horrifique de George A. Romero.

C’est loin d’être la première fois qu’un réalisateur rend hommage à ses devanciers — et tout particulièrement dans le cinéma de genre. Ainsi, quand Tarantino ou Rodriguez s’amusent à tourner du Grindhouse ou Burton consacre un biopic à Ed Wood, ils le font avec toute leur chaleur et leur passion d’aficionados perpétuant une tradition à laquelle ils se vantent d’appartenir. Le cas de Jarmusch pour The Dead Don’t Die diffère : on a l’impression de voir un tragédien se forcer à raconter une histoire de Toto, en faisant l’effort suprême de ne pas se pincer le nez, et en mettant l’intonation pour montrer qu’il a du métier. Avouez tout de même que s’emparer d’un film d’horreur exigeant un minimum de tension, de rythme et de suspense quand on est un ontologiquement un cinéaste du plan long contemplatif relève de la gageure — c’est un peu comme si Wenders se piquait d’adapter un Disney en prises de vues réelles.

Zombies et nombril

En clair, Jarmusch cite à loisir le film de Romero dont il propose une fricassée à la sauce auteuristico-léchée-chic. Mais vidée de sa réelle essence, c’est-à-dire de son contenu proprement fantastique au premier degré, lui substituant une version grand-guignol farcesque au souffle court, comme une suite de sketches boiteux. S’il conserve une métaphore socio-politique — tous les films de ce genre, tels The Body Snatchers (1956) de Don Siegel, offrent une sous-lecture critique de l’état de la société — elle reste ici embryonnaire : le consumérisme et l’avidité matérialiste sont la cause de la zombification.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul compartiment du film à être demeuré au stade de l’ébauche, le scénario semblant plus mort que vivant. Jarmusch oserait-il justifier par un “hommage” aux séries Z d’antan son accumulation de “fausses fausse-pistes” (qui ne surprennent plus personne), son dédain pour les personnages secondaires inutiles et abandonnés ex abrupto, ses deus ex machina bien commode pour servir de patch à un script inabouti ? Cerise sur le gâteau, le cinéaste recourt à de (trop) multiples reprises à la mise en abyme — les personnages ont conscience qu’ils sont les personnages du film et commentent la musique ou annoncent les séquences à venir — ; un petit jeu méta-cinématographique qui s’use bien vite en devenant systématique. Et en surchargeant le film de clins d’œil et de plaisanteries conniventes auto-complaisantes : Adam Driver se flatte d’avoir lu le scénario en entier et possède un porte-clefs Star Wars ostensiblement admiré par Tilda Swinton, Bill Murray se nomme Cliff Robertson (comme l’acteur défunt) et se plaint d’être négligé par un Jim « qui [lui] doit pourtant tant » ; Iggy Pop semble sortir de la tombe de Samuel Fuller, la B.O. de Sturgill Simpson est encensée à tout bout de champ… Ça va ? On ne dérange pas la réunion entre potes ?

Oh, Jarmusch a quand même un peu bossé en greffant ici ou là quelques-unes de ses obsessions de toujours, comme le katana, manié ici par la susnommée Swinton — qui en profite pour prendre un accent de Meryl Streep et une coiffure de Legolas —, les incontournables séquences dans un diner où l’on vient papoter autour d’un café en écoutant de la country. Mais est-ce que ça suffit pour justifier ce très long court métrage anecdotique ?

Il n’est pas exclu de mixer l’épouvante avec l’humour : Shaun of the Dead (2004) d’Edgar Wright est l’exemple d’un excellent film de zombies drôle, qui double (ou tire) son potentiel comique d’une féroce satire sociale et de son réalisme sans faille dans le traitement des monstres. Jarmusch reste passif et spectateur de son propre film, qu’il feuillette devant nous comme un catalogue d’acteurs-personnages en se demandant sans doute intérieurement ce qu’il lui a pris de se salir les mains ainsi. L’onction cannoise, heureusement, lui vaudra absolution pour ce nanar de luxe.

The Dead Don't Die De Jim Jarmusch (É.-U., 1h43, int.-12 ans) avec Bill Murray, Adam Driver, Selena Gomez…

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