“Annette” de Leos Carax : noces de son

Annette
De Leos Carax (EU, 2h20) avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg

Cannes 2021 / Espéré depuis un an, le nouveau Carax tient davantage de la captation d’un projet scénique que de ses habituelles transes cinématographiques. Vraisemblablement nourrie de son histoire intime, cette mise en abyme du vampirisme trouble entre artistes, artistes et modèles, artistes et environnement familial dépose presque toute fragilité en multipliant les oripeaux chic, glamour et trendy. Parfait pour le tapis rouge de l’ouverture de Cannes ; moins pour l’émotion…

Figurer en ouverture sur la Croisette n’est pas forcément une bonne nouvelle pour un film. A fortiori cette année, après deux ans de disette. Car ce que le Festival attend de sa première montée des marches, c’est qu’elle amorce la pompe à coup de stars, de strass et de flashs fédérateurs. L’œuvre qui abrite ces premiers de cordée se trouve souvent reléguée à l’enveloppe de luxe et elle encourt surtout le risque d’être vite oblitérée d’abord par le reste de la sélection, puis par le tamis du temps — on n’aura pas la cruauté de rappeler quelques pétards mouillés du passé

à lire aussi : Holy Motors

Cochant les cases de la notoriété grand public et auteur, Annette souscrit également — on le verra — à d’autres paramètres prisés par les festivals : une dénonciation à travers la comédie musicale cinématographique de l’égotisme des gens de la “société du spectacle”, à l’instar du All That Jazz (Palme d’Or 1980) de Bob Fosse ou du — moins flamboyant et plus convenu — La La Land (Lion d’Or 2016) de Damien Chazelle. Voire, sans la musique, du miraculeux Birdman (2014) d’Iñarritu.

Allégorie, fable méta, mélodrame chanté, Annette s’ouvre par la grâce de son double Dieu : le son et le visage de son démiurge-auteur Leos Carax. Le son, ou plutôt un souffle à peine audible modulant d’une voix tremblotante Au clair de la lune, évoque le premier enregistrement de l’humanité réalisé un siècle avant la naissance de Carax par Édouard-Léon Scott de Martinville, avant qu’un grésillement électrique ne ramène au studio où les Sparks se préparent à chanter — l’ellipse est digne de celle de 2001 quand l’os tournoyant en l’air fait place à une navette spatiale. En cabine et à l’image, le cinéaste en personne dirige la session. Il signifie le commencement, comme au début de son envoûtant Holy Motors (2012) où il figurait ce rêveur possédant au bout du doigt une clef afin de déverrouiller le film à son public ; à ses côtés, ce n’est pas le fruit du hasard, se tient sa fille Nastya Golubeva-Carax. Quand le top est lancé, la musique crée le récit, sort du studio, les comédiens-personnages rejoignent la troupe et l’histoire démarre au terme d’un plan-séquence-chorale. Plutôt prometteur et galvanisant ; c’est ensuite que cela se gâte — ou tout au moins que les promesses ne sont pas tenues.

Pas totalement en chanté, ni enchanteur

Sorte de néo Lenny Bruce rudoyant son public lors de ses one man shows, Henry McHenry vient de rencontrer la cantatrice Ann Desfranoux. Ils entament une histoire d’amour intense que vient sceller la naissance de leur fille Annette, une enfant comme « venue d’ailleurs ». Mais la perte de succès d’Henry et sa jalousie créent des dissensions dans le couple. Après un drame, le père entreprend d’exploiter à travers le monde le talent d’Annette, bébé possédant la voix de sa mère…

La comédie musicale est tendance, d’accord — c’est un cycle. Une affiche avec un réal arty, des compositeurs cultes dont les musiciens sont fans et des interprètes à statuettes permet sans doute d’espérer décrocher la timbale, à défaut de se distinguer. Car sur le registre de l’enfant “différent” trouvant la musique pour exutoire, les opéras-rock Tommy (1975) ou The Wall (1982) sont passés avant. Leur plus-value par rapport à Annette ? Ces films sont des adaptations d’un matériau préexistant, pensés pour le disque et/ou la scène. Étonnamment, le film de Carax semble contenir moins de gestes ou d’intentions purement cinématographiques justifiant la spécificité de son médium d’élection. Bien sûr, le cinéaste s’adonne à quelques-uns de ses penchants favoris (des surimpressions, de rares mais virtuoses plans-séquences) ; il accentue surtout la “théâtralité“ de son film. On ne parle pas seulement de son filage de lieux de spectacle au sens strict, où se produisent naturellement ses protagonistes, mais des environnements annexes qui se transforment en authentiques plateaux (le bateau et l’île du naufrage sont ainsi traités comme des décors et transparence d’opéra, le tribunal se tient dans une salle de spectacle, etc.) Bref, tout devient espace de spectacle vivant et de démonstration au public. Tout est représentation, y compris la conférence de presse façon #MeToo — posée un peu comme une pièce rapportée — ou les intermèdes d’un choryphée moderne s’incarnant dans la voix d’une échotière people (pour le coup, ça c’est une bonne idée).

Au-delà de ce constat à la Guy Debord, que nous raconte Annette ? Que l’artiste peut s’avérer un aigri, un tourmenté et un parasite de son entourage, voleur de beauté à l’occasion, au service de ses propres ambitions ou frustrations. Il est tentant de faire un parallèle entre Henry vivant d’Annette et le metteur en scène vivant à travers ses égéries, surtout avec Carax qui les a accumulées : Denis Lavant, Mireille Perrier, Juliette Binoche, Katerina Golubeva… Il est par ailleurs troublant de relever la similitude physique d’Adam Driver/Henry avec Carax à la fin du film, veuf d’Ann, de se souvenir que Carax a perdu tragiquement sa compagne Katerina Golubeva, et de lire que Annette est dédié à leur fille Nastya, évoquée plus haut. Difficile d’aborder ce parallélisme intime sans glisser dans les méandres de l’indiscrétion obscène…

On parlait en début de “cases cochées” par ce film pour concourir à Cannes. Annette est donc, à l’instar des Palmes Les Parapluies de Cherbourg (1964) et Dancer in The Dark (2000), un mélodrame où la fin possède autant de qualités que le début — ce qui, ici, rattrape ses ventres mous. L’on devrait, d’ailleurs, dire les fins, car une conclusion collective s’ajoute au terme du générique. La différence, chez Demy ou von Trier, c’est qu’on regarde aussi en périphérie des personnages au lieu d’enchaîner les pubs pour parfum et qu’on ose faire du sentiment sans crainte au-delà des cinq dernières minutes. C’est moins vain, mais c’était une autre époque…

★★☆☆☆ Annette
Un film de Leos Carax (Fr, 2h20) avec Adam Driver
, Marion Cotillard, Simon Helberg…

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 14 novembre 2023 S’appuyant sur une exceptionnelle Marion Cotillard, Mona Achache fait revivre sa mère à l’écran dans un documentaire sidérant où les images prolifèrent pour cerner les non-dits et éclairer les recoins d’une malédiction familiale et de cinquante ans...
Samedi 21 mai 2022 Retrouvailles entre Arnaud Desplechin, ses comédiens, ses thèmes, sa ville de naissance, mais aussi avec la Croisette, à l’occasion d’une tragédie familiale, où l’amour est étudié à travers son exact opposé. Où l’on mesure qu’une absence est aussi...
Lundi 11 octobre 2021 Une querelle entre nobliaux moyenâgeux se transforme en duel judiciaire à mort quand l’un des deux viole l’épouse de l’autre. Retour aux sources pour Ridley Scott avec ce récit où la vérité comme les femmes sont soumises au désir, à l’obstination et...
Mardi 22 mai 2018 Pendant un quart de siècle, Terry Gilliam a quasiment fait don de sa vie au Don de Cervantès. Un dévouement aveugle, à la mesure des obsessions du personnage et aussi vaste que son monde intérieur. Mais l’histoire du film n’est-elle pas plus grande...
Mardi 22 mai 2018 Quelque part, dans le sud. Mère célibataire d’Elli, qu’elle appelle Gueule d’ange, Marlène tient pour prioritaires sa vie de jeune femme et ses sorties. Un (...)
Mardi 14 février 2017 Quand Guillaume Canet comprend qu’il fait figure, pour la nouvelle génération, de mec installé et pépère dans sa vie de famille comme dans son métier, le (...)
Mardi 20 décembre 2016 Une semaine ordinaire dans la vie de Paterson, chauffeur de bus à Paterson, New Jersey et poète à ses heures. Après la voie du samouraï, Jarmusch nous indique celle d’un contemplatif alter ego, transcendant le quotidien sur son carnet. Une échappée...
Mardi 21 juillet 2015 Après Frances Ha, Noah Baumbach continue d’explorer le New York branché et sa bohème artistique, transformant "Solness le constructeur" d’Ibsen en fable grinçante et néanmoins morale où des bobos quadras se prennent de passion pour un couple de...
Mardi 24 février 2015 Après "La Solitude des nombres premiers", Saverio Costanzo prolonge son exploration des névroses contemporaines en filmant l’enfermement volontaire d’une femme, atteinte d’une phobie radicale du monde extérieur. Un film dérangeant dont la mise en...
Mardi 25 novembre 2014 De Michel Hazanavicius (Fr, 2h14) avec Bérénice Bejo, Annette Bening, Maxim Emelianov…
Mardi 20 mai 2014 Nouvel uppercut des frères Dardenne, qui emprunte les voies du thriller social pour raconter comment une ouvrière tente de sauver son travail en persuadant ses collègues de renoncer à une prime, et interroger ce qui reste de solidarité dans la...
Mardi 15 avril 2014 Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la (...)
Mardi 19 novembre 2013 Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la Statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens (...)
Mardi 25 juin 2013 En noir et blanc et au plus près de sa formidable actrice et co-auteur Greta Gerwig, Noah Baumbach filme l’errance d’adresses en adresses d’une femme ni tout à fait enfant, ni tout à fait adulte, dans un hommage au cinéma français qui est aussi une...
Jeudi 10 janvier 2013 Lorsque nous découvrons des fragments d’Annette, il y a déjà deux ans de gestation et de travail en amont. Et lors de ces ultimes répétitions, à J-9 de la (...)
Jeudi 28 juin 2012 Six films (dont un court métrage) en 28 ans avec de grandes galères et de longues traversées du désert : la filmographie de Leos Carax est un roman.
Jeudi 28 juin 2012 Étonnant retour en grâce de Leos Carax avec Holy motors, son premier long-métrage en treize ans, promenade en compagnie de son acteur fétiche Denis Lavant à travers son œuvre chaotique et un cinéma mourant. Qui, paradoxe sublime, n’a jamais été...

Suivez la guide !

Clubbing, expos, cinéma, humour, théâtre, danse, littérature, fripes, famille… abonne toi pour recevoir une fois par semaine les conseils sorties de la rédac’ !

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X