Bleu du Ciel : en prison, Maxence Rifflet libère le regard

Maxence Rifflet

Le Bleu du Ciel

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Photographie / Le photographe Maxence Rifflet présente au Bleu du Ciel un travail particulièrement délicat et intelligent, réalisé dans sept prisons françaises, en étroite collaboration avec les détenus.

Fruit d’ateliers menés avec des détenus dans sept centres pénitentiaires français, le projet au long cours Nos prisons est, confie le photographe Maxence Rifflet, « un appel citoyen pour s’intéresser aux prisons ». Les prisons, comme les hôpitaux psychiatriques ou d’autres institutions, sont autant de miroirs de l’état de santé de notre démocratie. Miroirs que l’on rechigne bien souvent à regarder tant leurs reflets pourraient blesser notre narcissisme démocratique (rappelons que la France est régulièrement condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour l’état de ses prisons).

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En se proposant de prendre des images en milieu carcéral, Maxence Rifflet (né en 1978, vivant à Paris) a voulu éviter un double écueil : « ni me contenter d’un simple constat documentaire ni verser dans le pathos de l’image du prisonnier prostré dans sa cellule ». Son parti pris a été celui du lieu, de l’espace vécu, de l’architecture, en échangeant avec les détenus, « ces spécialistes de l’espace pénitentiaire ». La prison ne rime plus seulement avec la question du temps (tant d’années, de mois…), mais aussi et surtout avec celle du « où ? » et d’expériences singulières entre des corps et des espaces.

D’où l’hétérogénéité des images de Rifflet (forme plastique, format, etc.) pour rendre compte de la diversité de ces expériences. La série la plus frappante de l’exposition est celle menée à la maison d’arrêt de Rouen avec Lucile S. On y voit la jeune femme se livrer à des poses (parfois impressionnantes) d’équilibriste entre les quatre murs de sa cellule, comme si elle tentait de pousser les murs, d’étirer les fenêtres, d’inverser l’endroit et l’envers des choses… « Elle pousse les murs et aussi les bords du cadre photographique, l’activité photographique participe ici d’un geste de résistance à l’espace » commente le photographe.

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Impossible de me mettre en boîte

Portant attention à l’espace vécu, Maxence Rifflet porte concomitamment une grande attention à la position éthique du photographe en prison, lieu par excellence de la surveillance, du regard imposé à l’autre, du fichage et du panoptique. « Les prisons sont des machines optiques, la question est donc : comment cadrer sans enfermer ? ». Les réponses apportées par le photographe sont notamment : la collaboration et l’échange avec le sujet photographié, des images prises par des prisonniers, l’humour, ou encore la création de dispositifs particuliers, comme celui proposé par Paul L. qui refusait de se faire enfermer une seconde fois en étant photographié dans sa cellule, et qui a choisi de se faire photographier sur un tapis de course dans une salle de sport : « impossible de me mettre en boîte. Même sur place, je suis en mouvement ! » lance-t-il à Maxence Rifflet qui rend sur son image l’effet de mouvement.

En filigrane de ce travail, il y a donc une interrogation sur la violence potentielle de l’image et de la photographie, en prison et au-delà. Violence qui peut prendre différentes formes : violer l’intimité de la personne, enfermer quelqu’un dans un cadre et un point de vue statique, confirmer, par l’image, des clichés idéologiques…

Parallèlement à la beauté artistique des débuts de la photographie au XIXe siècle, il faut garder à l’esprit la violence de l’image photographique infligée aux hystériques ou aux malades mentaux dans les asiles, ou bien aux délinquants ou supposés délinquants, par les débuts de la criminologie, prétendant lire, sur les visages et la physionomie, la dangerosité des individus !

L’exposition de Maxence Rifflet rappelle cela avec la reproduction d’une gravure de 1875 représentant un « détenu refusant de se laisser photographier », ou avec l’image plus récente (2014) de Christine qui est forcée, par rien moins que six surveillants, d’être photographiée. Des gestes de résistance d’autant plus troublants (et éclairants) à l’heure où une grande machine optique nous encadre tous : celle des images numériques en réseaux.

Maxence Rifflet, Nos prisons
Au Bleu du Ciel jusqu’au samedi 21 mai

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