Marc Fraize : « le silence est un outil »

Madame Fraize

Espace culturel L'Atrium

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Humour / Sur les planches ou au cinéma (Au poste, Problemos…), Marc Fraize est un artisan. Auteur, acteur, humoriste, clown tendre et jubilatoire, il porte le rire loin des standards et  de l’enchaînement de blagues surfant sur l’actualité. Son personnage de Madame Fraize embraye depuis quelques mois sur celui de Monsieur. Entretien avant sa venue à Tassin la Demi-Lune.

Pourquoi avoir créé Madame Fraize après avoir porté Monsieur (sans lien de parenté) depuis vos premiers pas à Lyon il y a une vingtaine d’années ?
Marc Fraize : J’avais tiré tous les tiroirs possibles de ce personnage étriqué, enfermé sur lui-même, victime de la société de consommation, de son éducation. Il était régi par des peurs. J’avais d’autres besoins de comédien et cela a été presque une évidence de switcher avec ce personnage féminin, un peu dégenré. Elle est libre dans sa tête, épanouie.

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Madame Fraize est à peu près tout le contraire de Monsieur mais ils ont un ADN commun : clownesque sans tomber dans la caricature, allant taper à la porte de l’absurde et même du politique. S’il y a un acte politique terriblement important aujourd’hui, c’est que les gens gardent espoir et ne tombent pas dans la pensée unique. Une phrase de Prévert m’a souvent parlé : « essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour montrer l’exemple ».

Pour qui aurait voté Madame Fraize ?
Oh, probablement pour Jean-Luc Mélenchon, parce qu’elle aime aider les plus mal lotis ; mais aller voter aurait été un prétexte à sortir et voir du monde. Je crois que cette Madame Fraize est tellement libre qu’elle pense que ce n’est pas parce que l’un ou l’autre dirige le pays que ça va influencer sa vie. Elle n’attend pas des autres qu’on décide pour elle.

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Je lui parle de lave-vaisselle

Vous mettez, sans condescendance aucune, des petites gens sur le plateau, ceux qui passent sous les radars médiatiques habituellement.
J’aime l’idée de parler au spectateur d’autre chose que ce qu’il a entendu toute la journée – Macron, Gilets jaunes, vaccin. Je lui parle de lave-vaisselle, cerf-volant et fontaine zen. L’acte politique n’est pas de dire que Macron est un salaud ou Mélenchon un trotskyste. Il y a peut-être d’autres sujets intéressants aussi. Madame Fraize va éviter tout sujet d’actualité.

Évidemment, je suis malheureux du manque de justice sociale et de démocratie ambiante, mais je crois que ça peut changer à condition qu’on soit libres de penser ce que l’on veut et que l’on se dise que l’on peut déplacer des montagnes par des petits actes. Madame Fraize parle de ça, pas de la dernière phrase de Darmanin qui choquera toute la France. Elle s’en fout, enfin moi je m’en fous et je veux qu’elle s’en foute parce qu’elle met le curseur sur des choses beaucoup plus concrètes.

Elle le fait avec beaucoup d’élégance. Comment endosse-t-on cette grande robe verte fendue sans trop être entravé ?
C’est la grosse bonne surprise. J’ai décidé de me travestir à condition que je sois absolument troublant, élégant et que je ne tombe pas dans la caricature. Quand je mets ces talons et que je passe cette robe, il y a une facilité de jeu et d’incarnation… Le costume fait pour beaucoup le personnage. Comme lorsque je fermais le petit polo de Monsieur Fraize qui me serrait un peu la gorge et qu’immédiatement, je savais que j’étais dans un personnage qui n’était pas libre. Avec l’ouverture de jambe jusqu’à l’aine je m’offre une liberté de jeu, de posture, de surprises qui, pour l’instant, sont infinies. Je vais maintenant cadrer un peu plus les choses. J’ai quelque quarante dates derrière moi avec Madame Fraize. Je sais maintenant ce qui me porte et ce qui ne me porte pas.

J’ai refusé très tôt de courir

Vos personnages essayent d’étirer le temps. Ils sont très à contre-courant du modèle du stand-up. Comment construisez-vous ces silences, qui vous ont parfois valu d’être taxé de fainéant (notamment lors des passages au télé-crochet de Laurent Ruquier, On n'demande qu’à en rire) ?
C’est du travail et c’est aussi une philosophie de vie. J’ai refusé très tôt de courir. On m’a dit « sois le plus fort possible, le plus vite possible, le mieux coté possible », j’ai dit non, je n’en ai pas du tout envie. Du coup, j’ai toujours pris mon temps, aussi bien dans ma vie personnelle que professionnelle. Ce rythme lent s’est un peu imposé à moi. Le silence est un outil : quand on y a goûté, on ne s’en passe plus car ça exprime plein de choses. Je pourrais sortir vannes sur vannes et on n’en retiendrait aucune.

Quand on assiste à un silence avec une goutte de transpiration, on a vu le doute, on s’en souvient. Parfois, un spectateur me dit : « super ton spectacle mais tel moment était un peu long ». Directement, je me dis que je n’ai pas fait assez long. Parce que, et c’est le principe du clown et du jeu, je pense que si je suis allé au bout du bout, personne ne peut rien me dire. Notre job de comédien va être de les forcer à écouter et voir ce qu’ils ne sont pas venus écouter et voir. C’est un rapport de force. Et la plupart du temps, heureusement, tout se passe bien, sinon ce serait une souffrance.

Gérer le rythme, c’est aussi ce que vous apporte votre metteur en scène Papy (Jamel Debbouze, Blanche Gardin…) ?
Non, car je connais mon instrument de Monsieur Fraize un peu par cœur. J’ai appris sur scène tout ce qui est rythmique et musicalité et plus je joue, plus j’ai le sens du rythme. Mais Papy va dans les détails et fait attention aux gestes, aux propos qui m’éloigneraient de ce qu’on avait dit au départ. Il surveille l’outil et surtout me motive à aller toujours plus loin.


Repères

1974 : Naissance à Saint-Cloud

2000 : Premier seul-en-scène, Monsieur Fraize

2011 : Émission On ne demande qu’à en rire

2017 : Problemos

2018 : Au poste, Le Redoutable

2021 : Madame Fraize


Le spectacle

Madame est bonne ! Madame est belle !

Il avait fait de Monsieur Fraize un homme simple, timide, préférant se planquer derrière les portes de secours ou interpeller l’ingé son pour savoir si le spectacle devait commencer, en espérant qu’il échapperait à cette épreuve. Qu’allait donc apporter le comédien Marc Fraize à Madame ? Utilisant les mêmes maladresses, mais avec plus d’aplomb, il sublime son personnage paré d’une robe verte satinée.

Elle est une héroïne chantante d’Almodovar – Piansa en mi – et une "femme like U". Mais elle est aussi cette femme modeste de son époque qui utilise un lave-vaisselle, se fait livrer une cuisine équipée avec le fameux tiroir « qui freine en fermant » et boit de l’eau car « c’est bon pour tout », pour quelqu’un qui va mal comme pour un enfant qui pleure.

Pointant avec une tendresse infinie et pas la moindre condescendance les petites joies de prolos qui ne sont pas dupes de ce qu’on leur fait « avaler » (choper le modèle expo d’une chose inutile chez Gifi, comme avoir six caméras de recul sur sa voiture), Marc Fraize poursuit son travail du clown sur le chemin de crête abrupt qu’il s’invente.

Au cinéma, dans les grandes salles comme celle du Rond-Point ou alors au Complexe du Rire où il revient souvent depuis ses premiers pas il y a vingt ans, il sème l’hilarité encore sans avoir l’air d’y toucher. Du grand art modeste. Son art brut à lui.

Madame Fraize
À l’Atrium de Tassin la Demi-Lune le vendredi 29 avril à 20h30

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