Meilleurs vieux

Avec l'été des festivals revient en général l'heure de la nostalgie musicale et la programmation en cascade d'anciennes gloires de la pop, venues la plupart du temps rejouer leurs plus belles années (et les nôtres). Une tendance particulièrement lourde cette année. État des vieux. Euh... des lieux.


Alors que Phil Collins vient d'enflammer le Parc OL pour achever de convaincre qu'il n'était pas plus fini que mort, en dépit de ses avanies médicales et que Mark Knopfler, chanteur et guitariste des iconiques bluesmen autoroutiers de Dire Straits est lancé dans une tournée d'adieu qui passe par la Halle Tony Garnier le 19 juin et par le festival Guitare en Scène en juillet, le business du dinosaure rock semble n'avoir jamais été aussi vivant que cette année en festival.

Oh, la chose n'est pas nouvelle et il n'est point, on le sait, de festival digne de ce nom sans sa dose de grands anciens venus remuer un peu la fibre nostalgique d'un public toujours enclin à revivre en musique ses jeunes années. Rien de tel, à vrai dire pour rameuter les foules endormies par la torpeur estivale et/ou qui n'ont plus vraiment l'œil rivé sur l'actualité musicale et le dernier clip d'Eddy de Pretto.

Mais cette année donne pourtant l'impression que le curseur est monté d'un cran. Alors, occasions faisant le larron, difficultés à dénicher de nouveaux talents ou des têtes d'affiches, constat froid du vieillissement de la population (et par là des idoles), volonté de s'assurer une billetterie confortable ou de caresser un universalisme générationnel, hasard, coïncidence, ou tout cela à la fois, toujours est-il que les festivals cette année vont nous faire voyager dans le temps avec force artistes particulièrement emblématiques d'une époque.

Héritage

On remarquera d'ailleurs que chacun a ses marottes temporelles, c'est le cas par exemple de Musilac dont la DeLorean musicale semble avoir été programmée sur les années 90 (au plus tard, le début des années 2000) avec des têtes d'affiche répondant au nom de Garbage, Ugly Kid Joe (souvenez-vous), Morcheeba, Dionysos, IAM, Franz Ferdinand, Tahiti 80 (même si ces deux derniers groupes n'ont jamais cessé leurs activités, ni leur évolution, leur fan base commence à encaisser une quarantaine bien tapée).

Mais le festival savoyard ne s'arrête pas là qui convoque aussi le rockabilly des Stray Cats, déjà démodé à l'époque de la création du groupe il y a pile quarante ans, le hard rock lyrique de Scorpions, et le vénérable briton Graham Nash (77 ans) qui connut la gloire très jeune en Angleterre avec The Hollies avant de remettre ça aux USA avec Crosby, Stills & Nash.

Parmi les festivals qui se font une spécialité de faire leur beurre dans de vieux pots de valeur, Guitare en Scène est en bonne place, puisque le festival à la gloire de la six-cordes accueille le précité Mark Knopfler mais aussi le bassiste du groupe Dire Straits John Illsley, ainsi qu'Albert Lee qui fut l'idole d'... Eric Clapton (c'est dire !) mais aussi la reine de la protest song, impératrice du folk, Joan Baez et les écolos rageux de Midnight Oil.

Le Printemps de Pérouges aime lui aussi à se pencher sur l'automne des carrières de quelque légende, chose faite cette année, avec les cacochymes barbudos de ZZ Top et le guitariste de feu Motörhead Phil Campbell (il y aura du senior vénère du côté de Pérouges). La liste aurait d'ailleurs pu s'allonger sans les annulations d'Earth, Wind & Fire et des Beach Boys. Soit le groupe mené par Mike Love, ancien chanteur des BB qui se dispute avec le génie Brian Wilson le droit d'en exploiter l'héritage, c'est-à-dire le catalogue (il a déjà obtenu devant les tribunaux celui d'en utiliser le nom de manière exclusive).

Éternel retour

Une tendance de plus en plus répandue dans le monde des anciennes gloires désireuses de capitaliser sur leur âge d'or et qui se cristallise particulièrement cette année aux Nuits de Fourvière. Ainsi Roger Hodgson, ancien Supertramp en chef, démissionnaire de longue date, viendra-t-il fêter les quarante ans de l'album Breakfast in America sous son propre nom, son ancien acolyte Rick Davies ayant obtenu de se produire sous le nom de Supertramp du moment qu'il ne jouait pas les chansons... d'Hodgson (pacte qu'il n'a pas respecté), quand Nick Mason de Pink Floyd vient offrir sa relecture des jeunes années du groupe (David Gilmour et Roger Waters faisant leur cuisine de leur côté).

Le partage du gâteau est tout aussi compliqué du côté de New Order qui en quelques semaines aura vu son ancien bassiste Peter Hook revisiter le répertoire maison à l'Épicerie Moderne avant de se présenter dans sa version officielle et en force (trois membres originels sur quatre) au Théâtre Antique pour un concert événement, symptomatique d'une autre tendance, celle du revival 70-80.

70's avec la venue de deux totems du rock progressif King Crimson et Magma pour une soirée qui risque de planer en haute altitude. 80's avec Midnight Oil, en pleine bourre scénique après sa reformation il y a trois ans (le chanteur Peter Garrett ayant mis sa carrière politique – il fut ministre australien de l'environnement – entre parenthèses) pour rejouer ses grands tubes alarmistes (Beds Are Burning, Blue Sky Mine) à un moment pour le moins opportun ; Tears for Fears dont le groupe Weezer a à lui seul rallumé la hype avec une version copie carbone d'Everbody wants to rule the world sur son album de reprises de scies 80's et Sting qui reprend ses propres tubes sur My Songs (c'est plus simple comme ça) et s'offre une tournée mémorielle. Preuve que la carrière d'une pop star, si elle peut se dérouler en montagne russe, est moins une ligne droite qu'un ruban de Möbius. Une histoire d'éternel retour aux affaires.


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