La revanche du chasseur

ECRANS | À l’Institut Lumière cette semaine, "La Nuit du chasseur" de Charles Laughton, un classique absolu et indémodable de l’histoire du cinéma, qui n’a pourtant rencontré que peu d’échos en son temps. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 5 novembre 2008

Plus une émission de cinéma sans sa rubrique box-office. Même la critique est parasitée par des considérations chiffrées, faisant lentement triompher la pensée Marc-Olivier Fogiel et son axiome diabolique : succès=qualité, échec=bouse. Transformation d'une information pour professionnels en loi d'airain s'inscrivant de manière subliminale dans le cerveau de tous, même ceux qui n'ont jamais investi autre chose que le prix de la place dans l'industrie cinématographique. Pourtant, l'Histoire du cinéma est constellée de chefs-d'œuvre rejetés en leur temps, ou plus simplement ignorés pour quelque raison conjoncturelle : pas le moment, pas envie, pas au courant. La Nuit du chasseur est ainsi un cas d'école à méditer sans fin…

Love / Hate

En 1955, l'acteur Charles Laughton passe derrière la caméra pour réaliser le scénario que l'excellent James Agee (critique de films majeur, auteur d'un roman bouleversant, Une mort dans la famille) a tiré d'un polar de Davis Grubb. Il engage Robert Mitchum pour incarner le faux pasteur psychopathe convoitant un magot dissimulé par deux enfants dans une poupée ; l'acteur en fera le personnage le plus iconique de toute sa carrière. Les tatouages «Love» et «Hate» sur chacune de ses mains est une image mythique du cinéma américain, régulièrement citée de Spike Lee (Do the right thing) à Martin Scorsese (Les Nerfs à vif). Pour sa mise en scène, Laughton choisit de déborder de toute part le matériau du film noir qu'il a entre les mains : expressionniste par son noir et blanc très contrasté jouant sur les ombres portées, onirique dans sa capacité à jouer avec les décors pour souligner les terreurs enfantines de ses deux jeunes héros, mythologique grâce à son désir de sublimer les enjeux du script. Ici, le père mort est remplacé par une autre figure paternelle monstrueuse qui révèle derrière ses habits d'homme d'église un ogre moderne tuant la mère (l'image de la femme aux cheveux flottants au fond de l'eau est une autre vision inoubliable) et dévorant métaphoriquement sa progéniture. Entre conte de fée sur la perte de l'innocence et cauchemar du rêve américain renversé (famille, religion et territoire sont tous piétinés dans le film), La Nuit du chasseur a connu un échec retentissant à sa sortie. Aujourd'hui, il est le film préféré de nombreux spectateurs. Et probablement une des œuvres qui résistent le mieux au passage du temps !

La Nuit du chasseur
À l'Institut Lumière du 12 au 18 novembre

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Route film

ECRANS | Olivier Babinet et Fred Kihn, réalisateurs de “Robert Mitchum est mort“, nous parlent de la confection de leur si singulier premier long-métrage. Propos recueillis par François Cau

Dorotée Aznar | Mardi 19 avril 2011

Route film

Petit Bulletin : Pendant l’écriture, est-ce que les situations ont nourri les personnages, ou est-ce l’inverse ?Fred Kihn : Au départ il y avait les deux personnages du comédien et de son manager. On a imaginé très rapidement la rencontre avec la vendeuse de vitamines, le passage à l’école de Lodz s’est imposé à nous lors du retour de notre voyage de repérages, puis on a pensé au personnage de Bakary Sangaré. On restait trop sur une énergie de tandem, ça manquait de relief pour faire évoluer leur relation. Et ça vous a permis d’aborder le sujet des sans-papiers sous un angle plus décalé que dans le cinéma français récent…Olivier Babinet : C’est une chose qu’on n’aime pas dans le cinéma français, justement. Quand on évoque un sujet comme celui-ci, il ne faut pas éclairer, ne pas mettre de musique, être forcément un peu dans le documentaire… Alors qu’on peut tout à fait traiter ces questions avec la poésie. L’autre écueil du cinéma français que vous parvenez à éviter, c’est l’esthétique ou le ton télévisuel.OB : Venant des format

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Robert Mitchum est mort

ECRANS | D’Olivier Babinet et Fred Kihn (Fr-Pol-Norv, 1h31) avec Olivier Gourmet, Pablo Nicomedes…

Christophe Chabert | Mardi 5 avril 2011

Robert Mitchum est mort

Un manager douteux, un acteur qui n’a presque jamais joué, un sans-papier qui fait du rockabilly : voilà le trio de Robert Mitchum est mort, road-movie direction le cercle polaire à la recherche d’un mythique cinéaste américain. L’argument est improbable, mais c’est justement l’improbable qui donne tout son sens à cette comédie à la fois déjantée et extrêmement rigoureuse. Ode aux marginaux et à l’indépendance, le film met immédiatement en pratique sa théorie : Pablo Nicomedes et son visage aplati et allongé peut-il vraiment s’imaginer devenir acteur ? C’est compliqué pour son personnage, mais évident pour le spectateur, conquis par son apathie délirante et ses répliques pince-sans-rire. Olivier Gourmet va-t-il faire oublier les dizaines de rôles dans lesquels on l’a vu ces dernières années ? Oui, car ce comédien polymorphe, à l’aise dans l’imaginaire comme dans le réalisme, déploie ici un abattage burlesque grandiose. Enfin, Bakary Sangaré, pensionnaire de la comédie française, se coulera-t-il hors de son moule théâtral pour donner vie à un personnage aux relents jarmuschiens ? Une gouffa électrique et un jeu très drôle entre sa raideur distinguée et les contorsions qu

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