Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d'écriture d'un jour à l'autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu'il a dû jouer dans le travail d'adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l'un des moteurs de l'intrigue. Le film conte les mésaventures d'Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d'un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d'un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu'une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable.

La conjuration des imbéciles

L'explosive scène d'intro donne le ton : derrière le caractère dramatique des situations et des comportements (où pointe en permanence le spectre d'une étouffante solitude), les Coen façonnent un irrésistible décalage humoristique, aux intentions d'abord nébuleuses. Formellement, la maestria des réalisateurs contribue à semer le trouble : chaque plan est mûrement inscrit dans une dynamique de suspense, la fabuleuse photo d'Emmanuel Lubezki (Le Nouveau monde, Les Fils de l'homme) enferme les protagonistes dans une aura crépusculaire, le montage se charge d'accroître la tension aux moments clés. Autant d'éléments procédant d'un art savant de la manipulation que les réalisateurs vont déconstruire dans le dernier tiers. Burn after reading, tout en conservant ses invraisemblables atours comiques, dévoile alors sa vraie nature : un brillant exercice de style autour de la paranoïa, et surtout de son potentiel destructeur. Derrière son apparent détachement, l'hilarant dialogue final enfonce le clou de ce mal de l'Amérique contemporaine, toujours prompte à s'inventer des ennemis et à s'enfoncer dans des bourbiers inextricables. Et les Coen de confirmer qu'ils font partie des meilleurs quand il s'agit de regarder la réalité en farce…

Burn after reading
De Joel et Ethan Coen (EU, 1h35) avec Brad Pitt, John Malkovich, Frances McDormand, George Clooney…

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Encore plus d’étoiles devant les yeux

Festival Lumière | Francis Ford Coppola, Bong John Ho, Ken Loach, Daniel Auteuil et Marina Vlady ne seront pas seuls à visiter les salles obscures lyonnaises en octobre prochain : Frances McDormand, Donald Sutherland, Marco Bellocchio, Gael Garcia Bernal ou Vincent Delerm seront aussi du voyage…

Vincent Raymond | Mardi 3 septembre 2019

Encore plus d’étoiles devant les yeux

Paradoxe n°1 : à Lyon, on le sait, plus les salles sont obscures, plus l’on a de chances d’y trouver des étoiles — surtout à l’automne. Paradoxe n°2 : il fallait se rendre au Cinéma du Panthéon à Paris pour découvrir les nouveautés de la programmation du 11e Grand Lyon Film Festival dévoilées par son directeur, Thierry Frémaux. Valaient-elles le détour ? Sans nul doute pour certaines. D’abord, toutes les annonces de juin ont été confirmées et complétées — la précision n’est pas superflue, si l’on se remémore la triste déconvenue du Projet Godard l’an passé. Auteur d’une « œuvre d’un chaos insensé » selon Thierry Frémaux, Coppola sera bien présent parmi les Ghosn… pardon, les gones. Et son Prix Lumière sera l’occasion de re-projections d’une part non négligeable de sa filmographie : des raretés de ses débuts comme Dementia 13 ou La Vallée du Bonheur, Les Gens

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Quentin se fait son cinéma : "Once Upon a Time… in Hollywood"

Tarantino | Les coulisses de l’usine à rêves à la fin de l’ère des studios, entre petites histoires, faits divers authentique et projection fantasmée par Quentin Tarantino. Une fresque uchronique tenant de la friandise cinéphilique, mais qui s’égare parfois dans ses digressions.

Vincent Raymond | Mercredi 14 août 2019

Quentin se fait son cinéma :

Hollywood, 1969. Rick Dalton, vedette sur le déclin d’une série TV, Cliff Booth, son cascadeur homme à tout faire ; leur voisine, la jeune comédienne Sharon Tate, épouse Polanski : trois destins parallèles et convergents dans une ville entre décors, faux-semblants et rêves brisés… Lors de l’une de ses venues au Festival Lumière, Quentin Tarantino avait concocté une sélection de films portant l’estampille 1970. Au-delà du nombre rond, cette année charnière marque en effet l’ancrage définitif du Nouvel Hollywood, l’irrésistible ascension de ses nouveaux moguls et l’inéluctable déclin des anciens nababs. Autant dire que le choix de 1969 pour situer cette semi-fiction est signifiant : il correspond à la fin d’un âge d’or — en tout cas idéalisé par ceux qui l’ont vécu a posteriori. Et à travers l’écran d’argent. Dans sa reconstitution appliquée, Tarantino est loin de tout repeindre en rose pailleté, même si la tentation est grande : le Hollywood de 1969 transpire de coolness ambiante, d’érotisme débridé, ruisselle de musiques indépassables —

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Une ville mise aux placards : "3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance"

Le film de la semaine | Marqué par un enthousiasmant trio d’interprètes (Frances McDormand/Woody Harrelson/Sam Rockwell) et une narration exemplaire, ce revenge movie décalé nous fait tomber avec délices dans le panneau. Le Midwest, le vrai…

Vincent Raymond | Mercredi 17 janvier 2018

Une ville mise aux placards :

Excédée par l’inertie de la police dans l’enquête sur le meurtre de sa fille, l’opiniâtre Mildred le fait savoir sur trois pancartes géantes jusqu’alors à l’abandon au bord d’une route peu fréquentée. Les conséquences indirectes de cette initiative dépasseront tout ce qu’elle aurait pu imaginer… La présence en tête de gondole de Frances McDormand biaise sans doute l’appréciation. N’empêche : Joel & Ethan Coen auraient pu signer 3 Billboards… Son scénariste et réalisateur, Martin McDonagh, qui s’était déjà illustré avec Bons baisers de Bruges (2008) — polar sérieusement déviant en dépit de son titre français bien naze — fond en effet avec une maestria comparable chronique sociale et sarcasme décapant dans une matrice de film noir. Certes, la géographie les sépare (McDonagh opte pour le Missouri quand les Coen balancent entre la froidure du Minnesota et le torride du Texas), mais le creuset humain est le même : une population globalement rurale riche en stéréotypes conservateurs ; un vase clos éloigné de l’administration fédérale conspuée à l’envi.

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Money Monster : Jodie Foster joue sur du velours

ECRANS | de Jodie Foster (E-U, 1h35) avec George Clooney, Julia Roberts, Jack O’Connell…

Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

Money Monster : Jodie Foster joue sur du velours

Auteure jusqu’alors de trois longs-métrages tournant autour d’une sphère domestique plutôt hétérodoxe — on frise la litote si l’on se remémore Week-end en famille (1996) ou Le Complexe du Castor (2011) —, la réalisatrice Jodie Foster marque avec Money Monster une vraie rupture en s’essayant à un registre qu’elle a souvent eu l’occasion de pratiquer en tant que comédienne : le thriller. Sans être bouleversant d’originalité, son film répond aux exigences du genre en combinant efficacité rythmique et interprétation zéro défaut. Cela dit, la roué Jodie a joué sur du velours en composant un couple ayant, depuis Soderbergh, une complicité avérée : Julia Roberts et George Clooney, au-delà de leur image glamour respective, semblent faits pour se donner la réplique sur un mode taquin. Leur cohésion ressemble à cette oreillette dont l’un ici est équipé, et à travers laquelle l’autre lui parle ; un lien invisible contribuant à consolider l’empathie éprouvée par le public pour leurs personnages. Permet-il par ricochet de mieux apprécier sa critique conjointe des relations incestueuses entre la finance et les médias, deux empires de l’imm

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Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

ECRANS | Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres, les promesses sont modestes…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

L’an dernier à pareille époque se diffusaient sous le manteau des images évocatrices illustrant la carte de vœux de Gaspar Noé et extraites de son film à venir, Love ; le premier semestre 2015 promettait d’être, au moins sur les écrans, excitant. Les raisons de frétiller du fauteuil semblent peu nombreuses en ce janvier, d’autant que, sauf bonheur inattendu, ni Desplechin, ni Podalydès, ni Moretti ne devraient fréquenter la Croisette à l’horizon mai — seul Julieta d’Almodóvar semble promis à la sélection cannoise. Malgré tout, 2016 recèle quelques atouts dans sa manche… Ce qui est sûr... Traditionnellement dévolu aux films-à-Oscar, février verra sortir sur les écrans français The Revenant (24 février) de Iñarritu, un survival dans la neige et la glace opposant Tom Hardy (toujours parfait en abominable) mais surtout un ours à l’insubmersible DiCaprio. Tout le monde s’accorde à penser que Leonardo devrait ENFIN récupérer la statuette pour sa prestation — il serait temps : même Tom Cruise en a eu une jadis pour un second rôle. S’il n’est pas encore une fois débordé par un outsider tel que

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Les frères Coen, un rêve américain tourmenté

ECRANS | Alors qu’ils s’apprêtent à présider le 68e festival de Cannes, Joel et Ethan Coen ont droit à une rétrospective quasi-intégrale de leur œuvre à l’Institut Lumière, ce qui permet de revisiter leur cinéma, où le rêve américain est transformé en cauchemar absurde et métaphysique, plein de bruit et de fureur et raconté par des idiots. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

Les frères Coen, un rêve américain tourmenté

«Tout ce que je connais, c’est le Texas.» En voix-off, sur fond de puits de pétrole au crépuscule, voilà ce que prononce le détective privé suant et meurtrier au tout début de Blood Simple (1984), œuvre inaugurale de Joel et Ethan Coen. Cela ne l’avait pas empêché, au préalable, d’ébaucher une balbutiante philosophie de l’existence, faite de bouts d’actualité mal digérés et de réflexions typiquement américaines. Une philosophie de traviole, mais une philosophie quand même, ramenée in fine au bon sens texan et à une inculture assumée. À l’autre bout de leur œuvre, les frères Coen retournent au Texas dans No Country for Old Men (2007). Adaptant le roman de Cormac MacCarthy, ils matérialisent une autre figure de tueur mémorable : Anton Chigurh, incarné par un Javier Bardem implacable, ange de la mort lancé à la poursuite d’un cowboy poissard ayant dérobé une fortune à un cartel de la drogue. Chigurh aussi possède une philosophie de la vie basée sur l’absurdité de l’existence, nettoyant les principes éthiques et spirituels de ses futures victimes par un appel au hasard («Call it !») comme derni

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Cartel

ECRANS | La rencontre entre Cormac McCarthy et le vétéran Ridley Scott produit une hydre à deux têtes pas loin du ratage total, n’était l’absolue sincérité d’un projet qui tourne le dos, pour le meilleur et pour le pire, à toutes les conventions hollywoodiennes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 novembre 2013

Cartel

Il y a sans doute eu maldonne quelque part. Comment un grand studio hollywoodien a-t-il pu laisser Cormac McCarthy, romancier certes adulé mais absolument novice en matière d’écriture cinématographique, signer de sa seule plume ce Cartel, le faire produire par la Fox et réaliser par un Ridley Scott réduit ces dernières années à cloner sans panache ses plus grands succès (Robin des Bois, sous-Gladiator, Prometheus, sous-Alien…) ? Le film est en tout point fidèle à la lettre et à l’esprit de ses œuvres littéraires : omniprésence de la corruption morale, déliquescence d’un monde livré à la sauvagerie et s’enfonçant dans une régression inéluctable vers le chaos, voilà pour l’esprit ; pour la lettre, c’est là que le bât blesse, tant McCarthy se contrefout éperdument des règles élémentaires de la dramaturgie cinématographique. Pas d’expositions des personnages, de longues conversations plutôt virtuoses dans leur façon d’exprimer les choses sans vraiment les nommer, mais qui versen

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Gravity

ECRANS | En propulsant le spectateur en apesanteur aux côtés d’une femme perdue dans l’immensité sidérale, Alfonso Cuarón ne réussit pas seulement une révolution technique, mais donne aussi une définition nouvelle de ce qu’est un film d’auteur. Et marque une date dans l’Histoire du cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Gravity

Le silence, la Terre, et un panoramique excessivement lent, comme si la caméra elle-même flottait dans l’espace. On distingue ensuite une silhouette lointaine dans un scaphandre, tournant autour d’une station spatiale arrimée au satellite Hubble, en cours de réparation. Mission de routine pour ces astronautes américains ; l’un, Matt Kowalsky, chevronné et effectuant sa dernière sortie — un Georges Clooney égal à lui-même, c’est-à-dire dans un professionnalisme hawksien et une décontraction absolue — l’autre, Ryan Stone, passant pour la première fois du laboratoire aux travaux pratiques dans l’immensité spatiale — Sandra Bullock, fabuleuse, transmuée par un rôle qui la pousse vers une gamme complète d’émotions. D’ailleurs, durant cette introduction déjà furieusement immersive, le dialogue, remarquablement écrit, cherche une simplicité que l’on retrouvera dans la ligne claire de son récit et relève du badinage ordinaire ; Stone supporte mal le tangage lié à l’apesanteur, Kowalsky raconte des histoires sur sa jeunesse et sa femme, un troisième astronaute s’amuse à faire des pirouettes et Houston — Ed Harris, une voix

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World War Z

ECRANS | De Marc Forster (ÉU, 1h56) avec Brad Pitt, Mireille Enos…

Christophe Chabert | Vendredi 28 juin 2013

World War Z

Adapté d’un livre culte de Max Brooks — fils de Mel — World War Z est un peu le "Ground Zero" du blockbuster estival, une sorte de champ de ruines où tout se serait effondré, les fondations même du projet ayant été mal pensées. À aucun moment Marc Forster n’arrive à conserver un cap clair, et le film louvoie entre ennui et stupidité, scènes d’actions mal filmées et effroi aseptisé, aucune goutte de sang n’étant versée dans cette apocalypse zombie garantie tout public. Aucun point de vue sur rien, à commencer par les zombies eux-mêmes, qui ne représentent plus rien sinon LA menace. Ni métaphore, ni cauchemar mondialisé, il s’agit juste d’une masse informe qui escalade des murs israéliens et s’incruste jusque dans un avion, tourisme ordinaire du film catastrophe. Le scénario est bourré d’incohérences et l’idée de départ — raconter le désastre du point de vue d’une famille américaine lambda — est vite abandonnée pour se concentrer sur les exploits d’un Brad Pitt héroïque et invincible, incapable de susciter l’inquiétude chez le spectateur. Le dernier tiers achève

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Cogan

ECRANS | Exemple parfait d’une commande détournée en objet conceptuel, le nouveau film d’Andrew Dominik transforme un thriller mafieux en métaphore sur la crise financière américaine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 28 novembre 2012

Cogan

Brad Pitt en blouson de cuir avec un fusil à canon scié : c’est l’affiche de Cogan, et tout laisse à penser que ça va envoyer du bois. Générique : alors qu’on entend une déclaration de Barack Obama durant la campagne de 2008, une silhouette s’avance sous un hangar pour déboucher sur un terrain vague. Est-ce Brad ? Non, juste un petit voyou venu monter un coup avec un autre gars de son engeance. S’ensuit un dialogue coloré qui laisse à penser que ce Cogan sera en définitive plutôt dans une lignée Tarantino/Guy Ritchie. Un braquage en temps réel, filmé avec une certaine tension même si l’enjeu paraît étrangement dérisoire, contribue à brouiller encore les pistes. Quant à la star, au bout de vingt minutes, on ne l’a toujours pas vue à l’écran. Lorsqu’elle débarque, c’est pour aller s’enfermer dans une voiture et discuter à n’en plus finir avec un type en costard cravate officiant pour les pontes de la mafia (génial Richard Jenkins, au passage). À cet instant, le spectateur doit se rendre à l’évidence : Cogan n’est pas plus un polar que le précédent film d’Andrew Dominik,

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The Descendants

ECRANS | À Hawaï, un architecte voit sa vie basculer après l’accident qui plonge sa femme dans le coma… Sur le fil de la tragédie et de la comédie, entre cinéma à sujet et chronique intimiste, Alexander Payne s’affirme comme un auteur brillant et George Clooney comme un immense comédien. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 17 janvier 2012

The Descendants

Matt King est de ces êtres dont la vie ne fait pas de vagues. Architecte prospère, mari ordinaire, père évanescent, il laisse les jours s’écouler dans un Hawaï bouffé par l’urbanité, tentant de trouver un compromis avec le reste de sa famille pour vendre les terres que lui ont transmises ses ancêtres (ce sont eux, les «descendants» du titre). Un Américain moyen dans tous les sens du terme, comme aime à en observer Alexander Payne dans ses films, de L’Arriviste à Sideways en passant par Monsieur Schmidt. Dans cette Amérique moyenne, Payne voit l’Amérique tout court ; et il suffit d’un drame (la femme de King tombe dans le coma après un accident de ski nautique) pour que l’inconscient d’un pays rejaillisse à la surface. Vies minuscules Le problème de Matt King, c’est qu’il ne se rend même plus compte de la lâcheté dans laquelle il a plongé son existence. Cette lâcheté lui revient comme un boomerang en pleine tronche : à vouloir sans cesse trouver des arrangements avec ses proches, ceux-ci se sont détournés de lui, sapant son autorité, sa virilité et même sa cré

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The American

ECRANS | George Clooney, tueur à gages américain mélancolique, effectue sa dernière mission en Toscane : un polar atmosphérique et cinéphile signé Anton Corbijn. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 octobre 2010

The American

The American part d’un archétype éculé : le tueur à gages qui cherche à raccrocher les gants et accepte une ultime mission avant de redevenir anonyme. Pour compléter le cliché, ledit tueur est américain, peu loquace et très séduisant (normal, c’est George Clooney en mode Samouraï qui l’incarne). On le découvre d’abord en Suède dans un chalet enneigé, au lit après l’amour avec une superbe créature, qui se fera descendre quelques plans plus loin. Anton Corbijn (qu’on n’attendait pas ici après son superbe Control) privilégie le mystère et l’atmosphère sur l’intrigue, dont le déroulé respecte là encore à peu près tous les lieux communs du genre. D’abord détaché affectivement, le héros finira par s’éprendre d’une prostituée italienne rencontrée dans cette Toscane automnale où il accomplit son dernier contrat ; et il soupçonne que ceux qui le traquent sont peut-être ceux qui l’ont engagé. Beauté volée En fait, derrière cette panoplie de film noir appliqué, Corbijn se livre à une pertinente expérience de cinéphile. Prenez un corps marqué par le cinéma américain (le tueur Clooney) et faites-le naviguer dans des références venues du ci

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Les Chèvres du Pentagone

ECRANS | La première réalisation de Grant Heslov s’acquitte avec les honneurs d’un pari audacieux : créer une extrapolation fictionnelle autour des enquêtes hallucinantes de Jon Ronson, dans une farce que n’auraient pas reniée les frères Coen. François Cau

Dorotée Aznar | Jeudi 4 mars 2010

Les Chèvres du Pentagone

À l’origine, il y avait un livre et une série documentaire pour la BBC. Leur propos ? Dévoiler l’une des plus singulières expériences de l’armée américaine (la création, au début des années 80, d’une unité spéciale devant compter dans ses rangs des “super soldats“, des “moines guerriers“ dotés de pouvoirs psychiques), et ses funestes résurgences contemporaines (le dévoiement de certaines de ces méthodes, inspirées du mouvement New Age, pour torturer les prisonniers de guerre). De ce matériau de base édifiant, Grant Heslov et son scénariste Peter Straughan ont tiré une fiction prenant ouvertement le parti de la pantalonnade, comme peut en témoigner l’excellente scène d’introduction : de son bureau, un gradé (Stephen Lang, le balafré d’Avatar) fixe le mur d’en face avec une concentration forcenée, se lève, annonce son intention de se rendre dans la pièce d’à côté, se met à courir… et se mange le mur. Tout le ton du film est condensé en une séquence, son décalage entre une mise en scène très maîtrisée, flanquée d’une photo somptueuse et d’un montage imparable, et le grotesque des situations dépeintes – même si le trait n’a pas besoin d’être grossi, on sent que les acteurs

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In the air

ECRANS | De Jason Reitman (ÉU, 1h50) avec George Clooney, Vera Farmiga…

Christophe Chabert | Mercredi 20 janvier 2010

In the air

Avec un pragmatisme qui force le respect, le cinéma américain en est déjà à imaginer des fictions prenant en compte la récente crise sociale qui a frappé le pays. In the air, à ce titre, invente une sorte de Capra cynique et cool déjà expérimenté par le réalisateur Jason Reitman dans Thank you for smoking. Son héros, Ryan Bingham, interprété avec une classe invraisemblable par George Clooney, sillonne les États-Unis pour porter non pas la bonne parole mais la pire de toute : il est chargé d’annoncer à des employés leur licenciement. Ce salopard magnifique, sans état d’âme et sans attache, jouit de sa solitude en hédoniste tranquille, réglant sa vie sur des rituels dérisoires, surfant sur la société de consommation avec comme seul horizon les cartes de fidélité des hôtels de luxe et les miles des compagnies d’avion. Le film réussit à rendre par sa forme jazzy et son ton doux-amer le mélange de plénitude et de vide qui constitue son personnage, et que deux rencontres — une jeune arriviste aux dents longues mais au cœur fragile et une MILF aux mœurs libérés — vont craqueler en douceur. On craint un temps que Reitman ne donne une tournure un rien moralisatrice à so

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Inglourious basterds

ECRANS | Fidèle à lui-même et pas à la caricature qu’on veut donner de son cinéma, Quentin Tarantino enthousiasme avec cette comédie de guerre dont l’enjeu souterrain est de repenser l’Histoire récente à partir de ses représentations cinématographiques. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Inglourious basterds

«Il était une fois dans la France occupée…» C’est le titre du premier chapitre d’Inglourious basterds. Comme le reste du film, ce chapitre est une séquence entière, ce qui représente en cinéma d’avant une «bobine» ; comme si Tarantino prenait comme rythme celui d’un projectionniste pour qui chaque passage d’une bobine à l’autre ouvrait sur un nouveau modèle de cinéma. Dans une ferme française, un nazi polyglotte (Christoph Waltz, immense révélation d’un casting fourni en talents) interroge un paysan pour obtenir des informations sur une famille juive. L’échange commence en Français, puis se poursuit en Anglais au prix d’un subtil dialogue qui renvoie avec malice aux conventions du «cinéma hollywoodien à l’étranger». Dans cette introduction brillante, Tarantino joue donc sur les codes du cinéma classique et sur leur relecture ironique par Sergio Leone, le tout appliqué à un sujet sérieux. Le triomphe du cinéma Dans le chapitre suivant, où l’on fait connaissance avec les «basterds» du sergent Raine (Brad Pitt), des juifs scalpeurs de nazis, Tarantino retrouve un territoire plus familier : un cinéma bavard mais badass. Va-t-il su

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L'Étrange histoire de Benjamin Button

ECRANS | Avec "L’Étrange histoire de Benjamin Button", David Fincher confirme le virage «classique» amorcé avec "Zodiac". Derrière le beau catalogue d’images numériques et les grands sentiments, le film surprend par son obsession à raconter le temps qui passe et la mort au travail. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

L'Étrange histoire de Benjamin Button

Ne nous leurrons pas : beaucoup verront Benjamin Button pour ce qu’il est principalement, à savoir un film «comme on n’en fait plus», une fresque majestueuse et romanesque qui accompagne le destin extraordinaire d’un personnage hors du commun. Benjamin Button est né vieux et frippé, et son corps va se transformer à rebours de la flèche du temps. Il grandit certes, mais il rajeunit aussi. Le vieillard paraplégique devient un sexagénaire encore vert, puis un quadra charmant, et enfin un jeune homme irrésistible. Conçu en Louisiane après la première guerre mondiale, Benjamin n’est plus qu’un long souvenir inscrit dans un carnet intime lorsque l’ouragan Katrina dévaste la région, engloutissant l’horloge forgée par un artisan aveugle qui a choisi de la faire tourner à l’envers, révolté par la mort de son fils au front. Entre les deux s’intercale son histoire d’amour avec Daisy, qui voit son corps se flétrir jusqu’à n’être plus qu’une trace livide, dévorée par le cancer sur un lit d’hôpital. Le beau livre d’images maniaquement composées par David Fincher n’a donc paradoxalement qu’un objectif : percer le lissé numérique et l’enchantement suranné par un regard sans co

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L’Échange

ECRANS | Le maître Eastwood aurait-il visé trop haut ? Complexe et bancal, L’Échange multiplie les lignes narratives et finit par brouiller son discours. Petite déception. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 11 novembre 2008

L’Échange

On n’en voudra pas à Clint Eastwood, après avoir enchaîné des films aussi énormes que Mystic River, Million Dollar Baby et le diptyque Iwo Jima, de marquer le pas avec cet Échange bancal. Cela étant, le film ne se dégage pas d’un revers de coude et s’il rate sa cible, c’est plus par excès d’ambition que par manque d’inspiration. Car la mise en scène est là, classique, épurée, au service d’un scénario complexe à l’argument poignant : à Los Angeles dans les années 20, Christine Collins découvre que son fils a été enlevé. Après plusieurs semaines d’enquête, la Police lui apprend que son enfant est vivant. Mais lors des retrouvailles sur un quai de gare, c’est un autre gamin qui lui est restitué. Le shérif refuse d’entendre ses protestations, cherchant par cette action d’éclat à redorer un blason terni par les accusations de corruption portées par un pasteur influent. Toute cette introduction est remarquable : Eastwood montre un état qui fabrique un mensonge et met en œuvre une machine bureaucratique où des experts s’unissent pour plier la réalité à cette fiction. Impossible de ne pas penser, même si c’est une facilité, à la manière dont l’adminis

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No country for old men

ECRANS | Avec "No country for old men", les frères Coen réalisent un film rare, à la croisée du cinéma de genre (western, film noir) et du film d'auteur personnel, un concentré de cinéma brillant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2008

No country for old men

Le désert, la route, des motels et des diners : un paysage américain traditionnel. Des tueurs, un magot, un shérif : des ingrédients empruntant autant au film noir qu'au western. Et un mélange d'humour noir, d'ultra violence et de métaphysique : l'archétype d'un film des frères Coen, tiré d'un roman de Cormac McCarthy. No country for old men pourrait se résumer à cette formule-là, et son commentaire à l'alchimie inexplicable qui s'en dégage. Difficile par exemple d'expliquer pourquoi les fusillades qui constituent le cœur du film sont si grisantes : une certaine perfection dans le traitement de l'espace, du temps et du son fait que l'on se sent immédiatement impliqué dans le suspense dément qui s'y instaure. Pareil pour la qualité du dialogue, point fort des frangins depuis un bail, mais atteignant ici un degré de maîtrise tel qu'il permet de rendre inoubliables les répliques laconiques du tueur implacable (Javier Bardem) comme le magnifique monologue final de Tommy Lee Jones. En cela, No country for old men est un film touché par la grâce. La musique du hasard Cependant, ce film impressionnant de maîtrise est aussi un film sur... le hasard. L

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Michael Clayton

ECRANS | De Tony Gilroy (ÉU, 1h59) avec George Clooney, Tilda Swinton, Sidney Pollack...

Christophe Chabert | Mercredi 24 octobre 2007

Michael Clayton

Attention ! À l'instar de Syriana, Michael Clayton est un faux bon film. Tony Gilroy, responsable de l'adroit bricolage scénaristique de La Vengeance dans la peau, cherche avec cette fiction engagée à donner sans arrêt au spectateur des gages de sérieux. Passée l'intro (en fait, la quasi-fin du film, le reste étant un long flashback), on se demande par exemple pourquoi les personnages ont l'air si graves et accablés, alors que, somme toute, il ne leur arrive rien de terrible pendant un bon moment, sinon la routine d'un cabinet d'avocats couvrant les activités peu reluisantes de quelques grandes compagnies. Toute la mise en scène cherche ainsi à faire naître une sensation de tension et de fatalité d'autant plus artificielle que plus le film avance, plus son soi-disant message paraît confus, sinon anodin. Ce nouveau cinéma de gauche hollywoodien, dont tous les représentants sont au générique du film (Clooney, Soderbergh ou le grand ancien Pollack) patine ainsi à enfoncer des portes ouvertes, ou pas de portes du tout, expl

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L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

ECRANS | D'Andrew Dominik (ÉU, 2h39) avec Brad Pitt, Casey Affleck, Sam Shepard...

Christophe Chabert | Mercredi 17 octobre 2007

L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

Il faut être patient pour voir se profiler à l'horizon de ses grands et beaux espaces l'idée forte de cet Assassinat de Jesse James : l'Histoire ne retient pas les héros, mais les mythes ; et même quand les uns et les autres finissent par se tenir dans une même grisaille morale, ce sont toujours les brigands flamboyants qui recueillent les faveurs du public. Tout est dit dans le titre du film : Jesse James n'a pas droit à son adjectif qualificatif, il est déjà dans la légende ; son assassin, en revanche, est renvoyé à sa lâcheté. Le film d'Andrew Dominik, réalisateur du prometteur Chopper, cherche ainsi à rendre à Ford, sinon sa dignité, du moins son épaisseur humaine, tandis que le mythe Jesse James est littéralement passé au Kärcher, marinant dans sa retraite prématurée et sa lente descente dans la névrose et l'égocentrisme. Pour le reste, ce très long-métrage de 2h40 prend son temps. C'est un tour de force dans l'industrie spectaculaire hollywoodienne, mais cela ne va pas sans quelques gros défauts. Car si Dominic a un sens parfois soufflant de la mise en scène - voir la seule scène d'action du film, l'attaque du train au début, qui s'apparente à de la poésie en images -, il

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