Mother

ECRANS | Après avoir dépoussiéré le polar dans "Memories of murder" et le film de monstre dans "The Host", le sud-coréen Bong Joon-ho donne sa vision, très personnelle, du mélodrame, avec ce portrait d’une mère prête à tout pour rétablir l’honneur de son fils. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 janvier 2010

On avait laissé Bong Joon-ho sur son segment, très beau, du film collectif Tokyo ! Un adolescent ne sortait plus de chez lui depuis trois ans, vivant en autarcie, avec pour seul contact humain la visite du livreur de pizzas. Son retour dans le monde s'accompagnait d'une pirouette puissante : l'humanité avait disparu, remplacée par de belles androïdes. Comme s'il avait poussé au maximum l'idée d'un futur post-humain, Bong revient dans Mother a ce qui relève d'une humanité viscérale et intemporelle : l'instinct maternel. Quelque part entre le polar et le drame, avec même des pointes de comédie, le nouveau film du réalisateur de The Host cherche en fait à lifter le mélodrame, en l'éloignant au maximum des canons hollywoodiens du genre, y compris des maîtres Sirk et Minnelli. À plat, l'histoire ressemble pourtant à un digest parfait : une mère élève seule son fils unique, un peu attardé et plutôt mal entouré. Après une altercation avec des bourgeois qui jouent au golf, il rentre chez lui. Le lendemain, on découvre le cadavre d'une jeune fille sur le trajet qu'il a emprunté. Le garçon est un coupable désigné par la justice, mais pas aux yeux de sa mère, qui va tout faire pour prouver son innocence.

Parade maternelle

Le film démarre en trombe : les tribulations du gamin donnent lieu à quelques tableaux parfaitement burlesques, avant que Bong ne négocie un virage brutal dans son récit, lors d'une scène choc d'une violence morale impressionnante. Excellent conducteur, le cinéaste est aussi, d'une certaine manière, un chauffard : la deuxième partie du film, où la mère prend le contrôle de l'histoire, envoie fréquemment les certitudes morales du spectateur dans le décor. Mother épouse donc jusqu'à la folie l'obsession de son personnage, sa capacité surhumaine à déplacer des montagnes pour faire entendre sa dignité de mère blessée. La prestation hallucinée et hallucinante de Kim Hye-ja, 70 balais et une filmo gigantesque derrière elle, est pour beaucoup dans l'effet de sidération que cette quête du coupable produit par instants — disons quand même que le film n'est pas exempt de quelques longueurs. Les deux plans qui encadrent (ou presque) Mother, où l'actrice s'approche de la caméra puis improvise longuement une danse aussi bizarre qu'envoûtante, donne la clé du film : et si l'instinct maternel n'était qu'une forme de parade animale sophistiquée, un carnaval qui déguiserait d'autres pulsions pour envoyer au feu les lois, la morale et la justice ? Humain, trop humain.…

Mother
De Bong Joon-ho (Corée du Sud, 2h10) avec Kim Hye-ja, Won Bin…

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Aquarium : les avisés du bocal

ECRANS | Petits poissons deviennent grands. Après trois années d’intenses activités, le ciné-café croix-roussien poursuit son développement façon pieuvre : à la fois vidéo-club, (...)

Vincent Raymond | Mardi 10 septembre 2019

Aquarium : les avisés du bocal

Petits poissons deviennent grands. Après trois années d’intenses activités, le ciné-café croix-roussien poursuit son développement façon pieuvre : à la fois vidéo-club, troquet associatif, lieu de projections et d’échanges cinéphiliques, mais aussi ateliers de formation à la pratique de l’image, l’Aquarium constitue désormais l’indispensable pendant alternatif du Saint-Denis, la vénérable salle de quartier du Plateau. Et pour bien lancer sa quatrième saison, la salle repense ses rendez-vous thématiques. Pas de panique : les fondamentaux sont conservés (Ciné-Mystère, soirées impro avec le CLAP, séances jeune public, cycles…) ; il faut compter avec de nouveaux repères. Comme l’anime du dimanche, qui une fois par mois, reprend à l’heure du goûter une œuvre emblématique de la japanimation — premier sur la liste, Your Name de Makoto Shinkai le 22 septembre. Autre bonne idée, le projet de remettre en lumière de futurs classiques injustement passés inaperçus, voire boudés lors de leur sortie : baptisée Films 21, Les Pépites du XXIe siècle, cette section prend un pari sur l’avenir en supprimant la périod

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Coucous, c’est nous ! : "Parasite"

Palme d'Or | Une famille fauchée intrigue pour être engagée dans une maison fortunée. Mais un imprévu met un terme à ses combines… Entre Underground et La Cérémonie, Bong Joon-Ho revisite la lutte des classes dans un thriller captivant empli de secrets. Palme d’Or 2019.

Vincent Raymond | Mardi 4 juin 2019

Coucous, c’est nous ! :

Recommandé par un ami étudiant, Kevin devient le professeur d’anglais de la fille de riches Coréens, les Park. Ce faisant, il tire un peu sa famille de sa misère. Puis, grâce à d’habiles ruses, sa sœur, son père et sa mère finissent par se placer chez les Park. Jusqu’où cela ira-t-il ? Un film asiatique montrant une famille soudée vivant dans la précarité, devant astucieusement flirter avec la légalité pour s’en sortir… Les ressemblances avec Une affaire de famille s’arrêtent là : quand Kore-eda privilégiait la dramédie, Joon-Ho use du thriller psychologique teinté d’humour noir pour raconter une fable sociale corrosive bien qu’elle ne soit pas exempte de traits caricaturaux — après tout, la persistance d’une dichotomie franche entre une caste de super-riches et une d’infra-pauvres ne constitue-t-elle pas une aberration grotesque pour une société censément civilisée ? Certes, la famille Ki-taek se rend bien coupable de faux en écriture ainsi que de quelques machinations visant à congédier les employés occupant les places qu’ils convoitent, mais leur mal

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Ego tripes : "Mother !" de Darren Aronofsky

Thriller | Thriller fantastique aux échos polanskiens, cette réflexion sur les affres effroyables de la création est aussi une puissante création réflexive. Et le récit du voyage aux enfers promis à celles et ceux qui gravitent trop près autour d’un·e artiste. Métaphorique et hypnotique.

Vincent Raymond | Mardi 12 septembre 2017

Ego tripes :

Un poète en panne d’écriture vit à l’écart du monde dans la vaste demeure que sa jeune et aimante épouse achève de rafistoler. L’arrivée d’un couple d’inconnus perturbe leur intimité. Mais si la maîtresse de maison est troublée par ces sans-gênes, le poète se montre des plus exaltés… À croire qu’une internationale de cinéastes s’est donné pour mot d’interroger les tourments de l’inspiration littéraire : après Jim Jarmusch (Paterson), Pablo Larraín (Neruda), Mariano Cohn & Gastón Duprat (Citoyen d’honneur), voici que Darren Aronofsky propose sa vision du processus d’écriture. Vision divergée, puisqu’épousant les yeux de la muse plutôt que celle de l’auteur. Mais pas moins douloureuse : afin d’accomplir l’œuvre lui permettant d’être sans cesse adulé par ses lecteurs, le poète va vampiriser son entourage jusqu’aux derniers sangs, avec l’ingratitude égoïste d’un saprophyte. Gore allégorique Si dans Black Swan, l’acte créat

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Les films de la rentrée : comme une faim de 2017

14 pépites pour appétits cinéphiles | Bien sûr, on en oublie. Mais il y a fort à parier que ces quatorze films constituent des pierres de touche de la fin 2017. En attendant (entre autres), Joachim Trier, Depardon et Kathryn Bigelow, bon appétit !  

Vincent Raymond | Mercredi 30 août 2017

Les films de la rentrée : comme une faim de 2017

Mother! de Darren Aronofsky Initialement programmée pour novembre, la sortie du nouveau Aronofsky a été avancée pour cause de sélection vénitienne et c’est, à bien des égards, une excellente nouvelle. Déjà victorieux sur la Lagune avec The Wrestler en 2008, l’auteur de Requiem for a dream et de Black Swan convoque ici du lourd — Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Michelle - toujours active - Pfeiffer, Ed Harris — pour ce qui s’annonce comme un bon vieux thriller des familles, mâtiné de fantastique dérangeant. La double affiche préventive, offrande de style sulpicien revisité grand-guignol, tient de la promesse merveilleuse ; il faudra cependant patienter jusqu’à la clôture d’une très alléchante Mostra — le festival qui, désormais, donne avec Toronto le tempo des Oscar — pour savoir si ce mystérieux flacon recèle l’ivresse escomptée. Le 13 septembre

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Moor Mother, la relève de l'afro-futurisme

Hip-Hop | Wine & Noise convie au Périscope la radicale productrice américaine Moor Mother : électro hip-hop engagé et dégustation de bière inspirée par l'afro-futurisme sont au menu.

Sébastien Broquet | Mardi 25 avril 2017

Moor Mother, la relève de l'afro-futurisme

Camae Ayewa, alias Moor Mother, vient de Philadelphie. Géographiquement. Car politiquement, elle englobe plutôt l'Atlantique Noir théorisé par Paul Gilroy tout en se revendiquant de l'afro-futurisme cher à Sun Ra. Artistiquement ? Sa cartographie sonore dévoilée sur le récent album Fetish Bones, sorti l'an dernier et encensé par le magazine The Wire, nous plonge instantanément dans des univers plus proches de Gonjasufi (avec lequel elle vient de collaborer sur Mandela Effect) ou encore Actress. Pour essayer de situer : c'est comme un kick de hip-hop percuté de plein fouet par une électro distordue, comme si Shä-Key (cette rappeuse vue chez Brooklyn Funk Essentials) posait son flow sur une sombre galette produite par le label de Sheffield, Warp. On pense encore à Dälek, à la poésie scandée des Last Poets. Il y a aussi des scansions free-jazz qui viennent trancher l'espace (Camae a joué dans un groupe de jazz), la spiritualité d'Alice Coltrane qui se fraye un passage... Et l'on se rapproche encore du field recording, par ce travail sur les ambiances, cette technique de composition-co

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Sea Fog

ECRANS | L’équipage d’un chalutier coréen en faillite doit transporter clandestinement des immigrés chinois. Entre le drame et le thriller, un premier film de Shim Sung-bo imparfait mais parfois très fort, où plane l’ombre de son scénariste et producteur Bong Joon-ho. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 22 avril 2015

Sea Fog

En 1998, la Corée du Sud, dans une situation proche de celle de la Grèce aujourd’hui, subit les diktats du FMI pour remettre à flot son économie. Ce qui, bien entendu, a l’effet inverse sur ses habitants, qui plongent dans la précarité ou sont menacés de faillite. C’est ce qui arrive à Kang — Kim Yun-seok, fabuleux comédien vu dans The Chaser et The Murderer — capitaine poissard d’un chalutier, méprisé par sa femme qui le trompe sans complexe et contraint par le propriétaire de son bateau à accepter un contrat illicite : transporter des clandestins chinois dans la cale de son bateau. Il embringue donc son équipage dans cette "mission" périlleuse, sans trop lui demander son avis — mais comme la plupart sont de jeunes chiens fous pensant essentiellement à lever les filles lors des escales, ils ne trouvent d’abord pas grand chose à y redire. Sauf que la traversée tourne à la tragédie et ce qui se présentait comme un drame social vire en cours de route au thriller maritime. L

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Plug In : semaine 2

MUSIQUES | Où l'on revient en deuxième semaine se brancher sur le Plug & Play festival avant que lui même ne débranche tout jusqu'à l'année prochaine. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Jeudi 21 février 2013

Plug In : semaine 2

Si elle est toujours endeuillée par l'annulation de Fauve (on ne s'en remet pas, c'est tellement ballot), la deuxième semaine de Plug & Play (en vertu du calendrier Petit Bulletin où la semaine démarre donc le mercredi) débute très fort. Dès ce jeudi avec Vialka & Friends. De la même manière que le café Mocamba de notre enfance était «la rencontre de l'Afrique et du Brésil» – c'était du moins ce qu'on en disait dans une mythique réclame à la télé –, Vialka est à la croisée du punk rock européen et de la world music (les clichées post-colonialistes en moins). Un peu à la manière des bataves de The Ex mais avec une capacité à débrancher les amplis doublée d'une couverture géographico-musicale du territoire mondial plus importante. Pour l'occasion, ils seront accompagnés de Sathönay, comme la place du même nom mais avec un tréma, dont les recherches musica

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Un Tygre dans la Mother

MUSIQUES | «Tyger, Tyger burning bright !/In the forests of the night/What immortal hand or eye/Could frame thy fearful symmetry ?». C'est sans doute l'un des (...)

Stéphane Duchêne | Vendredi 9 novembre 2012

Un Tygre dans la Mother

«Tyger, Tyger burning bright !/In the forests of the night/What immortal hand or eye/Could frame thy fearful symmetry ?». C'est sans doute l'un des plus beaux quatrains jamais écrits par un poète anglo-saxon, en l'occurrence William Blake (1757-1827) et, surtout, l'un des plus musicaux. Guère étonnant puisque The Tyger est tiré de ses Songs of Experience – le poème fut même massacr... pardon, mis en musique, par Tangerine Dream en 1987. Sur son dernier disque, Mothers & Tygers, Emily Loizeau en utilise les deux premiers vers. Il faut dire que Blake, inventeur de l'expression «les portes de la perception» reprise par Huxley, et illustrateur de L'Enfer de Dante, est sans doute le poète (et peintre) le plus cité de la culture populaire : de Jim Jarmusch (

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La contre-culture dans les Waters

ECRANS | Connu pour son sens du mauvais goût, John Waters a enfin droit à l’hommage qu’il mérite avec une rétrospective de son œuvre au cours du festival Écrans mixtes. Où la question du cinéma gay sera déclinée à travers des films aussi divers que passionnants. Textes : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 1 mars 2012

La contre-culture dans les Waters

Il fut un temps (que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, même s’ils ont téléchargé comme des malades sur Megaupload) où le cinéma avait une fonction subversive. Si, si… Une époque où des cinéastes se contrefoutaient de tourner avec quatre dollars cinquante, persuadés que cette contrainte-là leur autorisait toutes les libertés. Mieux encore : leur marginalité leur permettait de s’adresser directement aux vrais marginaux, quand ils ne les montraient pas sur l’écran. Et, cerise sur le gâteau, leurs films faisaient figure de gros fuck lancé à la face du cinéma commercial, dont ils n’hésitaient pas à détourner dans une version underground et satirique les pires clichés. Leur pape s’appelait John Waters et derrière son élégance (costard impeccable et moustache finement taillée) se cachait un sens admirable du mauvais goût et de la vulgarité. Un gentleman punk — et gay. Divine mais dangereuse La réputation de John Waters commence avec son troisième long-métrage, Pink flamingos (1972) qui va devenir un classique des Midnight movies, ces films diffusés le week-end à minuit mais qui tiennent l’affiche pendant des années. Cela fait

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Mother and Child

ECRANS | De Rodrigo Garcia (ÉU, 2h05) avec Annette Bening, Naomi Watts, Samuel Jackson…

Dorotée Aznar | Vendredi 12 novembre 2010

Mother and Child

Depuis "Short Cuts", Los Angeles est devenu la terre promise du film choral. Dernier avatar en date, "Mother and Child" s’attaque au sujet casse gueule de l’adoption du point de vue des femmes. Un choix que le film de Rodrigo Garcia assume, mais au prix d’un scénario poussif et assujetti aux éternelles ficelles d’un genre qu’Inarritu, producteur (tiens donc), a mené très bas. Panel de personnages pluriethniques, destins croisés, déterminisme, héroïne sacrifiée arbitrairement, la formule, rabâchée, n’aide pas ce mélo soucieux de traiter son problème sous tous les angles. Pire, il finit même un peu par s’embrouiller en assénant un discours borderline sur la nécessité du rapport biologique. Moralité, l’adoption c’est compliqué. Sans blague. JD

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