Monstrueusement ordinaires

ECRANS | Belle fin de saison pour la Ciné-collection du GRAC avec la reprise des "Monstres", une œuvre phare de la comédie à l’italienne signée Risi, Scola, Age et Scarpelli, où deux acteurs effectivement monstrueux refont le portrait façon puzzle de la bassesse humaine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 3 juin 2011

Eldorado nostalgique du cinéma populaire européen, la comédie à l'italienne possède plusieurs visages. Les Monstres est celui qui affiche sa plus grande santé, car y sont réunis dans une effervescence créative tous les acteurs majeurs du courant : Dino Risi derrière la caméra, Ettore Scola pour inventer les histoires, le duo Age et Scarpelli pour mettre en forme les scénarios et les dialogues, et deux acteurs au sommet de leur art, se métamorphosant de sketchs en sketchs pour incarner tous les rôles ou presque : Ugo Tognazzi et Vittorio Gassman. Au départ, on peut voir dans cette enfilade de saynètes parfois très courtes (et allant même jusqu'à une antique caméra cachée !) une solution de facilité, une manière simple et efficace de débiter du gag, créant un genre qui fera école et qui essaimera jusqu'à aujourd'hui dans les «formats courts» télévisuels. Mais c'est aussi une insoumission fondamentale, dans la forme comme dans le fond, à toute règle admise et, par la structure du film comme dans la mise en scène de chaque segment, une recherche obsessionnelle du rythme. Les Monstres ne débande jamais pendant ses cent dix minutes, alternant histoire en un seul plan ("Le Monstre") ou vrai récit construit sur plusieurs actes ("La Journée d'un parlementaire", par exemple).

Premier degré, dernier degré

La première histoire (La Bonne Éducation) donne le ton : un père apprend la vie à son fiston, et la leçon consiste à savoir tricher, se battre et mentir. Chute : le gamin assassine son paternel quelques années plus tard pour de l'argent ! Risi et ses acolytes recensent ensuite les travers de l'homo italianus, ses bassesses et ses compromissions, allant les débusquer dans toutes les strates de la société : le petit peuple à la beauferie autosatisfaite ou les bourgeois beaux parleurs (ce grand moment qu'est le sketch La Victime où un homme marié tente de quitter sa maîtresse en la poussant à prendre la décision à sa place), les hommes d'Église ou les hommes d'État, les Italiens du Nord ou les Italiens du Sud. Ce jeu de massacre n'est jamais gratuitement méchant pour deux raisons : d'abord l'élégance de la mise en scène, qui ne néglige jamais les cadres, les mouvements d'appareil ou le montage sous prétexte qu'il s'agit d'une comédie populaire ; ensuite, le plaisir avec lequel Tognazzi et Gassman incarnent ces monstres ordinaires. Comédiens du premier degré, aimant se déguiser et se travestir, ils ne jouent jamais la complicité mesquine avec le spectateur, assumant sans ironie la bêtise des personnages. Le miroir est d'autant plus cruel qu'il n'est jamais déformant ; il n'est que le reflet hilarant de la misère humaine sous toutes ses formes.

Les Monstres
Dans les salles du GRAC
Jusqu'au lundi 4 juillet

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La traversée du "Désert"

ECRANS | Le retour sur les écrans, dans une copie restaurée à pleurer de beauté, du Désert des tartares, film maudit qui marque à la fois le point d’orgue et le point (...)

Christophe Chabert | Vendredi 14 juin 2013

La traversée du

Le retour sur les écrans, dans une copie restaurée à pleurer de beauté, du Désert des tartares, film maudit qui marque à la fois le point d’orgue et le point final de la carrière de Valerio Zurlini, tient du miracle autant que du mirage. En 1976, le cinéaste tourne, avec un casting impressionnant (Trintignant, Gassman, Noiret, von Sydow, Terzieff et, dans le premier rôle, un Jacques Perrin éblouissant) cette adaptation hallucinée du roman de Dino Buzzati aux confins de l’Iran, dans une citadelle en ruine au milieu du désert. Mais le film ne cherche pas l’épique, au contraire : affecté à Bastiano, sur une "frontière morte", un jeune lieutenant y découvre un microcosme militaire figé dans ses cérémoniaux, attendant une guerre qui ne vient pas, se construisant ses légendes et ses chimères pour donner un sens à sa présence et ne pas sombrer dans la folie. L’espace-temps du film tire constamment vers l’abstraction : à quelle époque sommes-nous ? Dans quel pays ? De quelle armée s’agit-il ? La citadelle devient ainsi un théâtre inquiétant d’où personne ne cherche vraiment à partir ; et quand le héros réussit en

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Fascisme, intérieur jour

ECRANS | À l’affiche de la ciné-collection en ce mois de mars, "Une journée particulière" d’Ettore Scola raconte la grande Histoire sur un mode intimiste, filmant avec précision et subtilité un formidable duo d’acteurs. CC

Christophe Chabert | Lundi 1 mars 2010

Fascisme, intérieur jour

Comment raconter l’apogée dramatique du fascisme italien ? Ettore Scola apporte deux réponses à cette question dans "Une journée particulière", mais prend soin de les séparer radicalement. D’abord, l’archive brute : la première visite d’Hitler à Rome pour rencontrer Mussolini est exposée dans un prologue de dix minutes qui se contente de reprendre les images de l’époque, commentaires inclus. Le décor historique est posé, et le film effectue ensuite un retour à zéro fictionnel. Un grand pano-travelling le long des fenêtres d’un immeuble, aussi virtuose que celui ouvrant "Le Locataire" de Polanski (tourné à la même époque), en expose la géographie et l’environnement humain. En ce jour de gloire pour un pays endoctriné, les locataires se préparent à aller acclamer le Führer et le Duce. Seuls resteront Antonietta, mère de famille nombreuse méprisée par son mari, épuisée par sa condition de femme au foyer, et Gabriele, ancien speaker radiophonique viré de l’antenne en raison de son homosexualité. Antonietta ne critique pas le régime ; elle s’y soumet comme elle se soumet au patriarcat. Gabriele est une victime de la dictature, mais sa rage semble ensevelie sous la résignation, la cla

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Promenade en Italie

ECRANS | La Ciné-collection met à l’honneur un chef-d’œuvre de la comédie italienne, ‘Le Fanfaron’ de Dino Risi, où un timide étudiant s’encanaille un quinze août avec un truculent Romain, hâbleur et dragueur. Au bout de la ligne droite, une grande mélancolie… CC

Christophe Chabert | Jeudi 29 octobre 2009

Promenade en Italie

Venu à Lyon parler de son premier film ‘La Grande Vie’, Emmanuel Salinger payait son tribut à la comédie italienne, un cinéma qu’il qualifie de «populaire et ambitieux formellement». En France, où la critique a toujours préféré Rossellini et Visconti à Risi et Scola, un tel jugement fait plaisir à entendre. Car ce que les metteurs en scène italiens des années 60 et 70 ont su inventer, c’est justement un cinéma qui ne transige ni sur le plaisir du spectateur, ni sur son intégrité artistique. ‘Le Fanfaron’, tourné en 1962, est un des films les plus emblématiques du mouvement. Dino Risi était encore au début de sa prolifique carrière (il n’avait pas encore entamé sa série de films à sketchs ‘Les Monstres’, mais avait déjà signé quelques œuvres importantes comme ‘Il Veduvo’ et ‘Une vie difficile’) ; ‘Le Fanfaron’ va la mettre sur les rails et influencé profondément le ton de ses films suivants. Tragique farniente Nous sommes à Rome un 15 août, jour férié et chômé, mais surtout jour de désœuvrement et de rues désertes. Bruno (Vittorio Gassman), cliché de l’Italien beau parleur, frimeur et dragueur, débarque par effraction dans la v

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