Leos et les bas

ECRANS | Six films (dont un court métrage) en 28 ans avec de grandes galères et de longues traversées du désert : la filmographie de Leos Carax est un roman.

Christophe Chabert | Jeudi 28 juin 2012

1984 : Boy meets girl

Le programme du titre n'est pas trompeur : dès son premier film, Leos Carax s'affirme avant tout comme un metteur en scène plus que comme un raconteur d'histoires, souvent banales chez lui. En noir et blanc, il filme la rencontre entre Alex, ado lunaire, et Mireille (Perrier), comédienne rongée par le mal-être. L'influence de Godard est sensible dans les nombreuses dissonances visuelles et sonores qui forment déjà le style Carax, mais aussi dans la rumination sur le cinéma en déclin, assassiné par la vidéo.

1986 : Mauvais sang

Le tournage, compliqué, de ce deuxième film couronné par le prix Louis Delluc, va forger la réputation d'un Carax perfectionniste et irresponsable. Avec le recul, on voit bien quel mur le cinéaste s'apprête à se prendre en pleine face : alors qu'il radicalise encore son esthétique, où chaque plan doit être une œuvre en soi et où le scénario (qui entrecroise histoire d'amour, polar et trame d'espionnage) n'est que le prétexte à cette quête de la sidération, Carax engloutit des fortunes que même certains films «populaires» n'osent pas impliquer. Par ailleurs, Mauvais sang marque sa rencontre avec Juliette Binoche qui deviendra sa compagne.

1991 : Les Amants du Pont-Neuf

La légende des Amants du Pont-Neuf, c'est celle de son tournage : interrompu deux fois, marqué par d'innombrables avanies (accident de Denis Lavant, faillite de ses deux premiers producteurs, décor détruit, etc.), terminé par l'intervention providentielle d'un Christian Fechner d'ordinaire plus habitué aux Bronzés qu'au cinéma d'auteur, avec en plein milieu la séparation tumultueuse avec Juliette Binoche. Une légende qui encombrera le film à sa sortie : le plus gros budget (à l'époque) du cinéma français est un film intimiste sur deux clochards dont l'un est quasi-autiste et l'autre perd la vue. Poussant à son maximum sa logique du plan tout puissant, Carax signe une œuvre hybride, entre Nouvelle vague et réalisme poétique, Godard et Carné.

1999 : Pola X

Après avoir payé cher l'échec des Amants du Pont-Neuf, Carax revient au cinéma au festival de Cannes en présentant Pola X, libre adaptation de Pierre ou les ambiguïtés de Melville avec un Guillaume Depardieu remplaçant temporairement Denis Lavant. Le film est froidement accueilli, la virtuosité caraxienne paraissant soudain passée de mode, après une décennie où le cinéma français s'est trouvé de nouveaux chefs de file (Rochant, Desplechin, Audiard…). Une version longue sera diffusée sur arte, laissant entendre qu'une fois de plus, le cinéaste a dû ravaler ses ambitions. Mauvais message qui le conduira à une longue traversée du désert.

2008 : Merde ! (segment du film Tokyo !)

Après neuf ans de silence, Carax réapparaît par la petite porte : un sketch du film collectif Tokyo ! — les autres sont signés Gondry et Bong Joon-Ho. Petite porte, mais coup de tonnerre : c'est un Carax rageur, mordant et drôle que l'on découvre ici. Retrouvant Denis Lavant, il lui fait jouer une créature anarchiste venue d'un autre monde qui sème la terreur dans les rues de Tokyo. Il s'appelle Merde, et face aux petites caméras vidéos et aux téléphones portables devenus vecteurs principaux des images modernes, il envoie un fuck ! retentissant qui ressemble à un cri de désespoir poussé par un cinéaste plus que jamais au purgatoire, sinon en enfer, attendant son heure pour revenir parmi les vivants, comme il le fait au début d'Holy motors.

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“Annette” de Leos Carax : noces de son

Cannes 2021 | Espéré depuis un an, le nouveau Carax tient davantage de la captation d’un projet scénique que de ses habituelles transes cinématographiques. Vraisemblablement nourrie de son histoire intime, cette mise en abyme du vampirisme trouble entre artistes, artistes et modèles, artistes et environnement familial dépose presque toute fragilité en multipliant les oripeaux chic, glamour et trendy. Parfait pour le tapis rouge de l’ouverture de Cannes ; moins pour l’émotion…

Vincent Raymond | Mercredi 7 juillet 2021

“Annette” de Leos Carax : noces de son

Figurer en ouverture sur la Croisette n’est pas forcément une bonne nouvelle pour un film. A fortiori cette année, après deux ans de disette. Car ce que le Festival attend de sa première montée des marches, c’est qu’elle amorce la pompe à coup de stars, de strass et de flashs fédérateurs. L’œuvre qui abrite ces premiers de cordée se trouve souvent reléguée à l’enveloppe de luxe et elle encourt surtout le risque d’être vite oblitérée d’abord par le reste de la sélection, puis par le tamis du temps — on n’aura pas la cruauté de rappeler quelques pétards mouillés du passé… Cochant les cases de la notoriété grand public et auteur, Annette souscrit également — on le verra — à d’autres paramètres prisés par les festivals : une dénonciation à travers la comédie musicale cinématographique de l’égotisme des gens de la “société du spectacle”, à l’instar du All That Jazz

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De l’amour et de la pellicule

ECRANS | Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la (...)

Christophe Chabert | Mardi 15 avril 2014

De l’amour et de la pellicule

Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la retourne dans sa programmation printanière en "Que se passe-t-il quand un cinéaste filme la femme / l’homme qu’il aime ?". Ce cycle "Je t’aime, je te filme" sera donc l’occasion de passer en revue des couples célèbres, comme celui formé par le regretté Alain Resnais et sa muse Sabine Azéma — Mélo — ou celui, tumultueux, qui unit le temps du tournage interminable des Amants du Pont-Neuf Leos Carax et Juliette Binoche. Restons en France, mais quelques années auparavant, où Jean-Luc Godard magnifia Anna Karina du Petit Soldat à Pierrot le fou, avec au milieu un film qui semble n’exister que pour elle, Vivre sa vie, travail d’iconisation amoureuse à la croisée de la fétichisation cinéphile — Karina filmée comme Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc — et de la contemplation subjuguée… C’est un rapport du même ordre que l’on trouve dans La Belle et la bête ; Cocteau est tellement fasciné par la Bête-Jean Marais qu’il en oublie complètement d

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Holy Motors

ECRANS | Étonnant retour en grâce de Leos Carax avec Holy motors, son premier long-métrage en treize ans, promenade en compagnie de son acteur fétiche Denis Lavant à travers son œuvre chaotique et un cinéma mourant. Qui, paradoxe sublime, n’a jamais été aussi vivant que dans ce film miraculeux et joyeux. Critique et retour sur une filmographie accidentée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 28 juin 2012

Holy Motors

Dans Boy meets girl, premier film de Leos Carax, Alex (Denis Lavant, déjà alter-ego du cinéaste au point de lui emprunter son vrai prénom) détache un poster dans sa chambre et découvre une carte de Paris dessinée sur le mur où chaque événement de sa vie a été relié à une rue, un monument, un quartier. Ce plan, c’est celui de la Caraxie, cet étrange espace-temps construit à partir des souvenirs personnels et cinématographiques du cinéaste, celui qu’il a ensuite arpenté jusqu’à en trouver le cul-de-sac dans son film maudit, Les Amants du Pont-Neuf. Au début d’Holy motors, Leos Carax en personne se réveille dans une chambre, comme s’il sortait d’un long sommeil. Sommeil créatif, pense-t-on : cela fait treize ans qu’il n’a pas tourné de long-métrage. Le voilà donc qui erre dans cette pièce mystérieuse qui pourrait aussi, si on en croit la bande-son, être la cabine d’un bateau à la dérive ; et ce qu’il découvre derrière un mur n’est plus une carte, mais une porte qui débouche sur une salle de cinéma où des spectateurs sans visage regardent un écran où l’on projette ce film que Carax ne pouvait plus réaliser. Près de trente ans après, la Caraxie n’es

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Tokyo !

ECRANS | Michel Gondry, Leos Carax, Bong Joon-Ho MK2 vidéo

Christophe Chabert | Jeudi 4 juin 2009

Tokyo !

Film à sketchs est en général synonyme d’œuvre inégale. D’où surprise à la vision de Tokyo ! : si on peut préférer un segment plutôt qu’un autre, aucun de ces trois moyens-métrages ne démérite à l’arrivée. La commande de départ (demander à des cinéastes étrangers d’imaginer une histoire se déroulant à Tokyo) aurait pu aboutir à un Tokyo je t’aime indigeste. Mais Gondry, Carax et Bong ont pris les choses au sérieux, et non comme une récréation à l’intérieur de leur œuvre. C’est particulièrement vrai avec Merde de Carax, puisqu’il s’agit de son retour au cinéma neuf ans après Pola X. Les tribulations d’un clochard parlant une langue inconnue et projetant de détruire la civilisation japonaise pour des motifs obscurs, sont l’occasion d’une comédie farfelue tournée à l’arrachée et en DV, parfaitement synchrone avec l’esprit de l’époque (nombreuses allusions à l’actualité et incorporations de flashs télé et d’images volées sur Internet). Le film est effectivement furieux, et donne envie d’en voir plus (c’est le projet de Carax : une suite aux États-Unis). À côté, les fantaisies poétiques de Gondry et Bong Joon-Ho peuvent paraître sages : mais entre cette femme qui se transf

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Politique de l’environnement

ECRANS | Suite du feuilleton de la rentrée : comment le décor et l’espace redeviennent, dans le cinéma d’aujourd’hui, des moteurs décisifs de la fiction… CC

Christophe Chabert | Lundi 27 octobre 2008

Politique de l’environnement

Résumé de l’épisode précédent : depuis la sortie des Ruines, petite bande d’horreur pas si petite que ça, tous les films qui impriment durablement la rétine font de l’environnement un personnage essentiel de leur récit. Ces dernières semaines, c’est même devenu évident juste à la lecture des titres : Eden Lake, Tokyo !, Dernier maquis… On mettra de côté Entre les murs qui, s’il se définit par son décor, l’incorpore immédiatement à son dispositif de mise en scène — on est entre quatre murs, on n’en sort pas. Par contre, chez Ameur-Zaimeche, le Dernier Maquis du titre est un espace à la géométrie incertaine, dont les murs (de palettes) sont sans arrêt déplacés, comme les positions politiques des personnages. Les deux autres décors (une mosquée et une rivière) ont aussi une fonction cruciale : passage de la concorde à la discorde et signe qu’un autre monde poétique est possible au-delà de l’aliénation religieuse et ouvrière. Le cinéma est une villeCe n’est pas innocent si ce retour du décor au cinéma se fait au moment où la télé, crispée sur se

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