Foxfire

ECRANS | Le nouveau film de Laurent Cantet est à la fois un contrepied et un prolongement de sa Palme d’or «Entre les murs», où il montre comment, dans les années 50 aux États-Unis, un «gang de filles» se transforme en utopie collective. Passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 20 décembre 2012

Photo : © Haut et Court


Superficiellement, Foxfire ressemble à une réponse à la Palme d'or surprise obtenue par Laurent Cantet avec Entre les murs : un film d'époque se déroulant aux Etats-Unis dont l'intrigue nécessite un vrai parcours romanesque plutôt qu'un pur dispositif. Mais Cantet appréhende tout cela comme un territoire nouveau sur lequel il greffe les principes de mise en scène et les thèmes qui traversent son cinéma.

Ainsi de la reconstitution des années 50, fondue dans l'action, jamais ostentatoire ; ainsi aussi de l'argument, où des adolescentes lassées d'être traitées comme des faire-valoir décident de fonder une société secrète, d'abord groupuscule lancé dans des missions punitives, puis communauté assurant son autosuffisance en instrumentalisant le machisme qui les entoure. L'utopie confrontée à la réalité, c'était déjà le thème d'Entre les murs, même si Cantet en donne ici une vision plus ample ; non pas un individu face à un groupe, mais un groupe face à une société.

Renardes en feu

Le film décline ce combat en trois parties : la première est portée par l'énergie juvénile de ses héroïnes, leur rébellion anarchique, sans objet et sans but, s'apparentant à un rite de passage — le tatouage qui marque leur appartenance au gang en atteste. La deuxième est celle où le combat se structure autour d'une idée positive — vivre ensemble, mutualiser ses biens — et où le groupe se trouve une figure de proue, Legs, la garçonne revenue de prison plus déterminée que jamais.

C'est le cœur vif et passionnant de Foxfire : Cantet prend le temps de filmer l'euphorie puis les doutes qui s'emparent de la communauté, laissant apparaître toutes les lézardes qui vont la faire exploser : désirs amoureux — le film reste toutefois très chaste dans sa représentation de la sexualité — réflexes raciaux et tentations matérialistes.

Les séquences les plus troublantes sont celles où Legs s'immisce dans une famille bourgeoise dont elle épouse les codes pour mieux les faire voler en éclats — un baiser à la très coincée Muriel suffit pour faire vaciller l'ordre établi. La tension monte, les délits tournent aux crimes et la dernière partie paraît vouée à la tragédie.

Cantet choisit pourtant, à rebours de ses œuvres précédentes, de glisser une note d'espoir au milieu du désenchantement. Cette ouverture, aussi fragile soit-elle, vient briser le renoncement qui semblait jusqu'alors être l'horizon de ses personnages. En filmant cette jeunesse idéaliste, Cantet semble avoir trouvé une forme de maturité.

Foxfire
De Laurent Cantet (Fr-Canada, 2h23) avec Raven Adamson, Katie Coseni…
Sortie le 2 janvier


Foxfire, confessions d'un gang de filles

De Laurent Cantet (Fr-Cda, 2h23) avec Michelle Nolden, Ali Liebert...

De Laurent Cantet (Fr-Cda, 2h23) avec Michelle Nolden, Ali Liebert...

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1955. Dans un quartier populaire d’une petite ville des États-Unis, une bande d’adolescentes crée une société secrète, Foxfire, pour survivre et se venger de toutes les humiliations qu’elles subissent.


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En-dehors des murs, vers le Sud : "L’Atelier" de Laurent Cantet

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Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

En-dehors des murs, vers le Sud :

Autrice de polars, Olivia anime un atelier d’écriture à La Ciotat durant les vacances pour des adolescents désœuvrés. Parmi eux, Antoine, replié sur lui-même et ses jeux vidéos violents, prompt à la provocation raciste et à deux doigts d’un passage à l’acte. Mais lequel ? Fiction documentarisante, cette chronique d’un été réalisée par Laurent Cantet (et comme à l’accoutumée co-écrite par son comparse Robin Campillo) tente de tisser au moins trois fils narratifs au moyen de ce fameux “atelier”, catalyseur maïeutique et générateur dramatique du récit. Grâce à lui, on plonge ainsi dans le passé de la cité et de ses chantiers navals, désormais reconverti dans le luxe (quel symbole !) ; on s’imprègne également du présent, déboussolé par un terrorisme attisant les tensions. Et l’on suit la relation ambigu du quasi hikikomori Antoine avec l’autrice — dont la résidence n’est qu’une parenthèse dans sa carrière. Le problème n’est pas que L’Atelier veuille raconter autant d’histoires à la fois, mais que ses (bonnes) intent

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Avant-Première | Comment canaliser l’ennui d’une bande d’adolescents désœuvrés pendant les vacances ? En les mettant au travail autour d’un projet littéraire avec une (...)

Vincent Raymond | Mardi 26 septembre 2017

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Comment canaliser l’ennui d’une bande d’adolescents désœuvrés pendant les vacances ? En les mettant au travail autour d’un projet littéraire avec une autrice de polars en résidence dans leur cité méridionale. La greffe prendra-t-elle ? Écrit par Romain Campillo et Laurent Cantet, réalisé par ce dernier qui vient le présenter en avant-première, ce film a déjà eu les honneurs du Festival de Cannes hors compétition. Le voici désormais soumis à votre regard. L'Atelier Au Comœdia le lundi 2 octobre à 20h

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Retour à Ithaque

ECRANS | Avec ce huis clos à ciel ouvert sur une terrasse à Cuba, Laurent Cantet raconte l’histoire d’un pays à travers cinq personnages contraints de faire le bilan de leur existence. Subtil, fort bien écrit et remarquablement interprété, le film manque juste de fantaisie pour aérer son dispositif. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 décembre 2014

Retour à Ithaque

C’est une terrasse ouverte aux quatre vents, dont l’horizon est une mer qui s’étend à l’infini et, en contrebas, une route sur laquelle se déploie un flux de circulation dense et continu. Comme s’il était coincé entre un passé ancestral et mythologique et la triste réalité du quotidien, ce petit théâtre va réunir cinq personnages en quête de hauteur. Pourtant, tout démarre sur des considérations on ne peut plus triviales : Amadeo revient à Cuba après seize ans d’exil et ses anciens camarades le saluent par des plaisanteries amicales, comme si ces retrouvailles étaient surtout l’occasion de trinquer ensemble et de se remémorer les bons moments du passé. Cette spontanéité des comédiens, excellents et très bien dirigés, c’est la marque Laurent Cantet depuis qu’il a choisi, avec son palmé Entre les murs, de faire des portraits de groupe où la parole et ses nœuds constituent sa matière dramatique. Cinéaste nomade — après Foxfire, tourné en anglais au Canada, il pose

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Entre les murs

ECRANS | Laurent Cantet et François Bégaudeau mettent en scène, dans un troublant faux-semblant entre réel et fiction, une classe de quatrième où le langage, les codes et les rapports de force fondent une dramaturgie efficace, pour un film distrayant et bien dosé. CC

Christophe Chabert | Jeudi 11 septembre 2008

Entre les murs

D’abord, la Palme. Si Entre les murs avait raflé la prestigieuse récompense cannoise il y a cinq ans, un tel choix aurait entériné avec beaucoup de culot une idée forte : la transformation du cinéma au contact de la télé-réalité et de sa puissance pour recréer, par des dispositifs sophistiqués de mise en scène et de scénario, le réel. Ten de Kiarostami fut l’étendard de ce cinéma retrouvant une nouvelle jeunesse en suçant le sang de ce grand autre télévisuel. Mais voilà, Entre les murs sort en 2008, une année où les films les plus forts se singularisent par un sens impressionnant du décor-personnage (de Dark Knight à Gomorra en passant par Wall-E) ou des narrations monstrueuses (Dark knight encore, Desplechin et son Conte de noël). À côté, Entre les murs, son anti-décor (jamais Laurent Cantet ne filme l’école dans un plan d’ensemble, et l’espace du film est aussi claustro que la prison de Oz) et sa mise en scène cherchant à se faire oublier sans arrêt, est un objet à contretemps, plaisant comme les tribulatio

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«Présupposer l’égalité»

ECRANS | Entretien / Auréolés d’une Palme d’or surprise avec «Entre les murs», Laurent Cantet (réalisateur) et François Bégaudeau (acteur et auteur du livre original) s’apprêtent à passer le grand oral du public avec un film aussi rusé qu’intelligent. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 11 septembre 2008

«Présupposer l’égalité»

Petit Bulletin : Qu’est-ce qui a motivé l’adaptation d’Entre les murs ?Laurent Cantet : Je n’ai pas la moindre idée du pourquoi je fais un film plutôt qu’un autre. C’est un jour un sujet sur lequel je commence à réfléchir, qui en amène un autre, et d’un seul coup, j’ai l’impression d’avoir envie d’y réfléchir pendant les trois ou quatre ans que vont durer la préparation et le tournage. Après il y a des convergences, l’envie de donner des nouvelles du monde dans lequel on vit, de montrer des personnages en essayant d’être le plus proche d’eux, de montrer le groupe et la difficulté pour y trouver sa place… Ce n’est jamais la forme que cela peut entraîner, par exemple ici l’improvisation avec les acteurs ?LC : L’origine du film n’est pas là. Après, j’ai toujours pensé que faire un film c’était trouver le dispositif de fabrication approprié à chacun. C’est vrai que mon premier court-métrage, Tous à la manif, était fait un peu comme Entre les murs, avec une bande de lycéens à qui j’avais laissé pas mal d’espace dans l’écriture. J’avais le sentiment d’avoir trouvé un début de méthode que j’ai p

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