Lincoln

ECRANS | On pouvait craindre un film hagiographique sur un Président mythique ou une œuvre pleine de bonne conscience sur un grand sujet, mais le «Lincoln» de Spielberg est beaucoup plus surprenant et enthousiasmant, tant il pose un regard vif, mordant et humain sur les arcanes de la démocratie américaine. Une merveille, qui conclut une (inégale) trilogie spielbergienne sur l’esclavage. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 23 janvier 2013

Photo : © Dreamworks II distribution CO, LLC


Ce n'est peut-être qu'un hasard… Toujours est-il que ce film sur Abraham Lincoln au début de son second mandat de Président des États-Unis est sorti au moment où Barack Obama, qui n'a jamais caché son admiration pour Lincoln, était lui-même réélu Président. Hasard aussi, Lincoln affronte sur les écrans (et aux Oscars) Django unchained, Spielberg et Tarantino se disputant ainsi un même sujet : celui de l'esclavage. Tarantino n'a pas caché au cours de ses interviews avoir souhaité faire avec Django un anti-Amistad, c'est-à-dire un film où les Noirs ont vraiment la parole et n'ont pas besoin de porte-voix blancs pour plaider leur cause. De fait, Spielberg, à l'époque un peu écartelé entre ses grands films sérieux, sa franchise jurassique et ses productions télé, était passé à côté de son affaire. Lincoln pourrait tomber exactement sous le coup de la même critique : un film qui se dissimule derrière la vérité historique — car, scoop, ce sont bien des blancs qui ont mis fin à l'esclavage — pour mieux réduire au silence sur l'écran les principales victimes de cette injustice. Mais entre temps, Spielberg a beaucoup mûri en tant que cinéaste, Barack Obama a été élu Président et… Aaron Sorkin a signé À la Maison blanche et La Guerre selon Charlie Wilson — et là, ce n'est pas un hasard du tout.

Un nouvel espoir

Commençons par le cas Spielberg, et ce basculement spectaculaire opéré depuis ce film désespéré et magnifique qu'était Munich. Arrivé au bout d'un tunnel de noirceur entamé avec La Liste de Schindler, Spielberg en est ressorti avec une autre manière de regarder le monde, ce qui l'a conduit vers ce grand film mésestimé qu'est Cheval de guerre. Comme E.T., il ne lui restait plus qu'à revenir à la maison, sur le sol américain et au cœur de son Histoire, pour y faire résonner sa nouvelle philosophie, un optimisme lucide qui consiste à chercher au milieu de la mort, de la guerre et de l'injustice un soupçon d'espoir. Lincoln opère dès ses deux premières séquences la jonction : d'abord une scène de bataille dans la boue, comme un tableau furieux et barbare qui résumerait, à la manière des peintres classiques, toute la situation d'un conflit — la guerre de Sécession qui fait rage. Elle s'achève sur l'image indélébile d'une botte enfonçant le crâne d'un ennemi encore vivant dans une flaque noire et terreuse. On découvre ensuite Lincoln, fraîchement réélu, au contact des soldats yankees : il discute sans distinction avec deux soldats noirs et deux soldats blancs, leur témoignant le même intérêt et le même respect. La figure du grand homme proche de ses concitoyens, image pleine et entière d'une démocratie forte et droite, prête à tout pour arrêter la guerre et faire cesser les inégalités : le programme de Spielberg paraît alors très hagiographique, souligné par la performance certifiée authentique — accent, démarche voûtée, barbe et chapeau mou — d'un évidemment génial Daniel Day Lewis. Pourtant, Lincoln ne sera pas tout à fait ce film-là ; il sera même, par bien des aspects, son contraire. Le Président est certes porté par des idéaux — abolir l'esclavage et mettre fin à la guerre de Sécession, mais il les met en œuvre par de nombreuses entorses aux règles élémentaires de la démocratie et dans les interstices d'une Constitution encore imparfaite. Ce qui intéresse Spielberg dans la figure de Lincoln, c'est son pragmatisme, sa réactivité face aux événements, son sang-froid d'animal politique écrivant sourire en coin sa légende en tordant, quand il en a besoin, la réalité.

L'invention d'un lobby

Le film pose alors la question : d'où naissent les grandes avancées démocratiques ? La réponse est aussi multiple que la galerie de personnages qui tournent autour de Lincoln. D'abord ce trio de loufiats picaresques que Lincoln et son secrétaire d'État William Seward (David Strathairn) engagent pour aller soudoyer des députés réticents à voter l'abolition. Ce que Spielberg montre, c'est l'invention d'un lobby encore archaïque — ils vivent dans une cabane miteuse, s'habillent comme des notables pour masquer leur vraie nature de prolos rusés — et sa fonction ambivalente dans la machine démocratique : à la fois perversion du système et huile nécessaire pour en activer les pistons et briser son inertie. Le film s'offre ainsi des instants de pure comédie complètement inattendus dans une œuvre en costumes. Une quotidienneté que l'on retrouve dans la façon dont les membres du Parlement se haranguent, dans l'hémicycle comme dans les couloirs. Tony Kushner, auteur du script et surtout de ses dialogues magnifiques, défie alors Aaron Sorkin sur son terrain de prédilection : la mise en scène de la politique américaine comme un feuilleton virtuose où l'espace privé déborde sur la parole publique (et réciproquement). Car les choix de Lincoln ont des racines et un impact bien au-delà de l'avenir de son pays. C'est sa femme (Sally Field) qui le presse de faire cesser la barbarie esclavagiste, à défaut de pouvoir lui offrir une vie de couple digne de ce nom ; c'est ce fils (Joseph Gordon Levitt) qui veut rejoindre l'armée yankee, par défi envers ce père qui ne le regarde pas assez ; c'est aussi le souvenir de la perte d'un autre enfant, douleur très spielbergienne que le cinéaste exprime en un seul plan, d'une économie figurative remarquable.

Désirs d'avenir

Mais l'étrange valse entre les intérêts personnels d'une élite et le devenir d'une Nation entière, rien ne l'exprime mieux que le personnage, inoubliable, de Thaddeus Stevens (et son comédien, un Tommy Lee Jones au sommet de son pourtant spectaculaire talent). Sorte de Jean-Luc Mélenchon du XIXe siècle, il incarne la frange radicale des Républicains — qui voulaient, dans un de ces drôles de renversements historiques, voter l'abolition, alors que les Démocrates s'y opposaient ! — pour qui la reconnaissance de l'égalité entre les noirs et les blancs est le combat d'une vie parlementaire. Pour lui, le texte finalement soumis ne va pas assez loin, et il met ainsi en péril son adoption. Dans une séquence géniale, il devra, comme son frère ennemi Lincoln, choisir le pragmatisme plutôt que le jusqu'auboutisme. Déjà au bord des larmes, le spectateur les verra couler quelques scènes plus tard quand il découvrira que ce compromis politique est en fait un triomphe intime pour Stevens. C'est toute la puissance de Lincoln, toute la beauté du geste effectué par Spielberg dans ce qui restera comme un de ses plus grands films : plus il dénude la démocratie, plus il en pointe les travers, les impasses et les failles, plus il s'approche de la vérité des êtres qui la font vivre, de leurs désirs, de leurs craintes, de leurs aspirations. La politique est complexe car les hommes qui la font le sont tout autant. Barack Obama ponctuait ainsi le 21 janvier son discours d'investiture : «À travers le sang versé à coups de fouet et le sang versé à coups d'épée, nous avons appris qu'aucune union fondée sur les principes de liberté et d'égalité ne pouvait survivre si le peuple était à moitié esclave et à moitié libre.» Des mots qui pourraient être ceux de Lincoln, mais qui viennent d'un Président ayant choisi la prudence plutôt que la révolution, le progrès à petit pas plutôt que le changement radical. D'un pragmatisme à l'autre, d'un homme à un autre.


Lincoln

De Steven Spielberg (Inde-ÉU, 2h29) avec Daniel Day-Lewis, Sally Field...

De Steven Spielberg (Inde-ÉU, 2h29) avec Daniel Day-Lewis, Sally Field...

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Les derniers mois du mandat du 16e Président des États-Unis. Dans une nation déchirée par la guerre civile et secouée par le vent du changement, Abraham Lincoln met tout en œuvre pour résoudre le conflit, unifier le pays et abolir l'esclavage.


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"Nomadland" de Chloé Zhao : une reconquête de l’Ouest

Western | Une année en compagnie d’une sexagénaire jetée sur la route par les accidents de la vie. Un road trip à travers les décombres d’un pays usé et, cependant, vers la lumière. Poursuivant sa relecture du western et des grands espaces, Chloé Zhao donne envie de (re)croire à la possibilité d’un rêve américain. Primé au Tiff, Lion d’Or à Venise, Oscar du meilleur film.

Vincent Raymond | Mercredi 9 juin 2021

L’Ouest, le vrai : frappé par la désindustrialisation. Où les baraques préfabriquées sont ouvertes aux quatre vents et les villes devenues fantômes. Où une partie de la population, victime de maladies professionnelles, dort au cimetière et les survivants… survivent comme ils le peuvent. Certains, comme Fern à bord de son vieux van, ont pris la route et joint la communauté des nomades, enchaînant les boulots saisonniers au gré des latitudes. Loin d’ une partie de plaisir, son voyage sera tel un pèlerinage l’obligeant à se priver du superflu, l’autorisant à se défaire du pesant… Inspiré d’un livre-enquête de Jessica Bruder consacré aux victimes collatérales de la crise des subprimes de 2008 (des sexagénaires privés de toit poussés au nomadisme), Nomadland s’ouvre sur un carton détaillant l’exemple de la ville d’Empire dans le Nevada, passée de florissante à miséreuse, et nous fait suivre sa protagoniste en âge d’être à la retraite, cumulant des petits jobs précaires chez les nouveaux rois de l

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Il n’y a pas si longtemps, le Mexicain Guillermo Del Toro et l’Américain Steven Spielberg étaient tous les deux nommés pour l’Oscar du meilleur film... Malheureusement pour Pentagon Papers, c’est La Forme de l’eau qui l’a emporté. Et si on remettait en compétition ces deux réalisateurs sur le ring du film fantastique, qui gagnerait ? Voyons ça dans le Beaujolais, aux 400 Coups, lors d'une soirée dédiée à ce genre. Pour un duel intense, mieux vaut choisir deux films cultes. Côté Steven Spielberg, même si la série des Indiana Jones pourrait faire l’affaire, l’un des chefs-d ‘œuvres du réalisateur reste l’histoire de E.T l’Extraterrestre, réalisé en 1982. Alors que le petit Elliot se lie d’amitié avec l’extraterrestre et fait tout pour le cacher au gouvernement, E.T cherche à rentrer parmi les siens. Et si tout le monde retient sans problème la réplique « E.T téléphone maison », on en oublie parfois les quatre Osc

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Noir, c'est noir

Bande Dessinée | Lincoln, toujours aussi grincheux et susceptible de plonger dans les pires embrouilles, revient dans un tome 9 aux saveurs anarchistes savamment ficelé par la famille Jouvray.

Sébastien Broquet | Mercredi 17 janvier 2018

Noir, c'est noir

Les Jouvray, c'est une histoire de famille qui trouve sa source à Oyonnax, au cœur de la plastics vallée, où deux frères et la compagne de l'un d'eux se sont mis en tête de montrer qu'il y avait là-bas une voie permettant d'échapper à l'industrie du plastique et au rugby. Pour Olivier, le scénariste, il aura fallu quelques bifurcations - de la photographie à l'organisation de raids automobiles - avant qu'il ne trouve sa route en créant la série Lincoln, en famille : lui sera scénariste, Jérôme dessinateur et Anne-Claire coloriste. Nous sommes alors en 2002 et c'est le début d'une aventure qui se poursuit aujourd'hui avec la parution d'un neuvième tome. Succès immédiat, jamais démenti et qu'Olivier continuera de nourrir malgré ses multiples projets, allant de sa participation à la création de La Revue Dessinée à ses cours à l'école Émile Cohl. Lincoln est un vagabond rebelle et subtil, grande gueule et chafouin, orphelin élevé par les dames d'un bordel à la fin du 19e siècle, qui devient plus ou moins pote avec Dieu - ce dernier le rendant immortel en lui pariant qu'il trouvera un jour le bonheur. Dans ce nouvel opus, Lincoln crois

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Voilà l'été : un jour, une sortie #3

SAISON ESTIVALE | Durant toutes les vacances, c'est un bon plan par jour : concert ou toile, plan canapé ou expo où déambuler.

La rédaction | Mercredi 20 juillet 2016

Voilà l'été : un jour, une sortie #3

15 / Mercredi 20 juillet : cirque Obludarium Puisque les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel (et l'urbanité en juillet ça va bien cinq minutes), hâtez-vous au domaine de Lacroix-Laval voir les grosses caboches toutes biscornues et étranges d'Obludarium. Signé des fils jumeaux du cinéaste Miloš Forman, ce spectacle qui a fait le tour du monde s'arrête depuis hier et jusqu'au 31 juillet dans ce village dédié au cirque. Si vous le pouvez, venez même dès 18h profiter des lampions, du bar digne d'un diners US et du plancher en bois où vous pourrez faire résonner vos tongs (en bois, les tongs). Fourvière version campagne : c'est ici ! Au domaine de Lacroix-Laval dans le cadre des Nuits de Fourvière 16 / Jeudi 21 juillet : chanson Michel Polnareff Moins on l'attend, plus il revient, le Polnaroïde. On a arrêté de compter avant même notre naissance, mais le

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"Le BGG – Le Bon Gros Géant" : la nouvelle créature de Spielberg

ECRANS | Un film de Steven Spielberg (É-U, 1h55) avec Ruby Barnhill, Mark Rylance, Rebecca Hallplus… (sortie le 20 juillet)

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Ni club de foot, ni grand magasin parisien ; ni philosophe va-t-en guerre et encore moins chaîne de fast food, l’acronyme BGG désigne la nouvelle créature intégrant l’écurie de Spielberg — déjà fort remplie. Né en 1982 dans l’esprit fécond de Roald Dahl, le Bon Gros Géant avait tout pour l’inspirer, puisqu’il convoque dans un conte contemporain les solitudes de deux “doubles exclus” — une petite orpheline et un monstre rejeté par les siens —, du merveilleux spectaculaire et de l’impertinence. Le cinéaste en tire une œuvre conventionnelle au début, qui s’envole et s’anime dans sa seconde moitié, lorsqu’entre majestueusement en scène une Reine d’Angleterre à la cocasserie insoupçonnée. Spielberg est coutumier de ces films hétérogènes, changeant de ton après une ligne de démarcation nette — voir A.I. Intelligence Artificielle (2001)—, comme d’intrigantes scènes de sadisme sur les enfants, qu’il semble apprécier de recouvrir de détritus ou de mucosités : les crachats de brontosaures dans Jurassic Park (1993) étant ici remplacés par de la pulpe infâme de “schnocombre”. L’humour pot-de-chambre ira d’ailleurs assez loin — jusqu’au

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Vincent Raymond | Jeudi 10 mars 2016

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Il va y avoir des bulles dans le condrieu ! Ce qui ressemble à une hérésie pour l’œnologue moyen résonne comme un cri de joie chez l’amateur de bandes dessinées. Chaque année depuis 2013, la fin de l’hiver (ordinairement réservée à la taille des ceps) est illuminée par une récolte supplémentaire : Vendanges graphiques. Une manifestation qui, si elle réjouit les chais, convertit également les abstinents aux charmes condriots en réunissant la quintessence des illustrateurs amateurs de bonnes choses. Ce quatrième millésime s’annonce particulièrement gouleyant, avec la participation de Baudoin (monument vivant, auteur notamment de Tu ne mourras pas) ou celle de Marion Montaigne alias Professeur Moustache (qui signe la série Tu mourras moins bête… mais tu mourras quand même). Fred Campoy (sa Vie avec Alexandra David-Néel vient de paraître), EFA (Kia Ora, Alter Ego…), les incontournables frères Jouvray (l’immarcesible et immortel Lincoln), Émile Bravo (à qui l’on doit Le Journal d’un ingénu, tome essentiel des aventures de Spirou) seront également du voyage. Une

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Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

ECRANS | Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres, les promesses sont modestes…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

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L’an dernier à pareille époque se diffusaient sous le manteau des images évocatrices illustrant la carte de vœux de Gaspar Noé et extraites de son film à venir, Love ; le premier semestre 2015 promettait d’être, au moins sur les écrans, excitant. Les raisons de frétiller du fauteuil semblent peu nombreuses en ce janvier, d’autant que, sauf bonheur inattendu, ni Desplechin, ni Podalydès, ni Moretti ne devraient fréquenter la Croisette à l’horizon mai — seul Julieta d’Almodóvar semble promis à la sélection cannoise. Malgré tout, 2016 recèle quelques atouts dans sa manche… Ce qui est sûr... Traditionnellement dévolu aux films-à-Oscar, février verra sortir sur les écrans français The Revenant (24 février) de Iñarritu, un survival dans la neige et la glace opposant Tom Hardy (toujours parfait en abominable) mais surtout un ours à l’insubmersible DiCaprio. Tout le monde s’accorde à penser que Leonardo devrait ENFIN récupérer la statuette pour sa prestation — il serait temps : même Tom Cruise en a eu une jadis pour un second rôle. S’il n’est pas encore une fois débordé par un outsider tel que

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Le Pont des Espions

ECRANS | Quand deux super-puissances artistiques (les Coen et Steven Spielberg) décident de s’atteler à un projet cinématographique commun, comment imaginer que le résultat puisse être autre chose qu’une réussite ?

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

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Voir côte-à-côte les noms des Coen et celui de Spielberg fait saliver l’œil avant même que l’on découvre leur film. Devant l’affiche aussi insolite qu’inédite, on s’étonne presque de s’étonner de cette association ! Certes, Spielberg possède un côté mogul discret, façon "je suis le seigneur du château" ; et on l’imagine volontiers concevant en solitaire ses réalisations, très à l’écart de la meute galopante de ses confrères. C’est oublier qu’il a déjà, à plusieurs reprises, partagé un générique avec d’autres cinéastes : dirigeant Truffaut dans Rencontres du troisième type (1977) ou mettant en scène un scénario de Lawrence Kasdan/George Lucas/Philip Kaufmann pour Les Aventuriers de l’arche perdue (1981) voire, bien entendu, de Kubrick dont il acheva le projet inabouti A.I. Intelligence artificielle (2001). Et l’on ne cite pas le Steven producteur, qui avait proposé à Scorsese de réaliser La Liste de Schindler, avant que Marty ne le convainque de le tourner lui-même. Bref, Spielberg s’avère totalement compatible avec ceux chez qui vibre une fibre identique à la sienne. Drôles de cocos Avec les C

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Christophe Chabert | Mardi 16 juin 2015

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Le cinéma regorge de duos fameux formés par un compositeur et un metteur en scène : Bernard Hermann et Alfred Hitchcock, Philippe Sarde et Claude Sautet, Georges Delerue et François Truffaut, Pino Donaggio et Brian De Palma, Howard Shore et David Cronenberg ou encore Carter Burwell et les frères Coen. De tous, le couple John Williams et Steven Spielberg est de loin le plus fidèle : Williams a orchestré toutes les bandes originales du cinéaste, à l’exception du futur Bridge of Spies pour des raisons de santé. Surtout, le musicien a écrit des scores qui ont participé à la popularité des films : le thème des Dents de la mer avec son crescendo inquiétant, les partitions symphoniques d’Indiana Jones, E.T., Jurassic Park, les cinq notes à la base de Rencontres du troisième type… Leurs collaborations récentes sont même parmi les plus surprenantes : la musique épurée et sombre de Munich, virevoltante et "mancinienne" des Aventures de Tintin, ambitieuse et complexe de

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Deux jours en or

CONNAITRE | Une cinquantaine de dessinateurs, scénaristes et coloristes en dédicace, une exposition de planches et crayonnés de Lincoln, l'excellent western (...)

Benjamin Mialot | Dimanche 3 novembre 2013

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Une cinquantaine de dessinateurs, scénaristes et coloristes en dédicace, une exposition de planches et crayonnés de Lincoln, l'excellent western métaphysico-burlesque des frères Jouvray (dont le huitième tome vient de paraître), des impromptus théâtraux, la réalisation en direct d'une fresque par les artistes de la galerie Le Bocal, une remise de prix... Ce n'est pas le programme de la prochaine édition de Lyon BD, mais celui d'un festival du neuvième art autrement plus modeste : le festival de la Bulle d'or, un doyen dans son genre, puisque c'est sa vingt-quatrième édition qui se tiendra les 9 et 10 novembre à Brignais. Au-delà des têtes connues (Kieran, Marie Jaffredo, la fratrie susmentionnée...), il est un auteur en particulier dont la présence sur place justifie le déplacement : Renaud Dillies, petit maître de l’anthropomorphisme auquel on doit au moins deux chefs-d’œuvre, le terrassant Abélard (sur un doux rêveur qui se met en tête de décrocher la Lune pour sa bien-aimée) et, plus récemment, le déroutant Saveur coco, où il raconte en de magnifiques aquarelles d'inspiration mexicain

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Malavita

ECRANS | Pur fantasme d’un Luc Besson emballant à la va-vite des concepts de plus en plus boiteux, "Malavita" tente de greffer en Normandie la mythologie du film de mafia new-yorkais. Écrit n’importe comment, sans angle ni point de vue, cette comédie pas drôle sent le naufrage. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 26 octobre 2013

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Un film d’animation pour enfants, une bio d’Aung San Suu Kyi, une comédie de mafia avec De Niro… La filmographie de Luc Besson prend des allures d’inventaire à la Prévert, alignant les versions premium des produits cheaps livrés par EuropaCorp, dont il assure lui-même la réalisation en y apposant un savoir-faire de moins en moins flagrant. Malavita, adapté d’un roman de Tonino Benacquista, portait pourtant en lui une belle promesse : celle de faire se rencontrer la mythologie phare du cinéma américain, celle des films de mafieux new-yorkais façon Scorsese, et la réalité de la France d’aujourd’hui. On y voit ainsi une famille de repentis s’installer dans un bled paumé en Normandie et tenter d’y faire profil bas, même si le naturel revient toujours au galop. De tout cela, il ne sort qu’une médiocre comédie policière, nonchalante dans ses enjeux, incroyablement mal écrite, et où seuls les deux acteurs principaux (De Niro et Pfeiffer) réussissent à tirer leur épingle du jeu en ne cherchant ni à être des parodies de leurs personnages mythiques, ni des pantins au service d’un film opportuniste. Dégénéré Car Besson ne tire absolument rien de son argum

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Steven Spielberg, une rétrospective

CONNAITRE | Richard Schickel Éditions de la Martinière

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

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Aussi étrange que cela puisse paraître, peu d’ouvrages ont été consacrés à la filmographie pourtant conséquente de Steven Spielberg. La réponse à ce mystère est partiellement avancée par Richard Schickel dans cette «rétrospective», beau livre richement illustré où l’auteur ne cache pas son admiration pour l’œuvre, même s’il émet parfois des réserves surprenantes concernant certains opus — Minority report, notamment. Le succès remporté par Spielberg tout au long de sa carrière et sa capacité à passer d’un registre "sérieux" à un autre plus léger et ouvertement divertissant a longtemps rendu le cinéaste suspect aux yeux de la critique. De fait, on découvre dans ce travail made in USA que la défiance envers le cinéma de Spielberg n’est pas seulement l’apanage d’une partie de la critique française — qui s’est exprimée, encore, lors de la sortie de Lincoln. La presse américaine aussi lui a toujours cherché des poux dans la tête, lui reprochant tantôt de se complaire dans le cinéma pop corn, tantôt de s’aventurer vers des sujets qui le dépassent. Or, c

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Spielberg et les autres

ECRANS | Qu'est-ce qui peut hanter Spielberg pour revenir plusieurs fois sur l'esclavage ? Bien avant Lincoln, La Couleur pourpre puis Amistad annonçaient déjà un (...)

Jerôme Dittmar | Vendredi 25 janvier 2013

Spielberg et les autres

Qu'est-ce qui peut hanter Spielberg pour revenir plusieurs fois sur l'esclavage ? Bien avant Lincoln, La Couleur pourpre puis Amistad annonçaient déjà un sujet qui en dit long sur son auteur. Sur deux fronts, l'un la condition féminine des afro-américaines au début du XXe siècle, l'autre le procès des esclaves qui mena à la guerre de Sécession, Spielberg s'est évertué à filmer son pays et le peuple noir américain. Avec une telle vigueur volontariste que les deux films figurent parmi les plus décriés de sa filmographie. En cause une représentation épineuse qui, entre le mélo biblique Oprah Winfreyisé - La Couleur pourpre, mal reçu par la communauté noire à sa sortie - et l'exercice de pénitence vantant les valeurs de la Constitution américaine - Amistad, tourné pour corriger la réception critique du premier, chaque film fait de cet Autre, l'esclave, le noir, une drôle de figure. On s'explique : en se penchant sur l'esclavage ou la ségrégation, Spielberg vante moins les vertus des Droits de l'homme qu'il traite de sa plus grande angoisse, la perte identitaire. Au fond, peu importe qu'il s'agisse des noirs, des femmes, d'un na

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Universal : 100 ans, toujours à flot !

ECRANS | Un siècle qu'Universal a planté son drapeau à Hollywood. Si le doyen des studios encore en activité méritait bien son petit hommage, quel meilleur film que le (...)

Christophe Chabert | Vendredi 12 octobre 2012

Universal : 100 ans, toujours à flot !

Un siècle qu'Universal a planté son drapeau à Hollywood. Si le doyen des studios encore en activité méritait bien son petit hommage, quel meilleur film que le mythique Jaws (Les Dents de la mer) dans une copie flambant neuve pour fêter ça ? Archi revu et commenté mais toujours aussi fascinant, il est une date clé du cinéma américain. Film souche pour Steven Spielberg et son œuvre, qui n'a cessé de traiter ensuite du grand Autre sous toutes ses formes : ici animalière et dangereuse comme elle reviendra décalée dans Cheval de guerre ; ou plus volontairement naïve mais pas moins symptomatique dans E.T. (projeté également en copie restaurée durant le festival). Film providentiel pour Universal, qui voit en son succès massif la lueur d'espoir tant attendue pour relancer des studios alors exsangues au début des années 70 : il sera l'instigateur du blockbuster hollywoodien, inventant une nouvelle manière de faire des films repris par tous depuis. Mais si Jaws s'impose aujourd'hui dans ce cadre, c'est qu'il est aussi un bel hommage de

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Ça va cogner !

ECRANS | Ceux qui, dans un moment de distraction, n’auraient pas suivi le principe de la programmation cinéma de Quais du Polar à l’Institut Lumière cette année, (...)

Christophe Chabert | Vendredi 23 mars 2012

Ça va cogner !

Ceux qui, dans un moment de distraction, n’auraient pas suivi le principe de la programmation cinéma de Quais du Polar à l’Institut Lumière cette année, risquent d’être surpris d’y trouver Docteur Folamour et Fight club. Il est vrai que ces deux films n’ont pas grand-chose (sinon rien) à voir avec le genre policier, même pris dans son sens le plus large. Éclaircissement nécessaire : les invités littéraires ont eu cette année carte blanche pour présenter un film de leur choix, polar ou pas, et c’est ainsi que les chefs-d’œuvre de Kubrick et Fincher seront commentés par, respectivement, Dan Fante et S. J. Watson le samedi 31 mars. Un amusant raccourci pourrait d’ailleurs les réunir, la charge explosive et brutale contre la société de consommation signée David Fincher trouvant quelques échos dans la satire mordante de la guerre froide orchestrée, trente-cinq ans avant, par Stanley Kubrick, ne serait-ce que dans leur peinture au vitriole d’une Amérique où la folie destructrice se loge au cœur du système (démocratique chez Kubrick, nerveux chez Fincher). Les autres chapitres de cette programmation verront Michael Connelly présenter

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Cheval de guerre

ECRANS | Comme s’il avait fait de cette odyssée d’un cheval du Devon à travers la Première Guerre mondiale le prétexte à une relecture de tout son cinéma, Steven Spielberg signe avec "Cheval de guerre" un film somptueux, ample, bouleversant, lumineux et inquiet, où l’on mesure plus que jamais l’apport d’un metteur en scène qui a réinventé le classicisme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 15 février 2012

Cheval de guerre

Il y a d’abord le souffle fordien des premières séquences. Quelque part dans le Devon, au début du XXe siècle, un jeune garçon voit naître un cheval, qu’il va tenter d’apprivoiser en quelques plans muets mais d’une grande force d’évocation. Ce cheval sera mis aux enchères et un fermier obstiné, alcoolique et sous le joug d’un propriétaire inflexible, s’entête à l’acheter, au grand dam de son épouse. Sauvage, le cheval doit servir pour labourer un champ à l’abandon, sec et rocailleux ; personne n’y croit sauf Albert, le fils, qui va arriver à le dresser, nouant une relation quasi-amoureuse avec lui. Steven Spielberg est alors de plain-pied dans le conte enfantin, le territoire naïf des productions Amblin et de son cinéma dans les années 80. S’il se mesure à ses maîtres (Ford donc, mais aussi David Lean), il rabat cependant cette première demi-heure sur ses propres thèmes (la générosité de l’enfance contre la cruauté des adultes) et ses figures habituelles de mise en scène, notamment ces travellings recadrant un visage qui s’illumine au contact du merveilleux. D’une certaine manière, toute cette exposition tient dans les interventions ponctuelles d’une oie de comédie qui mord les

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Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne

ECRANS | À l’instar de James Cameron avec Avatar, Steven Spielberg s’empare d’une innovation technologique au potentiel énorme, et la plie à son imagination toujours fertile pour mieux la sublimer, au gré d’une véritable leçon de mise en scène. François Cau

Dorotée Aznar | Jeudi 20 octobre 2011

Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne

Avatar, Drive et Tintin partent tous à leur singulière façon d’un même postulat qu’il est toujours bon de rappeler : si le récit a son importance, la manière de le mettre en images a tout autant de sens. Qu’on ait affaire à Pocahontas au pays des Schtroumpfs extraterrestres géants, à une série B qui aurait pu être interprétée par Jason Statham ou ici, à une trame antédiluvienne de feuilleton à rebondissements à peu près connue de tous, portée par un héros parmi les plus univoques qui soit, l’enjeu est de créer une mise en scène inédite, qui s’appuie sur des canons narratifs ultra-balisés et leur appréhension désormais presque instinctive par le public. Dans le cas de Tintin, quelques embûches théoriques liées au processus d’adaptation s’ajoutent au projet : le charme des aventures de l’intrépide reporter est totalement désuet, tant dans le fond que dans la forme. Il convenait donc de lui substituer un tout autre langage que la fameuse «ligne claire» d’Hergé, tout en opérant un hommage aussi déférent que possible. Passé un générique introductif lisse mais déjà porteur des intentions esthétiques qui animeront le film, Spielberg règle ces questions en trente secondes : au beau mili

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La Défense Lincoln

ECRANS | De Brad Furman (ÉU, 1h58) avec Matthew McConaughey, Marisa Tomei…

Dorotée Aznar | Jeudi 19 mai 2011

La Défense Lincoln

Cette adaptation du roman de Michael Connelly est plutôt une bonne surprise. Le réalisateur parvient à capter le stress urbain sans abuser d’affèteries esthétisantes et en creusant l’isolement de son héros. À ce titre, il convient de souligner l’excellente performance de Matthew McConaughey (décidément à son aise dans les rôles d’avocat), et la bonne tenue globale de l’ensemble du casting. Sur une trame des moins originales (c’est là où le bât blesse), Brad Furman a compris, à l’inverse de bon nombre de ses petits camarades hollywoodiens, que l’une des plus pertinentes façons de contrer l’efficacité télévisuelle en matière de drame policier est de jouer sur l’atmosphère ou la caractérisation des personnages. Ce qui fait de La Défense Lincoln un divertissement carrément honorable. FC

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Les Intrus

ECRANS | De Charles et Thomas Guard (ÉU, 1h27) avec Elizabeth Banks, David Strathairn…

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2009

Les Intrus

Dans la série film d’horreur grotesque et qui ne sert à rien, voici le remake américain de Deux Sœurs, qui révéla au public français le formidable Kim Jee-Woon, il y a cinq ans. Pour ceux qui ont vu le film coréen original, le twist final est carrément éventé, donc pas la peine de se déplacer. Mais on serait curieux de savoir qui, parmi les spectateurs «novices», se laissera prendre au jeu dans cette version, tant elle transpire le cliché éculé, et très mal recyclé de surcroît. Vaguement dotés d’un petit talent visuel (comme 80% des cinéastes de genre américains en activité), les frères Guard n’ont en revanche aucun sens de la surprise, et font comme s’ils étaient les premiers à faire sortir des cadavres de sous les armoires, claquer des portes ou apparaître des fantômes dans l’obscurité. Navrant et de toute façon condamné par une sortie technique opportune, pour une fois. CC

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Dans la brume électrique

ECRANS | Cinéma / Tiré d’un roman noir de James Lee Burke, ce film américain de notre Tavernier national ne manque ni d’ambition, ni de bons acteurs, mais d’un rythme suffisamment prenant pour faire tenir ensemble son complexe écheveau d’intrigues. CC

Christophe Chabert | Jeudi 9 avril 2009

Dans la brume électrique

Longtemps attendue, sortie directement en DVD aux Etats-Unis dans une version raccourcie d’une vingtaine de minutes, cette adaptation de James Lee Burke par un Bertrand Tavernier délocalisé pour l’occasion sur le sol américain intriguait. Mais assez vite, la déception pointe son nez. Ce que l’on peut reprocher d’ordinaire au cinéma de Tavernier (sa lourdeur démonstrative, l’épaisseur de ses dialogues) est pour une fois mis en sourdine : Dans la brume électrique possède une certaine fluidité d’exécution et une attention réelle aux personnages dont on ne cherche pas à expliquer toutes les motivations. En revanche, là où le cinéaste se casse les dents, c’est pour trouver un rythme à cet enchevêtrement ambitieux d’intrigues courant sur près de cent cinquante ans. Pas de pays pour un vieuxLes crimes d’aujourd’hui, crapuleux, ceux d’hier, raciaux, et ceux, fondateurs, de la guerre de sécession, se rejoignent donc dans la ballade désabusée d’un flic alcoolique et humaniste, Dave Robichaud, fort justement campé par le toujours parfait Tommy Lee Jones. Mais ce récit touffu paraît pourtant particulièrement délié, plein de temps morts, comme une accumulation indolente de séquence

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Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal

ECRANS | Le quatrième volet des aventures de l’archéologue au chapeau est une bonne surprise : Spielberg et Lucas retournent à leur avantage les invraisemblances du récit et la vieillesse de leur héros pour en faire un blockbuster fier de son charme rétro. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 22 mai 2008

Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal

Lucas en plein déprime post-Star Wars ; Spielberg essoufflé après un marathon de films conclu par son magnifique Munich ; Harrison Ford peinant à trouver des rôles à sa mesure. Il n’y avait, dans le fond, que des mauvaises raisons à rempiler pour un quatrième Indiana Jones, reprise tardive d’une franchise qui, on a tendance à l’oublier, a marqué une révolution dans un genre, le film d’aventures, totalement déserté par Hollywood à l’époque. D’autant plus que des succédanés peu glorieux comme l’immonde Benjamin Gates ont méchamment pillé l’héritage de la série, tout en générant de copieux dividendes au box-office. La bonne surprise de ce Royaume du crâne de cristal, c’est que Spielberg, Ford et Lucas n’ont pas cherché la surenchère ; au contraire, avec une malice de vieux grigous, ils transforment systématiquement leurs handicaps en points forts, se moquant ouvertement de l’air du temps. Vas-y dans le rétro ! Si Indiana Jones n’a plus vingt ans, son fils, joué par le très fade et du coup très bien Shia LaBeouf, les a jusqu’au ridicule. Permanenté façon Fonzie, roulant en cuir et Harley à la f

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There will be blood

ECRANS | Attention, chef-d’œuvre ! Cette fresque nihiliste sur la quête de l’or noir par un entrepreneur sans scrupule au début du XXe siècle confirme que Paul Thomas Anderson est un cinéaste majeur, et Daniel Day Lewis un acteur époustouflant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 février 2008

There will be blood

Seul, le visage noirci, la barbe en bataille, reclus dans une mine dont il creuse la roche. À la recherche de quoi ? Or ? Charbon ? Pétrole ? Oui, c’est ça, du pétrole, qu’il découvre au prix d’une jambe cassée qui le laissera boiteux toute sa vie. Investissement initial pour lancer une entreprise juteuse : des puits, des tours de forage, un pipeline… Daniel Plainview a la soif de l’or noir. Qui est cet homme ? D’où vient-il ? Et comment en est-il venu à nourrir cette obsession-là, source d’une fortune colossale et d’une solitude toute aussi gigantesque ? Paul Thomas Anderson refuse de répondre et filme son héros comme un Adam du capitalisme, le temps d’un premier quart d’heure sans aucun dialogue, juste une suite d’ellipses portées par une musique abstraite (signée Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead) qui ne sont pas sans évoquer le début de 2001, l’odyssée de l’espace. L’ombre de Kubrick, référence écrasante mais relevée haut les gants par le réalisateur de Magnolia, ressurgira deux heures plus tard, lors de la conclusion hallucinante de ce chef-d’œuvre qu’est There will be blood. 1902, odyssée de l’or noir

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No country for old men

ECRANS | Avec "No country for old men", les frères Coen réalisent un film rare, à la croisée du cinéma de genre (western, film noir) et du film d'auteur personnel, un concentré de cinéma brillant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2008

No country for old men

Le désert, la route, des motels et des diners : un paysage américain traditionnel. Des tueurs, un magot, un shérif : des ingrédients empruntant autant au film noir qu'au western. Et un mélange d'humour noir, d'ultra violence et de métaphysique : l'archétype d'un film des frères Coen, tiré d'un roman de Cormac McCarthy. No country for old men pourrait se résumer à cette formule-là, et son commentaire à l'alchimie inexplicable qui s'en dégage. Difficile par exemple d'expliquer pourquoi les fusillades qui constituent le cœur du film sont si grisantes : une certaine perfection dans le traitement de l'espace, du temps et du son fait que l'on se sent immédiatement impliqué dans le suspense dément qui s'y instaure. Pareil pour la qualité du dialogue, point fort des frangins depuis un bail, mais atteignant ici un degré de maîtrise tel qu'il permet de rendre inoubliables les répliques laconiques du tueur implacable (Javier Bardem) comme le magnifique monologue final de Tommy Lee Jones. En cela, No country for old men est un film touché par la grâce. La musique du hasard Cependant, ce film impressionnant de maîtrise est aussi un film sur... le hasard. L

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