Sugar Man

Christophe Chabert | Vendredi 28 juin 2013

Alors que le film sort en DVD, après un succès au long cours dans les salles françaises — à Lyon, le pèlerinage au Comœdia est devenu une étape aussi marquante que le chemin vers Compostelle — il faut se souvenir de ce qui nous a vraiment marqué dans Sugar Man : l'apparition de Rodriguez, en plein milieu du documentaire de Malik Bendjelloul. On le devine à peine derrière une fenêtre sale, comme ces fantômes dont on dit qu'ils ne peuvent pas quitter leur dernière demeure et sont condamnés à la hanter, immuables dans un environnement qui, lui, se délabre.

Avant cela, on avait écouté deux pieds nickelés sud-africains raconter leur enquête et leurs détours, parfois ridicules, pour retrouver sa trace. Comme ils cherchaient la même chose avec les mêmes indices, le film donnait le sentiment d'assister à une adaptation involontaire de La Chasse au Snark de Lewis Carroll. Après, on entendait des témoignages qui canonisent Rodriguez en Abbé Pierre du folk, tellement désintéressé que même quand le succès lui tombe dessus, il refile l'ensemble de ses royalties à sa famille et repart faire l'ouvrier dans une usine à Detroit, et on avait regardé les images tournées au caméscope crado de ses concerts en Afrique du Sud. Rien de tout cela n'arrivait vraiment à donner de la consistance à la légende.

On revient donc à cette fameuse image centrale, cette apparition spectrale soigneusement mise en scène et qui, peut-être, explique pourquoi le film a eu autant d'impact — en dehors, évidemment, de la force musicale de Rodriguez. Quelque chose dans ce plan-là vient foutre en l'air les rouages trop bien huilés du storytelling : ça s'appelle un personnage, dans la réalité comme dans la fiction. Voir débarquer Rodriguez à l'écran, iconisé par cette fenêtre qui ressemble à un vitrail, c'est le faire passer du mythe à la réalité, et le retransformer immédiatement en mythe.

On le dit ailleurs : Rodriguez est comme le barbier des frères Coen un «homme qui n'était pas là». Cette absence, Bendjelloul cherche sans arrêt à la combler, mais c'est finalement quand il se résigne, quand il constate à quel point c'est cela qui le définit le mieux, son incapacité à être autre chose qu'une image en transparence ou le reflet flou du fantasme des autres, qu'il s'approche le plus de son sujet. Searching for Sugar Man dit le titre original : comme si la recherche continuait par-delà le mot "fin", comme si ce que l'on a trouvé, c'est que l'on n'a rien trouvé du tout.

Christophe Chabert

Sugar Man
En DVD chez ARP Sélection

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Wanted : Rodriguez

MUSIQUES | Quasiment sanctifié par le conte-documentaire "Searching for Sugar Man", Rodriguez, attendu comme le Messie, a déçu lors de ses récentes prestations parisiennes. Et si, à la veille de son concert en première partie de Ben Harper (dans le cadre du festival Jazz à Vienne), on attendait finalement un peu trop de cet extraordinaire songwriter qui a déjà beaucoup donné sans jamais rien demander ? Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Vendredi 28 juin 2013

Wanted : Rodriguez

«Sugar Man (…), je suis fatigué de ce cirque (…), je suis las de ces jeux dangereux». A presque soixante-et-onze ans, Rodriguez est un homme fatigué qui a raté son rendez-vous avec la gloire. Dont on pourrait croire qu'il a eu plusieurs occasions de la rencontrer, à ceci près que c'est elle qui, tel un dealer, l'a rattrapé maintes fois par le col pour mieux le repousser, False friend (Sugar Man) d'un homme dont les dépendances occasionnelles n'ont jamais inclus ni l'argent ni la célébrité. Et qui se trouve aujourd'hui trimbalé de scène en scène, à cet âge pré-canonique, le long d'une interminable tournée mondiale. Ses concerts parisiens – pris d'assaut – se sont révélés catastrophiques – ce qui ne fut pas le cas de ses prestations américaines et européennes, ni de ses nombreuses apparitions télévisées en live. Rentré se reposer quelques temps chez lui à Detroit, Rodriguez a promis, dans la foulée de déclarations de sa fille, de se «reprendre». Comme s'il nous devait quoi

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Sugar Man

ECRANS | C’est le phénomène musical et cinématographique de la rentrée : un documentaire qui part à la recherche de Sixto Rodriguez, folkeux américain génial et maudit dans les années 70, devenu sans le savoir une star en Afrique du Sud. Le film est une petite chose, mais le personnage est immense. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 14 janvier 2013

Sugar Man

La sortie atypique de ce Sugar Man (d’abord deux salles à Paris et une à Lyon fin décembre, puis des écrans supplémentaires courant janvier dans d’autres villes), son succès instantané, sa nomination à l’oscar du meilleur documentaire et l’explosion des ventes de sa bande originale, tout cela contribue à faire du film de Malik Bendjeloul un petit phénomène. Attention pourtant à ne pas surestimer la valeur cinématographique d’un tel objet, qui tient du 52 minutes allongé par tous les moyens. Bendjeloul a visiblement pris conscience de l’or qu’il avait entre les doigts : la redécouverte d’un folkeux obscur des années 70, Sixto Diaz Rodriguez, auteur de deux albums fantastiques où il s’impose comme un Dylan latino-indien, songwriter inspiré servi par des arrangements très en avance sur son époque. Il n’a connu aucun succès dans son pays (les États-Unis), a disparu des radars (la légende le disait mort sur scène, où il se serait immolé par le feu !), avant que l’Afrique du Sud (du moins, les Afrikaners) ne s’emparent de sa musique et finissent par lui vouer un véritable culte. Le documentaire se contente, dans sa première partie, de retracer le parcours par

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