Borgman

ECRANS | Pour son retour sur les écrans (français), le Hollandais Alex van Warmerdam propose une fable corrosive où une société secrète aux motivations opaques sème le chaos au sein d’une famille bourgeoise avec une méchanceté burlesque et salutaire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 novembre 2013

Ils vivent sous terre mais communiquent entre eux avec des téléphones portables et s'habillent avec d'impeccables costumes sombres ; ils sont pourchassés par une horde hétéroclite composée d'un curé, d'un chasseur et d'un notable. Les voilà donc qui émergent de leurs terriers et vont se réfugier où ils peuvent, notamment le leader de cette communauté étrange, Camiel Borgman, qui s'en va frapper à la porte d'une belle demeure bourgeoise et demande asile au couple qui y vit, prétextant être une vieille connaissance de l'épouse. Ce que le mari prend mal, rossant férocement l'intrus… Sa femme a la faiblesse de laisser parler sa mauvaise conscience, et finit par héberger secrètement Borgman.

Alex van Warmerdam, perdu de vue depuis près de dix ans — ses films ne sortaient plus en France — s'offre ici un retour fracassant à tous les sens du terme : cette introduction traduit une souveraine maîtrise de la mise en scène et de l'écriture, la précision de l'une venant contraster avec l'incongruité de l'autre. Ainsi avancera Borgman : tout y est parfaitement huilé et machiavélique, mais tout y est aussi affaire de contre-pieds imprévisibles, le dessein et les motivations des protagonistes restant un mystère que le spectateur sera libre d'interpréter à sa guise.

Les damnés de la terre

Borgman va ainsi faire rappliquer les autres membres, tous aussi apathiques et déterminés que lui, de cette société sans nom pour mettre littéralement à sac l'ordre bourgeois qui règne dans ce foyer. Tous les moyens sont permis : assassinat, destruction, initiation sexuelle, ce qui donne lieu à une série de situations macabres ou perverses mais toujours drôles, l'humour très noir étant le carburant principal du film.

Il y a du Buñuel chez van Warmerdam, mais passé au crible visuel d'un Tati, ce qui se traduit à l'écran par un anarchisme revêtant les habits de la quiétude plutôt que ceux du chaos. Il y a surtout une réjouissante méchanceté dans ce jeu de massacre où l'hypocrisie, les préjugés et les réflexes de classe sont impitoyablement châtiés par des êtres qui sont autant des anges exterminateurs que des damnés de la terre. L'imaginaire fantastique qui irrigue sourdement le film ne trompe personne : Borgman pointe du doigt une colère très contemporaine, et les points de suspension de la dernière image laissent à penser que celle-ci grondera de plus en plus fort…

Borgman
D'Alex van Warmerdam (Hol-Belg-Dan, 1h53) avec Jan Bijvoet, Jeroen Perceval…


Borgman

De Alex Van Warmerdam (Hol-Bel-Dan, 1h53) avec Jan Bijvoet, Hadewych Minis...

De Alex Van Warmerdam (Hol-Bel-Dan, 1h53) avec Jan Bijvoet, Hadewych Minis...

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Camiel Borgman surgit dans les rues tranquilles d’une banlieue cossue, pour sonner à la porte d’une famille bourgeoise. Qui est-il ? Un rêve, un démon, une allégorie, ou l’incarnation bien réelle de nos peurs ?


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Cannes - Jours 5 et 6 : Mauvais genres

ECRANS | "Shield of straw" de Takashi Miike. "The Last days on mars" de Ruairí Robinson. "Blue Ruin" de Jeremy Saulnier. "Borgman" d’Alex Van Warmerdam.

Christophe Chabert | Mardi 21 mai 2013

Cannes - Jours 5 et 6 : Mauvais genres

C’est une question qui revient chroniquement sur le tapis concernant les sélections cannoises. Doivent-elles s’ouvrir au cinéma de genre, et éviter ainsi de vivre repliées sur un cheptel d’auteurs qui ont vite fait de s’enfermer dans la formule du film pour festivals ? Il faut reconnaître à Thierry Frémaux d’avoir réussi quelques beaux coups en la matière dans le passé : on se souvient de l’accueil triomphal réservé au Labyrinthe de Pan ou à Drive. Le polar de Takashi Miike devait servir de caution genre au sein de la compétition cette année, mais l’affaire a tourné à l’eau de boudin pure et simple. Shield of straw a même quelque chose d’une grosse erreur de casting, comme un film du marché qui se serait égaré sur le tapis rouge du Grand Théâtre Lumière… Miike est un cinéaste inégal et éclectique, mais au cours de sa longue carrière, on ne l’avait jamais vu

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Bullhead

ECRANS | D’une sombre histoire de trafic d’hormones en Belgique, Michaël R. Rostram tire, dans cet époustouflant premier long-métrage, une tragédie familiale et existentielle d’où émerge un héros singulier : Jacky Vanmarsenille, incarné par l’impressionnant Matthias Schoenaerts. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 14 février 2012

Bullhead

Il y a quelques années, en plein déballage des affaires de dopage dans le cyclisme, on parla de «pot belge» pour désigner le cocktail de produits que s’injectaient les coureurs pour booster anatomie et performances. Moins connu par chez nous, à la même période et toujours en Belgique, un fait-divers fit sensation : le démantèlement d’un réseau organisé de trafic d’hormones bovines. C’est de ce dernier dont Michaël R. Roskam, qui fait une entrée remarquée dans le cinéma européen avec ce premier film estomaquant, s’inspire dans Bullhead ; mais impossible de ne pas penser, devant les pratiques intimes de son héros Jacky Vanmarsenille (Matthias Schoenaerts, bien plus fort que Jean-Claude Van Damme dans le registre taiseux musculeux), à l’illustration monstrueuse de ce qu’est un pot belge. Sauf que lui ne cherche pas à gagner des courses, juste à soigner un problème de virilité lié à un terrible «accident» survenu quand il était enfant. Vache de vie ! Si Bullhead se présente comme un polar mafieux tout ce qu’il y a de plus classique, avec ses familles rivales, ses hommes de main violents, ses flics aux aguets et son mouchard infiltré, Rosk

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