Godzilla

ECRANS | Gareth Edwards ose un remake gonflé avec cette version plutôt fidèle à la tradition et à ses déclinaisons, mais qui refuse la surenchère dans le spectacle, préférant les hommes aux monstres, la sidération visuelle à l’action pure. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 13 mai 2014

Photo : © 2014 WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC. & LEGENDARY PICTURES PRODUCTIONS LLC


Étrange blockbuster que ce Godzilla, où la frustration le dispute avec le sentiment d'assister à l'éclosion d'un auteur doué et intransigeant, suivant une ligne casse-cou dont il ne s'écarte jamais. C'est donc l'œuvre d'un cinéphile qui a réussi à digérer une tradition pour la synthétiser dans un geste assez gonflé de mise en scène. Car Edwards choisit son camp : celui des humains plutôt que des monstres, réduits la plupart du temps à un hors champ menaçant. Brassant une demi-douzaine de personnages que le film prend soin de présenter dans leur intimité familiale et leur environnement professionnel, le cinéaste semble adopter la voie Abrams pour faire renaître la mythologie Godzilla : on voit donc un père rongé par la culpabilité d'avoir sacrifier son épouse, délaissant un fils qui lui-même privilégie sa carrière militaire à sa présence auprès de sa femme et de son enfant.

Cette première demi-heure est un exercice de storytelling d'une évidente élégance formelle — superbe photo de Seamus McGarvey, musique inspirée d'Alexandre Desplat — mais très éloigné du film de monstres promis. Quand ils finissent par débarquer dans les plans, ils sont presque immédiatement remis à leur juste place : des apparitions furtives, tronquées, sinon simplement captées par des caméras vidéo. Exemple extrême de ce refus de filmer à hauteur de monstre : lors du premier affrontement frontal entre Godzilla et son nouvel ennemi, au moment où la baston va commencer, Edwards préfère suivre le personnage d'Elizabeth Olsen se réfugiant dans un abri dont les portes se ferment, laissant l'écran entièrement noir.

Où es-tu, Godzilla ?

Ce point de vue est évidemment courageux mais génère aussi sa part de déception. Del Toro dans Pacific Rim inventait des méca-humains pour se mettre au niveau de ses créatures géantes ; Edwards les regarde depuis la terre ferme comme des manifestations d'une nature devenue folle, soulignant l'impuissance et la vulnérabilité des personnages. C'est parfois authentiquement sidérant — la scène sur le pont, notamment, est un véritable morceau de bravoure — mais ce point de vue réaliste relève d'une économie figurative très éloignée du coûteux divertissement attendu.

Edwards préfère ainsi multiplier les visions saisissantes renvoyant aux catastrophes récentes — Fukushima, le Tsunami en Thaïlande, le 11 septembre ou l'ouragan Kathrina — plutôt que de rassasier notre appétit cathartique de destruction titanesque. Ça s'appelle l'intégrité, mais est-elle encore à la mode aujourd'hui ?

Godzilla
De Gareth Edwards (ÉU, 2h03) avec Aaron Taylor Johnson, Ken Watanabe, Bryan Cranston…


Godzilla

De Gareth Edwards (ÉU, 2h03) avec Aaron Taylor-Johnson, Bryan Cranston...

De Gareth Edwards (ÉU, 2h03) avec Aaron Taylor-Johnson, Bryan Cranston...

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Le monstre le plus célèbre au monde devra affronter des créatures malveillantes nées de l’arrogance scientifique des humains et qui menacent notre existence.


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Vincent Raymond | Mardi 26 avril 2016

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Vissé à sa machine à écrire, Dalton Trumbo a signé parmi les plus grandes pages du cinéma hollywoodien (Vacances romaines, Spartacus, Exodus…). Mais il a aussi mené une vie personnelle et citoyenne romanesque. Le biopic que lui consacre Jay Roach, avec Bryan Cranston, relate le parcours de ce blacklisté haut en couleurs, qui défia la chasse aux sorcières en industrialisant l’écriture sous prête-noms et glanant des Oscars à la barbe de McCarthy et de ses séides. S’il est enlevé et jouissif, à l’image du personnage, le film n’est qu’un instantané de son existence. Il se penche uniquement sur la période aussi conflictuelle qu’héroïque de l’après-guerre (Trumbo auteur reconnu et installé, a déjà publié Johnny Got His Gun), et fait l’impasse sur la fin de sa carrière (son passage à la réalisation avec… Johnny Got His Gun). Un plaisir gourmand pour les cinéphiles, ravis de naviguer dans les coulisses hollywoodiennes parmi les légendes (sont ici convoqués Otto Preminger, John Wayne…) et un joli tour de force pour l’auteur de la série Austin Powers qui mêle ses comédiens à d’authentiques séquences d’archives. Grâce à la prescriptio

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«La peur des monstres est une peur primaire»

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Christophe Chabert | Mardi 13 mai 2014

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Faire un Godzilla «Pour être honnête, quand j’ai reçu ce coup de téléphone me demandant si j’étais intéressé pour faire un remake de Godzilla, je me suis dit «putain de merde». Ensuite, j’ai demandé s’ils ne s’étaient pas trompés de numéro. J’avais beaucoup de craintes car il y avait beaucoup d’attentes ; mais j’avais encore plus peur d’être le type qui a dit non et qui passe le reste de sa vie à regretter cette opportunité de faire un grand film qui aurait lancé ma carrière.» Films de monstres «J’aime tous les genres de films, mais mes genres préférés sont sans aucun doute la science fiction et le fantastique. Et à l’intérieur de ces genres, j’aime encore plus les films de monstres. Mais je ne veux pas faire des films de monstres pendant le reste de ma vie ! Cela vient à mon avis du fait que pendant des années nous avons fait partie d’un ordre naturel. Et nous vivions dans l’angoisse qu’un animal nous attaque. Ces dernières années, nous avons créé des moyens de repousser la nature, mais au plus profond de notre ADN, cette crainte est restée vivante. C’est une peur primaire, mais

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Christophe Chabert | Mardi 13 mai 2014

Qui es-tu, Godzilla ?

À quoi ça tient, un imaginaire collectif ? Sans doute à la répétition respectueuse, dégradée ou abâtardie du même, jusqu’à en faire une mythologie bien calée dans le cerveau de générations entières. La littérature populaire a longtemps travaillé à fabriquer ce type de mythes, et ce sont aujourd’hui la bande dessinée et la télévision qui font figure de laboratoires à icônes contemporaines. Et le cinéma dans tout ça ? Même s’il se sert généreusement dans les autres arts — la condamnation à perpétuité des spectateurs aux super-héros Marvel récemment décrétée par Disney en est l’exemple le plus cruellement frappant — il lui arrive aussi de faire surgir des profondeurs de son imagination une mythologie qui n’appartient qu’à lui. Et parfois, à un pays tout entier. Des entrailles de la terre ou du fond des océans, c’est bien de là qu’est apparu Godzilla (ou Gojira, si l’on s’en tient à l’orthographe nippone originale) ; mais c’est surtout d’un trauma fondateur de la nation japonaise que le monstre est né : les deux bombes atomiques qui ont dévasté Hiroshima et Nagasaki. Dix ans plus tard, en 1954, le producteur Tomoyoki Tanaka a l’idée de ce reptile érectile à crête dorsale, lo

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Martha Marcy May Marlene

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Christophe Chabert | Jeudi 23 février 2012

Martha Marcy May Marlene

Martha Marcy May Marlene pourrait être un drame à sujet sur les dérives sectaires de l’Amérique profonde ; mais Sean Durkin a une ambition bien plus grande qu’un simple réquisitoire contre la confusion des valeurs américaines et ses conséquences sur une jeunesse déboussolée. Son premier film est surtout, à la manière de La Solitude des nombres premiers l’an dernier, une tentative pour retranscrire le trouble mental de son héroïne Martha. C’est son vrai prénom, mais le gourou de la communauté dans laquelle elle a fui ce qui lui reste de famille l’a rebaptisée Marcy May. Quant à Marlene, c’est le nom que chacune de ses ouailles emprunte pour répondre au téléphone et pister de futures proies. L’horreur est bien là : le viol initial au prétexte d’une libération du corps, le bourrage de crâne qui conduit à se départir de son libre-arbitre et de son identité ; mais le cinéaste ne la livre jamais que par fragments intercalés en flashbacks dans un récit centré sur la reconstruction de Martha. En effet, celle-ci a réussi à s’évader et s’est réfugiée chez sa sœur L

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Drive

ECRANS | Déjà remarqué avec la trilogie Pusher et le brillant Bronson, Nicolas Winding Refn s’empare d’un polar de série B trouvé par son acteur Ryan Gosling et le transforme en magnifique geste de mise en scène, jouissif d’un bout à l’autre, remettant au goût du jour les élans pop du cinéma des années 80. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 28 septembre 2011

Drive

Dix minutes chrono. Il suffit de dix minutes pour que Nicolas Winding Refn fasse battre notre pouls au rythme de son nouveau film. Dix minutes chrono, c’est le temps (réel) que met un mystérieux chauffeur sans nom (Ryan Gosling) pour conduire une poignée de voyous masqués et les aidés à accomplir un casse parfait, sans accroc ni violence. La méticulosité du personnage, sa science de la route, des distances, du temps qu’il faut à une voiture de police pour arriver sur les lieux du crime, fusionne avec celle du cinéaste, expert en fluidité cinématographique qui se paye le luxe de souligner son art en laissant bourdonner un beat techno métronomique et hypnotique sur la bande-son, au diapason de son découpage et de son montage. Au terme de cette introduction étourdissante, on a redécouvert le sens du mot virtuosité, ce bonheur de se laisser absorber dans un spectacle jouissif. Sexy beast À vrai dire, on ne se hasardera pas à louer les qualités scénaristiques de Drive. On peut même dire que le script n’a rien de renversant, et qu’entre de mauvaises mains, il aurait pu donner une série B anodine qui aurait fini sa route directement dans les bacs DVD. Le

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Monsters

ECRANS | Au milieu du chaos, Gareth Edwards joue avec une finesse remarquable sur les multiples sens du mot “alien“ tout en regardant un amour éclore. Une surprise fantastique, dans tous les sens du terme là aussi. François Cau

Dorotée Aznar | Vendredi 26 novembre 2010

Monsters

Un alien, depuis le film de Ridley Scott, c’est devenu dans le langage commun un extraterrestre, qui ne vient a priori pas en paix. Mais c’est avant tout, dans la langue de Shakespeare et de Lady Gaga, un étranger, un immigré, dans le sens péjoratif de quelqu’un qui ne serait pas à sa place. C’est le sentiment qui va peu à peu envelopper Andrew Kaulder, un photographe en plein reportage au Mexique, non loin d’une zone d’infection extraterrestre, chargé par son boss de rapatrier sa fille Samantha aux États-Unis dans les plus brefs délais. De rades approximatifs en moyens de transports tous plus incertains les uns que les autres, de revendeurs de billets arnaqueurs en passeurs aux airs de miliciens, le duo va expérimenter les aléas coutumiers des clandestins mexicains d’aujourd’hui dans des paysages de plus en plus désolés. Téléphone maison Ce résumé permet de pointer deux des formidables qualités du premier long-métrage de Gareth Edwards. Dans un premier temps, son évocation limpide et sans esbroufe de l’argument science-fictionnel : en dehors d’une scène d’introduction choc qui ne cessera de prendre du sens au fil du film, les

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