Boyhood

ECRANS | Pari fou de Richard Linklater : filmer pendant douze ans Ellar Coltrane, de son enfance à sa sortie de l’adolescence, dans un film hautement romanesque et souvent bouleversant qui montre la naissance d’un personnage et d’un comédien dans un même geste d’une grande force cinématographique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

Photo : © Boyhood INC, IFC Entertainment


En 2001, Richard Linklater tournait un drôle de film d'animation en forme de rêverie documentaire et philosophique, Waking Life. Dans une des séquences, deux filles discutaient dans un café et l'une d'entre elles disait ceci : «On pense à une image de soi bébé et on dit : "C'est moi." Pour faire le lien entre cette image et ce que l'on est aujourd'hui, on doit inventer une histoire : "C'est moi quand j'avais un an ; plus tard, j'ai eu les cheveux longs, puis nous avons déménagé à Riverdale et me voilà !" Il faut une histoire, une fiction pour créer cette connection entre nous et ce bébé, pour créer notre identité.»

2001, c'est le moment où Linklater commence à tourner Boyhood, qu'il achèvera douze ans plus tard ; impossible aujourd'hui de ne pas voir dans ce film unique et hors norme la mise en pratique de cette théorie de l'identité évoquée dans Waking Life. Ces douze années — et les 165 minutes du film — c'est le temps nécessaire pour raccorder, par le biais d'une fiction, l'image du jeune Ellar Coltrane, gamin insouciant traversant les rues sur son vélo, de celle du même Coltrane, sortant de l'adolescence, tout juste débarqué à l'université, regardant avec sa nouvelle copine un coucher de soleil. Sans le travail patient consistant à filmer chaque année un bout de l'histoire racontée et voir ainsi la métamorphose physique du comédien et l'évolution psychologique du personnage, ces deux images n'auraient jamais pu se rejoindre ; jamais le spectateur n'aurait pu dire qu'il s'agissait de la même personne.

 

La vie de Mason : chapitres 1 à 12

Raconter l'histoire de Mason, de sa sœur (Lorelei Linklater, propre fille du cinéaste) et de ses parents tient donc, pour Linklater, de la collection de fragments assemblés par des ellipses que nulle signalétique ne vient expliciter à l'écran. Le temps s'écoule, se réfracte en une poignée de scènes, puis s'écoule à nouveau, et l'on voit petit à petit Mason sortir de l'enfance et entrer dans l'adolescence. Comme s'il avait condensé en un seul film son autre projet au long cours — la trilogie des Before avec Julie Delpy et Ethan Hawke, ce dernier incarnant ici le père de Mason — Richard Linklater se pose en auteur qui décrirait avec minutie des instants décisifs pour recréer l'illusion d'une continuité temporelle et romanesque.

Pour cela, il laisse de côté toute forme de style et tout ce qui pourrait techniquement trahir son dispositif ; il faut avoir une foi énorme dans la matière cinématographique que l'on invente pour se mettre à ce point en retrait en tant que réalisateur, privilégiant le hasard et la beauté d'un geste — qui aurait très bien pu, accidentellement, ne jamais connaître de fin — sur son résultat à l'écran. Cela ne fait que décupler l'émotion miraculeuse qui s'en dégage : il est rare de toucher du doigt à l'écran ce qui constitue la vérité d'une vie, ses aléas et ses cassures, ses moments de plénitude et ses instants de mélancolie.

On l'a dit, des époques traversées, Linklater ne garde que l'écume la plus identifiable par une mémoire collective : des tubes pop — d'Island in the Sun de Weezer à Deep Blue d'Arcade Fire — et les traces des événements politiques : guerre en Irak, réélection de Bush, campagne pour Obama… Le destin de Mason se joue ainsi sur deux plans : celui, intime, d'une famille qui ne cesse de se reconstituer, et celle d'un pays qui au contraire se délite et se crispe…

 

Des racines et des ailes

Linklater ne fait pourtant que suivre le programme annoncé dans Waking Life, se contentant d'enregistrer des changements en apparence anecdotiques : des coupes de cheveux — Mason semble faire le tour complet des possibilités en la matière — et des déménagements. Mais chacun raccorde avec des bouleversements plus profonds : les revirements incessants de sa mère — Patricia Arquette, de nouveau dans un grand rôle au cinéma — en quête perpétuelle d'elle-même, s'en remettant à de mauvais maris, cherchant son accomplissement personnel en reprenant ses études, puis en enseignant elle-même. Son père effectue le parcours inverse, daddy cool, progressiste et rock'n'roll qui s'embourgeoise en rejoignant une famille de Texans de la Bible Belt, fière de ses croyances et de ses fusils.

Le portrait de Mason est donc aussi portrait d'une décennie américaine, de ses contradictions et de ses espérances (déçues) ; tout cela se reflète comme un miroir sur le visage rêveur d'Ellar Coltrane à tous les âges de sa vie. Une tendresse radieuse émane de lui, bienveillance bouleversante dont l'acmé est atteinte lorsqu'il part bivouaquer un week-end au bord d'un lac avec son père ou lorsqu'il quitte pour de bon le domicile maternel pour voler de ses propres ailes, ultime déracinement d'un film qui ne parle que de ça. À la fin, est-ce Mason ou Ellar que l'on regarde à l'écran ? La question importe peu : Linklater aura réussi son pari, celui de lui donner une «identité» indélébile aux yeux du spectateur.

 

Boyhood
De Richard Linklater (ÉU, 2h45) avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Lorelei Linklater, Ethan Hawke…
Sortie le 23 juillet


Boyhood

De Richard Linklater (ÉU, 2h45) avec Ellar Coltrane, Lorelei Linklater...

De Richard Linklater (ÉU, 2h45) avec Ellar Coltrane, Lorelei Linklater...

voir la fiche du film


Chaque année, durant 12 ans, le réalisateur Richard Linklater a réuni les mêmes comédiens pour un film unique sur la famille et le temps qui passe. On y suit le jeune Mason de l’âge de six ans jusqu’ à sa majorité, vivant avec sa sœur et sa mère, séparée de son père.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Tout sur sa mère : "La Vérité"

Drame | Star de cinéma, Fabienne vient de publier ses mémoires titrées La Vérité et va entamer un nouveau tournage. Sa scénariste de fille Lumir, son époux et leur petite Charlotte, débarquent alors de New York. Leur séjour permettra de régler de vieilles querelles, mais aussi panser des plaies…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Tout sur sa mère :

« On ne peut se fier à sa mémoire ». Aux allures de mantra, cette réplique est un peu la clef de La Vérité : on l’entend sortir de la bouche de Lumir (reprochant les arrangements de sa mère avec la vérité dans son livre), mais aussi de celle de la fantasque Fabienne, faisant remarquer en retour à sa fille que le point de vue d’une enfant est trompeur. Si l’actrice revendique dans sa vie comme son art le “mentir vrai“ d’Aragon, en assumant également une incorrigible mauvaise foi et ses caprices, elle sait — par le bénéfice de l’âge — que toute vérité est relative, subjective. Que la perfection qu’elle suppose est forcément impossible à atteindre. Et que l’écrit est un pis-aller au jeu, donc à la vie. Acteurs 1, scénaristes 0 ? Difficile de savoir qui aura le dernier mot ! Kore-eda accomplit ici une œuvre d’une vertigineuse adresse offrant bien des niveaux de lectures. Sans renoncer aux valeurs intrinsèques de son cinéma (ses “plans haïkus“ célébrant la saisonnalité et la nature ; la famille…), il témoigne d’une authentique compréhension et assimilation des codes

Continuer à lire

"Born To Be Blue" : De déchet à Chet

ECRANS | de Robert Budreau (GB-EU-Can, 1h37) avec Ethan Hawke, Carmen Ejogo, Callum Keith Rennie…

Vincent Raymond | Mardi 10 janvier 2017

1966. Vaincu par ses addictions, Chet Baker n’est plus ce James Dean du jazz qu’il a été. Mais la rencontre avec la belle Jane à la faveur du tournage d’un film hommage, l’encourage à entreprendre une renaissance. Ce ne sera pas la première, ni la dernière… La douloureuse trajectoire torve de Baker appartient à cette mythologie du jazz faite de cycles de grandeur-déchéance, de caves enfumées et d’ivresses prolongées ; en cela, elle est éminemment cinématographique. Encore faut-il savoir y prélever les éléments les plus saillants, et confier cette réelle mission à un comédien inventif, capable de surcroît d’éviter l’odieux piège de la surcomposition. Ethan Hawke, décidément abonné aux vieilles gloires éthyliques (voir Les 7 mercenaires), se révèle excellent pour interpréter la partition du bugliste à la voix d’ange et au visage de jeune premier désespéré. Dans cette élégie élégante et délicate, jouant parfois avec sa propre structure et faisant fi

Continuer à lire

Grands et nouveaux noms de la Berlinale

ECRANS | Après le palmarès rendu samedi par un jury emmené par James Schamus, bilan d’une Berlinale à la compétition très inégale, avec quelques révélations, dont l’Ours d’or "Black coal, thin ice". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 18 février 2014

Grands et nouveaux noms de la Berlinale

Huit jours à la Berlinale, c’est sans doute le meilleur moyen d’avoir un panorama fidèle de ce qui se déroule dans la production internationale. La compétition, à la différence de Cannes, n’aligne pas les grandes signatures mais mise, de façon parfois hasardeuse, sur de nouveaux auteurs et des films venus de pays en plein renouveau. On exagère cependant : il y avait deux cinéastes majeurs dans la compétition, et tous deux ont figuré en bonne place au palmarès. D’un côté Wes Anderson, dont le Grand Budapest Hotel est absolument génial, et qui est allé chercher un Ours d’argent très mérité — on lui aurait même donné sans souci la statuette dorée ; de l’autre Alain Resnais qui, après le ratage de Vous n’avez encore rien vu, redresse la barre avec Aimer, boire et chanter, moins lugubre et testamentaire que ses précédents, mais toujours hanté par les rapports entre théâtre et cinéma. La mort annoncée d’un des personnages, dont tout le monde parle mais qu’on ne verra jamais, va révéler chez des êtres vieillissants, pétrifiés dans leurs mensonges et leur vie bourgeoise, désirs et angoisses, pulsions de vie et peur de

Continuer à lire

Berlinale 2014, jours 7 et 8. Regarde les enfants grandir.

ECRANS | Boyhood de Richard Linklater. La Belle et la Bête de Christophe Gans. Macondo de Sudabeh Mortezai. La Deuxième partie de Corneliu Porumboiu.

Christophe Chabert | Samedi 15 février 2014

Berlinale 2014, jours 7 et 8. Regarde les enfants grandir.

La Berlinale touche à sa fin, et c’est peu de dire que le marathon fut intense — 32 films vus en huit jours ! Intense et paradoxal, car on y a vu des choses tout à fait extraordinaires, dans des conditions souvent exceptionnelles — les équipements cinématographiques berlinois sont impressionnants, et cette édition fut marquée par la réouverture du mythique Zoo Palast, entièrement rénové et d’un luxe à tomber par terre, avec ses sièges inclinables et sa moquette de dix centimètres d’épaisseur ! Le truc, c’est que ces films-là sont sans doute ceux qui auront le plus de mal à se frayer un chemin dans les salles françaises, tant ils sont par nature des objets radicaux et, disons-le, invendables. On en donnera un exemple à la fin de ce billet, mais c’est surtout au Forum, il est vrai dédié aux formes nouvelles et expérimentales, que l’on a trouvé ces objets passionnants. La compétition, elle, était médiocre. Le meilleur film, c’était d’évidence le Grand Budapest hotel de Wes Anderson, et on verra samedi soir si le jury emmené par le producteur, scénariste et bras droit de Ang Lee James Schamus nie ladite évidence et préfère, comme c’est hélas souvent le cas, se démar

Continuer à lire

Before midnight

ECRANS | De Richard Linklater (ÉU-Grèce, 1h48) avec Julie Delpy, Ethan Hawke…

Christophe Chabert | Vendredi 21 juin 2013

Before midnight

Tous les neuf ans, Linklater, Delpy et Hawke reviennent prendre des nouvelles du couple qu’ils ont inventé avec Before sunrise : après la rencontre, après les retrouvailles, voici le temps du bilan. Céline et Jesse sont mariés, ils ont deux jumelles et passent leur été sur une île grecque dans une résidence pour écrivains. Before midnight fonctionne à nouveau sur une unité de temps — une journée — mais Linklater et ses deux comédiens-scénaristes radicalisent un peu plus leur dispositif cinématographique : le film n’est constitué que de grands blocs de dialogues tournés en plans-séquences dont le plus "spectaculaire" dure 14 minutes, et se déroule entièrement dans une voiture en mouvement. Ces longues discussions, où les conflits peuvent être larvés ou ouverts, où ce qui s’exprime clairement est aussi important que les hésitations et les atermoiements des personnages, et où la mise en scène cherche à se rendre invisible — la grande scène de dispute à l’hôtel prouve pourtant qu’elle est souveraine, des seins dénudés de Julie Delpy à ses entrées et sorties faussement théâtrales — ne sont futiles qu’en app

Continuer à lire

Daybreakers

ECRANS | De Michael et Peter Spierig (ÉU, 1h38) avec Ethan Hawke, Sam Neill…

Dorotée Aznar | Jeudi 25 février 2010

Daybreakers

Remarqués avec le rigolo mais totalement vain Undead, ode à la série Z bricolée de toutes pièces, les frangins Spierig passent ici à la vitesse supérieure. Enfin, toutes proportions gardées : connaissant leur art de la débrouille, on peut cependant gager que pour eux, les 20 millions de dollars de budget ont dû leur donner l’impression de tourner Avatar ! Beaucoup moins potache que leur précédent opus, Daybreakers convainc de façon étonnante dans son exposition, via la description d’un monde entièrement régi par des vampires en mal de nourriture humaine, le tout avec une noirceur renvoyant les poupons de Twilight dans leur bac à sable. Mais la relative crédibilité de cette assise narrative ne résiste pas aux coups de butoir des rebondissements du script, tous plus tirés par les cheveux les uns que les autres – en dépit de quelques bonnes idées renouvelant le genre avec un certain panache, on a la fâcheuse impression que les deux metteurs ont plus soigné leur direction artistique que leur scénario… FC

Continuer à lire

Little New York

ECRANS | De James De Monaco (EU-Fr, 1h45) avec Vincent D’Onofrio, Ethan Hawke…(sortie en salles le 5 août)

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Little New York

Le contexte périurbain oppressant, la structure en trois actes donnant systématiquement un nouveau regard sur les événements, et surtout, la composition d’Ethan Hawke en grand benêt dépassé par les événements, autant d’éléments qui tendraient à faire considérer la première réalisation de James De Monaco (auteur des scripts pas franchement mémorables de Jack, du remake d’Assaut et du Négociateur) comme une sorte de 7h58 ce samedi-là en mode mineur. Mais en dehors de ces filiations étrangement évidentes, l’auteur opte pour un ton plus décalé. Il transforme ainsi un chef mafieux déchu en écologiste hardcore, brode une sous-intrigue quasi science-fictionnelle sur fond d’eugénisme, brosse le personnage de Seymour Cassel avec une infinie tendresse en dépit de ses activités pas franchement reluisantes… Une somme de fantaisies qui rend le film plaisant à regarder, en dépit de maladresses typiques du cinéaste débutant, tellement fier de ses effets tant visuels que narratifs qu’il a tendance à les surligner de façon parfois gênante. François Cau

Continuer à lire

7h58 ce samedi-là

ECRANS | À 83 ans, l'étonnant Sidney Lumet signe un nouveau chef d'œuvre dans sa déjà magistrale filmographie : un polar subtilement déconstruit pour faire apparaître d'insolubles nœuds familiaux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 octobre 2007

7h58 ce samedi-là

C'est l'histoire d'un casse qui tourne mal, point de départ mais aussi moment central du film. Un casse aussi minable que celui qui ouvrait Un après-midi de chien, autre grand film de Sidney Lumet, dans une bijouterie tenue par une vieille dame qui se rebiffe et plombe son agresseur. La scène est tétanisante, mais on ne sait alors ni d'où elle vient, ni où elle va aboutir. Car, alors qu'on rejoint le complice du braqueur resté sagement dans la voiture, l'image se met à sauter, et nous voilà propulsés quelques jours auparavant aux côtés de deux frères : Andy, comptable ordinaire en proie à un contrôle fiscal, et Hank, qui cherche du pognon pour payer la pension alimentaire de son ex-femme. Première traversée des apparences : ce n'est pas le frangin dans la dèche qui a eu l'idée du casse, mais celui qui, a priori, mène une vie sans histoire. Tous les autres renversements scénaristiques, nombreux et toujours surprenants, ne doivent pas être révélés à moins de trahir le plaisir du spectateur devant ce film (très) noir à l'intelligence admirable et aux visées existentielles impressionnantes. Miroir brisé Car son mécanisme narratif (changer sans arrêt de point de vue

Continuer à lire