Le Brésil se sort les tripes

ARTS | Après la Chine et l'Inde, le Musée d'art contemporain consacre une belle exposition à la scène artistique contemporaine brésilienne. Une trentaine de ses représentants donne un aperçu de sa créativité et de sa diversité. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 17 juin 2014

En 1928, le poète moderniste et provocateur Oswald de Andrade publie son Manifeste anthropophage, présentant le cannibalisme rituel des indiens Tupi comme métaphore de la culture brésilienne, une culture dévorant et digérant les références occidentales pour créer les siennes propres. Depuis cette date clef, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts artistiques auriverdes et, à partir de la fin des années 1980, l'art local s'est de plus en plus exposé dans les institutions internationales. Il y serait même particulièrement surexposé aujourd'hui selon Kiki Mazzucchelli :

«Alors qu'au début des années 2000, ce qu'on savait de l'art brésilien était partagé par un petit groupe d'universitaires, de professionnels et de collectionneurs, il est devenu un capital culturel considérable d'autant plus courtisé que le pays a pris une importance économique considérable. Ainsi est-il juste de dire que l'hyper-exposition de l'art brésilien est intrinsèquement liée à des intérêts économiques qui reflètent l'évolution de l'économie mondiale à laquelle on assiste ces dix dernières années».

Au-delà de ce déterminant socio-économique, il n'existe évidemment pas au Brésil "un" art contemporain mais "des" arts contemporains comme presque partout ailleurs. Assumant leur subjectivité, les trois commissaires de l'exposition du MAC (Gunnar B. Kvaran, à la manoeuvre sur la dernière Biennale de Lyon, Hans Ulrich Obrist et Thierry Raspail, directeur du musée), ont sélectionné quatorze jeunes artistes brésiliens qui, eux-mêmes, ont choisi treize artistes brésiliens plus "aguerris" (dont parfois des musiciens, comme Caetano Veloso par exemple).

 

Liberté formelle

«Ce que nous comprenons globalement de cette génération, écrit le trio de commissaires, c'est qu'elle s'éloigne de la tradition moderniste qui a dominé la scène artistique brésilienne ces dernières décennies et qu'elle est plus en prise avec les prémisses conceptuelles de la création artistique : un art qui communique sur l'art et s'interroge sur la mémoire et l'autonomie, et n'hésite pas à affronter les questions sociales et politiques telles que la discrimination, le racisme, l'échec de l'utopie moderniste, la violence urbaine, la fragilité et l'exploitation de la forêt amazonienne».

L'accrochage très réussi d'Imagine Brazil est organisé selon des proximités formelles et esthétiques entre les œuvres, et le parcours s'en trouve d'autant plus fluide et agréable. Comme pour toute exposition collective, le visiteur y découvrira à boire et à manger, avec en l'occurrence davantage de bonnes que de mauvaises surprises.

Le premier choc artistique provient des collages et des dessins de Pedro Moraleida, décédé à l'âge de vingt-deux ans. Entre Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat et les surréalistes (André Masson notamment), son univers très sexualisé déploie librement, sur papier ou sur des radiographies médicales, des figures hybrides, des «corps sans organes» (d'après la définition de Gilles Deleuze), des symboles relevant de mythologies et de religions diverses. Une même liberté formelle règne sur le mur de "dessins" bruts (des esquisses personnelles ou bien des notes et des papiers récupérés ici et là) de Adriano Costa, ou parmi les grandes toiles de Gustavo Speridiao, composées d'éléments figuratifs et abstraits, ainsi que d'écritures et de coulures d'encre ou de peinture...


Révolte des formes


Au deuxième étage du musée, la salle la plus marquante rassemble deux sculptures très esthétiques (faites d'assemblages d'objets ou de minéraux) de Tunga (né en 1952) et une "peinture" d'Adriana Varejao. Celle-ci, dans le sillage des toiles percées ou lacérées au cuter de Lucio Fontana, présente une œuvre de sa série des azulejos : soit concrètement une sorte de carrelage éviscéré qui s'ouvre non seulement à une troisième dimension mais aussi à des organes sanguinolents !

Selon les mots de l'artiste «nous sommes confrontés à la mise en forme de l'organisme par la religion ; par les affrontements violents et amoureux du processus de formation de l'Amérique ; par la politique d'égalité hommes/femmes ; et par les leçons d'anatomie des études scientifiques et artistiques».

Mise en forme qu'elle fait ici éclater avec vitalité et provocation dans une œuvre coup de poing. Plus discrètement, le jeune Rodrigo Cass présente une série de petites œuvres sur papier ou carton où les formes, les couleurs, l'envers des choses semblent sourdre des sacro-saintes surfaces et grilles modernistes. Une règle paraît balayer les lignes d'une feuille quadrillée, les motifs se déplient ou rongent les surfaces... Comme une petite révolte joyeuse et poétique des formes géométriques et des lignes, emblématique de la belle vitalité de l'art contemporain brésilien. 


Imagine Brazil
Au Musée d'art contemporain, jusqu'au dimanche 17 août


Imagine Brazil + Olivier Beer + Ben Schumacher

27 artistes brésiliens + "Rabbit Hole" + "Rebirth of the bath house"
Musée d'Art Contemporain Cité Internationale, 81 quai Charles de Gaulle Lyon 6e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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«Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n'est la première, aucune n'est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d'une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque» écrit J. L. Borges dans sa nouvelle Le Livre de sable. Ce livre infini et contenant potentiellement tous les récits possibles, l'artiste brésilienne Marila Dardot l'a représenté de deux manières différentes et séduisantes : un livre ouvert composé de petits miroirs démultipliant le texte et un livre dont les pages s'enroulent sur elles-mêmes.  Exposition dans l'exposition, l'espace consacré aux livres d'artistes brésiliens rassemble au total une vingtaine d'artistes et s'ancre dans une longue tradition du pays. Résumant les quelques décennies d'histoire de celle-ci, Jacopo Crivelli Visconti (co-commisaire de cette exposition avec Ana Luiza Fonseca) écrit qu'elle oscille «entre le désir d'être lu et compris, entre celui d'être exposé comme un objet purement physique et sculptural et celui, enf

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