Eliz Murad : l'Arabe du turfu

Portrait | Rangée du duo Teleferik avec lequel elle officia pendant dix ans, la chanteuse-musicienne-autrice-compositrice Eliz Murad, Franco-libanaise, désormais installée et travaillant entre Lyon et Saint-Étienne, vient de publier son premier EP solo, Apocalypsna, qui marque un virage musical dans sa carrière mais prolonge une constante : allier le bon vieux rock au chant en arabe.

Stéphane Duchêne | Jeudi 7 octobre 2021

Photo : © Jeanne Claudel


La grande légende du rock raconte que les Happy Mondays, cette bande de zinzins primo-délinquants ayant conquis Manchester puis la planète indé avec un futé mélange de soul-dance queutarde et d'indie-rock dessalé en traînant — avant une épiphanie en vendant des saloperies stupéfiantes — dans les escaliers des boîtes "deux salles deux ambiances". La fusion de danse et de rock aurait alors fait masse dans les cervelles à rude épreuve de Shaun Ryder & friends qui en auraient tiré leur joyeux gloubiboulga pour party people exigeants et désinvoltes.

Tout cela n'a pas grand-chose à voir avec Eliz Murad qui vient de produire depuis Lyon son premier EP solo, Apocalypsna, après dix ans passés au sein du duo parisien Teleferik, et pourtant. Franco-libanaise née à Paris de parents exilés, Eliz a grandi en écoutant Nirvana et consorts dans sa chambre auxquels venaient se superposer en arabe les voix de Fairuz, légende libanaise, ou d'Oum Kalthoum, mythe égyptien, qu'écoutait sa mère. Une collision qui dans l'esprit mixte fait très tôt germer l'idée, l'envie, d'entendre du rock en arabe puisque qu'à vue de nez et d'oreille, ça semble si bien coller : « j'avais une forme de frustration de ne pas entendre des voix en arabe chanter du rock. Des voix féminines aussi ; j'étais fan des voix soul afro-américaines et je me disais, la musique arabe c'est toujours la même chose même si c'est un art majeur. »

À l'époque, même au Liban où Eliz passe ses vacances chaque année, la chose est rarissime — pour ne pas dire qu'elle n'existe pas. Les pionniers en la matière sont sans doute Yasmine Hamdan et son Soapskills mais c'est alors une délicieuse exception. Même si elle est au départ portée sur le cinéma, qu'elle étudie aux Beaux-Arts, Eliz Murad chanterait en arabe. Et ce serait du rock. Elle est à deux doigts de le faire lorsque repérée par l'équipe de Rachid Taha pour être sa choriste, elle décline (« comme beaucoup de monde, je le prenais pour un chanteur de raï, qui n'était pas ma culture. Ce n'est que plus tard que j'ai compris ce qu'il faisait, qu'il était un pionnier, c'est dommage »).

EP surprise

C'est en fait grâce au cinéma, en travaillant sur un clip, que la jeune femme se met au rock lorsqu'elle découvre que le type qu'elle a embauché pour les effets spéciaux est aussi guitariste. Il rêve de monter un groupe, elle aussi. Et voilà Teleferik, sorte de The Kills parisien et orientalisant dans lequel Eliz tient la basse et le crachoir. Elle chante en anglais, pas mal, en français, un peu, et donc en arabe, comme promis à elle-même.

Le groupe sans rencontrer un succès époustouflant, se professionnalise, produit une poignées d'EP et d'albums et tourne jusqu'en Corée, en Colombie et à Dubaï. Après une décennie, Eliz a des envies d'ailleurs. Et de faire autrement, « de dire les choses que j'avais envie de dire sans les compromis obligés d'un duo, où il faut toujours faire plaisir à l'autre ». Elle est en train de monter un autre duo, féminin, The SabayasLes demoiselles » en arabe), avec une batteuse nancéenne, lorsque frappe un étrange virus venu de Chine qui paralyse la planète pendant des mois.

Rendue à elle-même, avec du temps à ne plus savoir qu'en faire mais quand même bienvenu, elle empoigne la guitare à laquelle elle s'essaie depuis un moment et se met à composer des titres : « ça m'est venu comme une évidence de tirer quelque chose de cette période ». Ce sera un EP, « surprise, plus contemporain, moins rock-blues » que la musique de Teleferik, enregistré avec le producteur électro, AlienizeD et le beatmaker Mickael Anselmi. Une belle réussite rock-trip-hop qui lui ressemble plus, elle qui dit écouter avec autant de curiosité Aya Nakamura et de la trap, de la musique contemporaine comme le dernier « chanteur à minettes ».

Cool attitude

Naturellement, c'est en arabe que ce disque rend hommage à Beyrouth la meurtrie (Beirut), s'érige, à la suite de l'affaire George Floyd, contre la négrophobie, dans les pays arabes et ailleurs (Lé Badna), narre une rencontre passionnée avec une « sirène » en plein confinement (7ooriyé) ou chante, justement, le confinement qui rend fou (Lockdown). Naturellement ou presque, car Eliz a avec cette langue un rapport amoureux mais paradoxal : « c'est ma langue maternelle mais ayant grandi à Paris, je ne la pratique pas tous les jours ». Humblement, elle soumet ses textes à son entourage et même à une coach devenue une amie. Histoire de ne pas se rater.

Car au-delà du désir artistique, il y a quelque chose de politique dans la démarche d'Eliz Murad, pas forcément consciente au départ mais dont elle ne peut faire l'économie : « j'ai envie d'emmener l'arabe dans des univers nouveaux. S'il y a une dimension politique au fait de chanter en arabe, c'est aussi à cause de tout ce qu'il se passe en ce moment. C'est une manière de mettre en avant la culture de pays qui se développent considérablement même si on a beaucoup fait en sorte qu'ils ne se développent pas vraiment. Montrer qu'on est là, c'est important. Il y a une sorte de revanche à montrer "vous pensiez qu'on n'était pas là mais on est là et on est cool aussi". La cool attitude ce n'est pas que la Californie. »

En dépit d'une déploration évidente des court-circuits à l'œuvre dans le cerveau d'un Zemmour ou de l'attaque de panique perpétuelle qui agite un Finkielkraut, en dépit aussi de la fascination que leur charabia assiégé génère sur les chaînes infos, le danger que cela représente (« leurs propos façonnent le regard des gens, comme à une époque les pubs Banania ou les reportages sur les femmes aux fourneaux, que l'on n'accepterait plus aujourd'hui »), Eliz Murad trouve que la France est un pays « ouvert ». Si elle a connu la condescendance à l'œuvre au collège (ou ailleurs) quand on se trimballe une double-culture et qu'on vous regarde comme « pas grand-chose », elle note un changement sur ce point dans les nouvelles générations, y voyant l'influence, pour une fois positive, des réseaux sociaux.

Femme politique

C'est qu'avec sa double culture en bandoulière, Eliz, aussi française que libanaise et inversement, qui se retrouve beaucoup dans une figure comme Riad Sattouf à qui elle emprunte parfois pour se définir sur les réseaux sociaux le hashtag #Arabedufutur, a fini par apprendre la patience. Celle qui conduit à renoncer à « éduquer les gens », à rester positive au milieu de gens positifs et à se couper de ceux qui vous vomissent leur angoisse dessus. Sur ces questions Eliz est donc plus activiste de sa partie – artistique – qu'ouvertement militante politique au point de s'en prendre aux moulins à vents et aux vents contraires qui les agitent, elle qui a pourtant monté, avant Metoo, une association féministe et LGBT avant de se rendre compte que « le militantisme est un métier ».

Puis de s'apercevoir qu'être une femme, arabe qui plus est, sur scène est une forme de militantisme et que tout, donc, se recoupe finalement : « toutes ne sont pas conscientes de ça mais quand tu es une femme et que tu l'ouvres en public d'une manière ou d'une autre, c'est forcément politique. Une femme qui chante c'est politique. Quand en plus tu chantes en arabe, tu ne peux pas t'en dédouaner. À partir de là, il faut assumer les choses : que tu es là pour les femmes, que tu es là pour les femmes arabes, pour les femmes arabes qui vivent en France. » Et celles qui n'y vivent pas, tant qu'à faire, Eliz caressant secrètement le rêve d'être davantage connue dans les pays arabes, pas tant pour elle-même que pour faire sa part.

Et la jeune femme d'évoquer ce souvenir ému d'une fois où elle a été amenée à jouer à la Maison du Maroc, à Paris, devant un parterre de femmes voilées, en tenues traditionnelles pour une fête du Ramadan : « elles étaient en transe. Des femmes voilées qui balancent la tête sur du rock, ce sont des images qu'on ne voit pas. Elles sont venues me voir à la fin du concert, elles avaient toutes adoré. On s'imagine des choses, on met ces femmes dans des cases, alors que ces femmes, elles désirent, elles ont soif de plein de choses. Et là, de voir une sœur sur scène balancer avec une guitare, elles trouvent ça génial. C'est important de leur donner l'opportunité de voir ça. » Solidement et sensiblement installée entre des mondes (le rock et l'arabe, l'occident et l'orient) qui au final n'en font qu'un, le sien, Eliz Murad entend bien être cette opportunité.

Eliz Murad, Apocalypsna (Audioswim)

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