Parle avec elles

SCENES | La metteur en scène Sylvie Mongin-Algan et la comédienne Anne de Boissy unissent leurs forces pour donner tout son relief à "Une chambre à soi", conférence de Virginia Woolf sur la condition de la femme de lettres. Un délicat spectacle qui ne vire jamais au manifeste. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 5 décembre 2013

Photo : Lorenzo Papace


Née dans une famille recomposée de la haute société intellectuelle londonienne dans la deuxième moitié du XIXe siècle, Virginia Woolf n'était a priori pas la femme la moins bien lotie pour écrire. Pour autant, elle n'aura de cesse de s'interroger sur les inégalités entre hommes et femmes de lettres. Quand Rousseau et d'autres ont livré leurs états d'âme et tourments dans des confessions, lettres très prisées, «ils ont pu montrer à quel point écrire une œuvre géniale était d'une prodigieuse difficulté» constate Virginia Woolf. Et c'est bien pour cela qu'elle met en évidence, comme on ferait une découverte archéologique, sans juger ou opposer deux camps, les différences de traitements entre les deux sexes. Dans une (vraie) conférence donnée à l'université (fictive) d'Oxbridge, elle rappelle que les étudiantes ne pouvaient aller à la bibliothèque qu'accompagnée d'un professeur, qu'elles ne pouvaient s'arrêter sur le gazon mais seulement fouler les allées de gravier. A ces difficultés matérielles s'ajoutaient celles, plus graves encore, immatérielles : «mais pourquoi diable écrivez-vous ?» leur demandait-on, les poussant au découragement et au renoncement.

Fenêtre sur cour

Sur scène cela aurait pu n'être qu'une lecture. Mais Sylvie Mongin-Algan, assistée de la scénographe Carmen Mariscal a inventé une cage, semblant de parc pour bébé grande dimension dans lequel Anne de Boissy parait toute petite et symbolise ingénieusement la femme infantilisée. Attrapant de-ci de-là, à travers les barreaux, des ouvrages souvent décevants car ne mentionnant pas le sexe dit faible, Virginia Woolf s'extrait de sa condition en même temps que de sa prison et construit sous nos yeux ce qui manque à chaque femme pour s'épanouir : une chambre à soi, un espace personnel, à l'abri de l'entourage.

Anne de Boissy est loin d'être la comédienne d'un seul rôle. Ainsi de celui, marquant, de la mère biologique de Charles Juliet (couronné la semaine dernière du Goncourt de la poésie pour l'ensemble de son œuvre) qu'elle tenait dans Lambeaux. Néanmoins, il y a une évidente filiation entre ces deux monologues créés au NTH8 (ou presque) qu'elle porte magistralement sur ses épaules. Dans les deux cas, des femmes se battent pour avoir le droit de penser par elles-mêmes et gagner un peu de libre-arbitre. Elles le font au péril de leur vie mais jamais en vain, Anne de Boissy et ce théâtre du 8e restituant leurs paroles avec intelligence et émotion, dans un respect qui ne confine jamais à la déférence.

 

Une chambre à soi
Au NTH8, jusqu'au mercredi 18 décembre


Une chambre à soi

De Virginia Woolf, ms Sylvie Mongin-Algan, Cie Les Trois-Huit, 1h20. Une Plongée dans ce livre qui deviendra une référence en matière d'émancipation des femmes
NTH8 22 rue du Commandant Pégout Lyon 8e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Genèse d'un spectacle en langue des signes

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Nadja Pobel | Mardi 10 décembre 2019

Genèse d'un spectacle en langue des signes

Quelle belle expression de l'autrice Fabienne Swiatly que Un enfant assorti à ma robe, pour désigner ces mères upper-class qui peuvent se permettre de magnifier la photo de famille ! Ce texte a été écrit pour être la matière d'un spectacle bilingue français / langue des signes (LSF) créé au NTH8 en 2014 par Anne de Boissy et Géraldine Berger. Voici désormais le livre, sous-titré Déshabillage, présenté au même endroit, jeudi 12 décembre à 18h30 via une performance bilingue de trente minutes contenant des extraits du spectacle et des évocations de ce travail d'édition qui reprend la genèse du spectacle, de nombreuses photos et des croquis de costumes de Mô de Lanfé. L'écrivaine y décrit la journée d'une mère, heure par heure, tâche par tâche, et sa fatigue de plus en plus lourde. À chaque séquence, figure dans cet ouvrage (éd. Color Gang) les notes de travail proposées par le comédien malentendant et directeur de la compagnie ON OFF, Anthony Guyon, qui a permis que le résultat

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Soi-disant libres et égaux

Théâtre | Avec sa valise, Anne de Boissy trimbale ce spectacle modeste et important qui inverse le rapport à la migration. Accueillie par Pôle en scène, c'est au lycée Jean-Paul Sartre de Bron à la mi-journée qu'elle vous attend un vendredi. Allez-y !

Nadja Pobel | Mardi 5 mars 2019

Soi-disant libres et égaux

« S'il y avait la guerre aujourd'hui en France, où iriez-vous ? » Janne Teller, quinquagénaire aujourd’hui, pose ainsi à un Français de quatorze ans, la question qu'elle a dans un premier temps énoncée à son pays, le Danemark. Partout où désormais ce spectacle est joué et traduit, c'est la nation hôte qui reçoit de pleine face cette interrogation. Imaginons, nous dit-elle encore, que notre pays bascule dans le totalitarisme et qu'il veuille prendre le contrôle d'une Union Européenne en échec. Il faut faire alors faire une demande d'asile au monde arabe, « le seul qui offre une possibilité d'avenir », et débarquer dans un camp en Égypte. Il n'y a rien à faire et déjà des tensions se font jour entre ressortissants européens. Il va falloir déjouer une langue inconnue, s'habituer à la pauvreté et vendre des gâteaux dans les rues quand ses parents (ministre et profs) l'ont habitué à une vie plus huppée. Il y a quelque chose de pourri... Anne de Boissy, compagnonne de longue date du NTH8 notamment, s'empare avec sa rigueur habituelle et une profonde empathie de ce texte clair, nécessaire dans une époque si trou

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Alain Françon, en grande forme

Théâtre | Il sera au TNP cette semaine avec Qui a peur de Virginia Woolf ?, il était la semaine dernière l'invité d'honneur du festival Théâtre en Mai à Dijon. Le metteur en scène Alain Françon, 72 ans, y évoquait les auteurs très divers qu'il a monté et le théâtre d'aujourd'hui. Écoutons-le.

Nadja Pobel | Mardi 30 mai 2017

Alain Françon, en grande forme

L'aventure d'Alain Françon au théâtre commence vraiment au début des années 70 à Annecy avec le Théâtre Eclaté. Un collectif d'une autre époque, moins institutionnalisée qu'aujourd'hui, faite d'agit-prop et de distribution de tracts pour une révolution marxiste-leniniste, se souvient-il en riant le 21 mai dernier, en répondant aux questions de l’universitaire Olivier Neveux à Dijon. Françon travaille alors avec les acteurs Christiane Cohendy, André Marcon, Évelyne Didi : « il n'y avait pas de hiérarchie entre nous et je suis devenu naturellement metteur en scène », alors qu'il a une formation d'historien de l’art. Ce théâtre éclaté l'était par rapport à la forme (la pièce sans texte de La Farce de Burgos, d'après le récit de Gisèle Halimi du procès de Franco fait aux militants basques), par rapport aux lieux où ils jouaient (partout sauf dans les théâtres, ou presque). Puis Françon enchaîne les directions de lieux : le théâtre du 8e à Lyon, où il succède à Jérôme Savary en 1989 et où il entre en conflit avec le maire Michel Noir, qui veut utiliser la salle pour de

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SCENES | Métropole, métropole, métropole... En culture comme dans les autres domaines d’activité, la mutation du Grand Lyon est sur toutes les lèvres. L’occasion d’accroître la portée du projet Balises et de regarder de plus près les pièces qui circulent dans l’agglo. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

Terre de théâtre

Le 1er janvier, le département du Rhône sera réduit à sa portion congrue (Villefranche et ses environs), lorsque le Grand Lyon se muera en cette "métropole" que couve comme un trésor Gérard Collomb, absorbant au passage des compétences qui ne relevaient pas de lui jusque là, comme la culture. A tel point que figure au septième rang du nouvel organigramme une vice-présidente dédiée, Myriam Picot, par ailleurs fraîchement élue maire du septième arrondissement. Si tout cela est encore un peu flou, cette nouvelle entité pourrait contribuer, justement, à la visibilité de la richesse de l’offre théâtrale dans l’agglomération. En attendant, c’est précisément la mission que mène Jacques Fayard, directeur du théâtre de l’Elysée, avec le projet Balises, auxquel participent cette année pas moins de trente-deux lieux. Plus de quarante spectacles seront mis en avant via ce programme avant tout tarifaire (une place offerte pour une place achetée).   En terrain grimé Dans cette kyrielle de spectacles figure par exemple Une chambre à soi

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M. sous le signe de W.

ARTS | S'inscrivant dans l'univers littéraire de Virginia Woolf, Myriam Mechita présente à l'URDLA des œuvres fortes aux formes diverses, nouant quelques paradoxes existentiels fondamentaux : la violence et le désir, la vie et la mort, l'homme et l'animal... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 4 octobre 2013

M. sous le signe de W.

Ce sont, dans une estampe, de longues langues de feu léchant une maison en bois que l'on découvre au seuil de l'exposition de Myriam Mechita (née en 1974, installée à Berlin) à l'URDLA. C'est, plus loin, la langue dardée et comme pendue d'une inquiétante femme masquée qui se tend vers un ciel étoilé... La langue se répand dans l'exposition de Myriam Mechita comme s'y dépose celle, littéraire, de Virginia Woolf, figure tutélaire des œuvres présentées, l'URDLA éditant en parallèle sous le titre EnFin deux courts textes de l'écrivain anglaise traduits par Jacques Aubert et illustrés par Mechita. Comme souvent à l'URDLA, la littérature et le signe résonnent avec la plastique et les formes esthétiques. Le courant de conscience de Woolf s'instille parmi le courant de sensations des œuvres de Mechita, qui nous parlent tour à tour, ou concomittament, de désir, de mort, de violence, de beauté... Paradoxes Dans ses romans, Virginia Woolf traque des «moments d'être ou de non-être», des équival

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Petite Poucette

SCENES | Lorsque nous découvrons des fragments d’Annette, il y a déjà deux ans de gestation et de travail en amont. Et lors de ces ultimes répétitions, à J-9 de la (...)

Nadja Pobel | Jeudi 10 janvier 2013

Petite Poucette

Lorsque nous découvrons des fragments d’Annette, il y a déjà deux ans de gestation et de travail en amont. Et lors de ces ultimes répétitions, à J-9 de la première, ce sont d’abord les mots qui nous happent. Ceux d'Annette, qui donne son prénom à cette pièce, inspirée de la vie de la sœur du metteur en scène Nicolas Ramond, décédée jeune adulte des suites d'un syndrome de West qui a fini par l’étouffer. Annette était dépourvue de parole mais au théâtre on l’entend dire «je m’envase, je cherche des mots dans la boue de ma bouche». Parfois c’est son frère qui s’agace : «tu m'énerves à faire l'handicapée. Les handicapés, ce n'est jamais de leur faute. Ils ont une excuse pour toujours». Avec une vitalité et une véracité comparables à celles maniées par Jean-Louis Fournier dans le drôlissime et glaçant Où on va, papa ?, l’écrivain Fabienne Swiatly a su, en étant toujours attentive à son personnage et à bonne distance du drame, trouver le ton juste entre gravité et humour. Pour l’occasion, Nicolas Ramond s’est délesté du travail vidéo qui ponctuait ses précédentes créations et cherche le rythme en accolant, sans ordre chronologique, diverses séquenc

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Tribune libre

SCENES | Idée saugrenue mais intrigante, la rencontre en 1987 entre Marguerite Duras et Michel Platini avait donné lieu à une interview parue dans "Libération". C’est désormais une pièce de théâtre dont l’excès de formalisme ne gâche pas le plaisir de parler intelligemment de foot sur une scène. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 18 octobre 2012

Tribune libre

Pensait-elle qu’elle serait un des personnages de théâtre récurrents des pièces contemporaines (Marguerite et François par Gilles Pastor, La Musica deuxième par les Nöjd…), elle qui obtint le Goncourt avec L’Amant l’année même où elle interviewa Michel Platini ? Marguerite Duras, éternellement engoncée dans son col roulé blanc, forcément moins caricaturale qu’elle se caricaturait elle-même, est plus vraie que nature sous les traits d’Anne de Boissy (vue et revue dans l'inaltérable Lambeaux). Elle fait face à un héros du sport français pour une improbable rencontre avec ce jeune loup de 32 ans, maillot de la Juve sur le dos, qui vit sa "ménopause" d’athlète selon les mots du chroniqueur cycliste Antoine Blondin pour nommer la retraite sportive. Plus difficilement incarné par Stéphane Naigeon (dont l’âge est trop en décalage avec celui de son personnage), Platini n’en est pas moins impressionnant dans sa vision du jeu, simple et juste ; il a cette faus

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Lambeaux

SCENES | Ce n'est pas la première fois que Le Petit Bulletin vous dit le plus grand bien de ce spectacle où Anne de Boissy est seule en scène pendant une heure, le (...)

Nadja Pobel | Lundi 8 novembre 2010

Lambeaux

Ce n'est pas la première fois que Le Petit Bulletin vous dit le plus grand bien de ce spectacle où Anne de Boissy est seule en scène pendant une heure, le temps d'incarner de manière sidérante la mère de Charles Juliet. Dans "Lambeaux", en 1995, l'écrivain écrit sur sa mère biologique qu'il n'a pas connue, ou si peu, puis sur celle qui l'a élevé. Sylvie Mongin-Algan a choisi de mettre en scène la première partie de ce puissant ouvrage. Dans un décor de maisonnée miniature, aux fenêtres illuminées dans le clair obscur de la nuit tombante, Anne de Boissy est cette mère incomprise qui, faute d'assouvir sa soif de liberté, d'apprendre, sera internée en asile psychiatrique. Elle y mourra de faim. "Lambeaux" a été créé en 2005 et est repris pour une dernière série de représentations au studio du théâtre de la Croix-Rousse du 16 novembre au 4 décembre. NP

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