Spring Breakers

ECRANS | On le croyait égaré dans les paradis artificiels, mais Harmony Korine était en train de les filmer : avec Spring Breakers, il envoie quatre bimbos de la classe moyenne vivre le «rêve américain» en Floride, pour un aller sans retour où expérimentations furieuses, visions élégiaques et distance ironique composent une sorte de «Magicien d’Oz» à l’ère du dubstep et de l’ecstasy. Une claque ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 mars 2013

«Spring break, bitches !» : c'est le slogan lancé sur une plage à l'attention de centaines d'étudiants américains ivres de bière et avides de sexe, en maillots de bain ou topless, saisis sur fond de dubstep dans un ralenti qui vient souligner les défauts de leurs corps pas si parfaits. Ici, de la cellulite sur les fesses et les cuisses ; là, une trop visible marque de bronzage une fois le bikini tombé. «Spring break, bitches !» : c'est aussi un mot de passe qui ouvre sur une autre planète, soudain libérée de cette gravité qui pèse sur l'adolescence. Les parents, les cours, la morale, les interdits, tout cela disparaît quand ce nouveau magicien d'Oz qu'est le rappeur-gangsta James Franco, qui se fait appeler «Alien», prononce la formule magique.

Le magicien des doses

L'apesanteur, Harmony Korine en fait le motif principal de sa mise en scène. Spring breakers se maintient une heure trente durant dans un flottement permanent, le cinéaste prélevant de brefs instants à l'intérieur des scènes pour construire une temporalité irréelle où le passé, le présent et le futur se télescopent sans cesse. L'expérience, hautement narcotique, provoque une sidération permanente, renforcée par l'incroyable travail du chef opérateur Benoît Debie, déjà responsable de l'image chez Gaspar Noé ou Fabrice Du Welz. Flottantes, ces séquences où la caméra nage alternativement sous et sur l'eau d'une piscine ; flottantes, aussi celles où le cinéaste choisit de filmer quand la lumière est entre chien et loup… Spring breakers cherche donc à s'élever de l'autre côté de l'arc-en-ciel. Mais auparavant, il doit montrer le monde terne et tristement quotidien d'un campus américain. On y découvre quatre très jolies demoiselles, trop pauvres pour se payer cette fameuse virée au soleil et s'offrir une «pause printanière». Alors, elles traînent leur ennui, font des acrobaties dans les couloirs, vont boire et fumer dans des soirées étudiantes, dessinent des bites pendant leurs cours et, en fin de compte, décident de braquer un restaurant pour vivre ce qu'elles appellent «le rêve américain».

La scène du casse est un superbe exemple de la virtuosité de Korine : elle est filmée entièrement du point de vue de celle qui attend dans la voiture, ce qui déréalise la violence de l'acte, réduit à un ballet lointain et muet. Virtuosité qui ne va pas sans quelques questions, qui reviendront pendant une grande partie du film : jusqu'à quel point Korine est-il fasciné par ce qu'il montre, au point d'en oublier l'élémentaire distance critique et morale face à une spirale du crime d'autant plus dérangeante qu'elle s'accomplit dans la joie et l'insouciance ? La réponse ne tarde pas. Arrivées en Floride, les filles revivent devant un supermarché leur exploit de braqueuses. Korine revient en arrière et montre cette fois la violence qui se déchaîne à l'intérieur du restaurant. Puis il revient au présent où l'une des filles a pris la place d'un client pour cette «reconstitution», subissant à son tour les insultes et les menaces de ses copines. Dans Spring breakers, chaque événement vécu dans le monde «normal» est rejoué en toute inconscience, travesti et grotesque, dans le monde «magique». Ainsi, les chansons de Britney Spears, entonnées dans un premier temps comme des hymnes générationnels, deviendront un véritable chant de guerre, dans une parodie de romantisme qui laisse peu de doute sur l'ironie de Korine envers ce qu'il montre.

Jusqu'au bout du rêve

L'important, donc, est que rien ne vienne briser leur rêve, sous peine de l'arrêter brusquement. Alors que l'alcool, le sexe et la drogue emportent peu à peu les filles dans un tourbillon de jouissance — seule la jeune Faith, croyante et prude(nte), y résiste un peu — la police intervient et les embarque. Au terme d'une nuit dans une cellule glauque, où ces quatre bimbos en bikinis fluorescents ressemblent à des poupées jetées dans une décharge, Alien paie leur caution et les prend sous son aile, les emmenant dans son lupanar décoré d'armes à feu où deux jumeaux bizarres coupent sans discontinuer de la cocaïne. James Franco, avec ses dents en or, son slang improbable et son aura de prédateur sexuel, compose un personnage génialement outrancier, parfait prolongement de la vulgarité ambiante transposée dans les bas-fonds de la Floride. Il offre aux filles la réalisation de leur fantasme : une fête ininterrompue et transgressive basée sur la libération de toutes leurs pulsions. Korine prend alors une décision forte : ce voyage-là sera sans retour, et toute intrusion de la réalité provoquera l'expulsion d'une des filles hors du rêve, mais surtout hors du film. Faith (Selena Gomez) ne pourra supporter de se retrouver entourée de blacks défoncés et libidineux et Brit (Rachel Korine) se retrouvera avec une balle dans le bras ; cauchemar social ou peur de la mort, autant de motifs qui poussent à un réveil brutal, mais sur lequel Korine ne veut pas s'attarder. Il préfère rester avec les deux autres, Brit (Ashley Benson), la plus sexy, et Candy (Vanessa Hudgens), la plus dangereuse. Elles accomplissent ensemble le dernier mouvement du film, sa «route de briques jaunes» à lui.

Spring Breakers, déjà passablement déconstruit et planant, repousse encore ses propres limites. Comme l'illustration parfaite de la chanson des Cramps, Korine montre des «bikinis girls with machine guns», naïades sublimes brandissant des fusils à canon sciés, des revolvers et des mitraillettes tout en arborant des cagoules de ski roses sur la tête. Un peu Pussy Riot, un peu Antonia Montana, elles avancent sans se retourner, sans même que le cinéaste ne leur réserve le moindre châtiment à l'arrivée, sinon celui d'avoir pour de bon la tête à l'envers. D'ailleurs, dans ce dernier tiers, le code a changé, et c'est désormais elles qui le prononcent : «Spring break forever, bitches !». Ce «forever» est un souhait, un appel à ne jamais sortir du rêve ; grâce à la mise en scène de Korine, elle devient une réalité ambivalente, à la fois aliénation ultime et jouissance absolue. On entendrait presque le cow-boy de Mulholland drive venir murmurer à Diane : «Time to wake up, baby». Mais les yeux ne s'ouvrent pas, ou plutôt, ils restent définitivement grand ouverts, plongés dans l'extase.


Spring Breakers

De Harmony Korine (ÉU, 1h32) avec James Franco, Vanessa Hudgens...

De Harmony Korine (ÉU, 1h32) avec James Franco, Vanessa Hudgens...

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Pour financer leur Spring Break, quatre filles aussi fauchées que sexy décident de braquer un fast-food. Et ce n’est que le début… Lors d’une fête dans une chambre de motel, la soirée dérape et les filles sont embarquées par la police.


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"The Dead Don't Die" : Comme un petit goût de reviens-y-pas

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Centerville, États-Unis. Depuis la fracturation des Pôles, la terre est sortie de son axe et de drôles de phénomènes se produisent : la disparition des animaux ou l‘éveil des macchabées qui attaquent la ville. Au bureau du shérif Robertson, on commence à lutter contre les zombies… Certes oui, l’affiche de The Dead Don’t Die vantant son « casting à réveiller les morts » a de la gueule. Mais empiler des tombereaux de noms prestigieux n’a jamais constitué un gage de qualité, ni garanti de provoquer le tsunami de spectateurs escompté par les producteurs. Voyez les cimetières, où l’on trouve pourtant la plus forte concentration de génies au mètre carré (et une proportion non négligeables de sinistres abrutis) : outre les taphophiles, ils ne rameutent guère les foules. Blague à part, cette affiche reproduisant luxueusement celle plus brute de décoffrage de La Nuit des Morts-Vivants (1968) annonce d’emblée la couleur : Jarmusch vient rejouer la partition du classique horrifique de George A. Romero. C’est loin d’être la premiè

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The Disaster Artist : Le fort minable James Franco

ECRANS | de et avec James Franco (E.-U., 1h44) avec également Dave Franco, Seth Rogen…

Vincent Raymond | Mercredi 7 mars 2018

The Disaster Artist : Le fort minable James Franco

Raconté du point de vue de Greg Sestero, un apprenti acteur fasciné par l’excentrique Tommy Wiseau, son condisciple en cours de théâtre, The Disaster Artist raconte comment celui-ci écrivit, produisit et dirigea The Room (2003), un drame si mauvais qu’il fut sacré nanar culte. Hollywood suit à sa façon le dicton “léché, lâché, lynché” : à l’envers. En clair, une personnalité qui se ridiculise ou déchaîne la vindicte populaire devient, après une nécessaire phase de purgatoire, le substrat idéal pour un film — l’alchimie des studios transformant le vil plomb du réel en or au box-office. Souvent réservés aux politiques (Nixon, Bush), récemment à Tonya Harding, ces biopics volontiers endogènes puisent ainsi dans la masse insondable des casseroles californiennes. On se souvient que Ed Wood (1994) avait permis à Burton non seulement payer un tribut sincère au roi de la série Z, mais de participer à sa postérité. The Disaster Artist ne peut décemment pas revendiquer

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Every Thing Will Be Fine

ECRANS | À partir d’un matériau ouvertement intimiste et psychologique, Wim Wenders réaffirme la puissance de la mise en scène en le tournant en 3D, donnant à cette chronique d’un écrivain tourmenté des allures de prototype audacieux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 29 avril 2015

Every Thing Will Be Fine

On le croyait engoncé dans sa stature d’icône has been, contrebalançant la médiocrité de ses films de fiction par des documentaires consacrés à des "stars" culturelles (Pina Bausch, Sebastiao Salgado)… Mais Wim Wenders a encore la gnaque, et c’est ce que prouve Every Thing Will Be Fine. Le réalisateur de Paris, Texas est allé dégotter le scénario d’un Norvégien, Bjorn Olaf Johannessen, l’a transposé dans une autre contrée enneigée mais anglophone, le Canada, l’a revêtu d’un casting international et sexy (James Franco, Charlotte Gainsbourg, Marie-Josée Croze, Rachel MacAdams) et, surtout, l’a réalisé en 3D. Mais pas pour lancer des objets à la figure du spectateur ; il aurait de toute façon du mal puisque l’histoire est du genre intimiste de chez intimiste. On y suit sur une douzaine d’années les vicissitudes d’un écrivain (Franco) en panne et en bisbille avec sa compagne (MacAdams). Après une énième dispute, il écrase par accident l’enfant d’une jeune femme secrète (Gainsbourg) vers qui il sera attiré comme un aimant. Le récit avanc

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Palo Alto

ECRANS | Dans la famille Coppola, je demande la petite-fille, Gia, qui s’inscrit dans la lignée de Sofia en regardant l’ennui d’une poignée d’adolescents californiens friqués et à la dérive. Ça pourrait être agaçant, c’est étrangement séduisant et troublant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 juin 2014

Palo Alto

Peut-on imaginer projet plus hype que ce premier film de Gia Coppola, petite-fille de Francis et nièce de Sofia et Roman, adapté des nouvelles autobiographiques écrites par James Franco, ici en professeur d’éducation physique qui prend son métier au pied de la lettre, au lycée comme en dehors ? Palo Alto traîne ce côté branché et chic jusque dans la matière de ses images, nimbées d’une légère brume à la mélancolie très arty — le chef opérateur s’appelle Autumn Duram et ça mériterait d’appeler Jacques Lacan — ne lésinant ni sur les ralentis, ni sur la pop et l’électro ambiant. Gia reconduit ainsi en mode mineur le grand thème de Sofia : le spleen adolescent né d’une rumination existentielle teintée d’ennui. On ne sait pas pourquoi April et Teddy, pourtant attirés l’un vers l’autre, se ratent et préfèrent se perdre dans des aventures sans issue, l’une avec son prof de sport donc, l’autre avec l’alcool et la drogue. Il y a bien chez April une famille manifestement à l’ouest — notamment un beau-père vraiment largué, incarné par un Val Kilmer poursuivant le numéro d’autodérision entamé dans Twixt — et chez Teddy, une sorte de désert affectif et quelques mauv

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As I lay dying

ECRANS | De et avec James Franco (ÉU, 1h49) avec Tim Blake Nelson, Danny MacBride…

Christophe Chabert | Lundi 7 octobre 2013

As I lay dying

Qui est James Franco ? Un dandy ? Un intellectuel ? Un phénomène branchouille ? Ainsi, la même semaine, il s’affiche devant la caméra déconnante de son pote Seth Rogen dans C’est la fin et fait ses débuts en tant que réalisateur. Enfin, pas vraiment, car si As I lay dying est son premier film à connaître une distribution sur les écrans français, il en a déjà tourné une quinzaine d’autres à un rythme fassbinderien, courts, moyens et longs, tous restés confidentiels. Cette adaptation de Tandis que j’agonise de Faulkner est en soi une énigme : s’agit-il d’une œuvre culottée, portée par un vrai regard de cinéaste, cherchant l’expérimentation plutôt que le conformisme, ou est-ce seulement le caprice arty d’un comédien à la mode qui se fait mousser en transposant à l’écran ses bouquins de chevet — aujourd’hui Faulkner, demain Cormac MacCarthy — ? La première partie, où Franco utilise avec une certaine audace le split screen pour retranscrire à la fois les actions et les monologues intérieurs des personnages, le tout dans une reconstitution minimale mais crédible, est assez fascinante, fidèle à la lettre du livre et à sa violence san

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Le Monde fantastique d’Oz

ECRANS | La rencontre entre Disney et Sam Raimi autour d’une ingénieuse genèse au «Magicien d’Oz» débouche sur un film schizo, où la déclaration d’amour au cinéma du metteur en scène doit cohabiter avec un discours de croisade post-Narnia. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 mars 2013

Le Monde fantastique d’Oz

En écrivant la semaine dernière que Spring Breakers était une variation autour du Magicien d’Oz où James Franco serait une version gangsta dudit magicien, on ne savait pas encore que celui-ci l’incarnait pour de bon dans cette version signée Sam Raimi. Il faut dire que le titre français est trompeur : il laisse entendre que l’on est face à un remake du classique de Victor Fleming, alors qu’il en écrit en fait la genèse. Il s’agit donc de raconter comment un prestidigitateur minable et très porté sur la gente féminine, qui se rêve en Thomas Edison mais se contente de tours à deux sous dans une roulotte du Kansas, va passer de l’autre côté de l’arc-en-ciel et découvrir le monde d’Oz, ses vilaines sorcières et son chemin de briques jaunes. Sam Raimi rend avant tout un hommage esthétique à l’original : il débute par trente minutes en noir et blanc, son mono et format carré, avant de laisser exploser couleurs, effets sonores et 3D débridée par la suite. Il y a là une jolie déclaration d’amour au cinéma comme illusion permanente et néces

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Il était une foi…

ECRANS | Un feu d’artifices de films majeurs en mars : Korine, Malick, Cianfrance, Jaoui et Bacri… C’est très simple, si vous n’allez pas au cinéma ce mois-ci, c’est que vous n’aimez pas ça. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 2 mars 2013

Il était une foi…

A priori, rien ne rapproche Spring Breakers (6 mars) de l’enfant terrible Harmony Korine et À la merveille de Terrence Malick (13 mars). D’un côté, la virée sexe, drogues et dubstep dans une Floride de tous les excès de quatre bimbos (débauchées de chez Disney) de la classe moyenne, qui s’improvisent braqueuses pour s’offrir un «Spring break» avant de tomber sous le charme vénéneux d’un dealer-gangster-rappeur surnommé Alien (un James Franco monstrueux). À l’arrivée, un trip narcotique à la narration déconstruite et aux images hallucinées, que l’on peut voir comme une version très libre du Magicien d’Oz. Korine a en commun avec Malick (dont il est grand fan) de chercher la sidération visuelle permanente, un cinéma du fragment et de la beauté pure qui raconte par l’image les états des personnages en les fondant dans leur environnement. Avec À la merveille, Malick s’intéresse à l’amour sous toutes ses formes (d’une femme ou de Dieu), qu’il regarde comme une marée montante et descendante — ce n’est pas pour rien si «la merveille» du titre désigne le Mont Saint-Michel. Le film est sublime, élégiaque et profond, riche de nombreux

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