Leviathan

ECRANS | De la farce noire à la tragédie en passant par le polar mafieux, Andreï Zviaguintsev déploie un étourdissant arsenal romanesque pour faire le portrait d’une Russie gangrenée par la corruption, où sa mise en scène atteint un point de perfection vertigineux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

Quelque part, dans un bout de Russie oubliée de tout, se joue un drame minuscule aux échos majuscules. Kolia vit avec sa seconde femme et son fils au bord de la mer de Barents, dans une vieille maison que convoite le maire de la ville. Condamné à être expulsé, il fait appel à un avocat moscovite pour tenter d'infléchir la décision de la justice. Comme dans un western, cet étranger débarque en territoire inconnu et sa présence va bouleverser une micro-société déjà divisée, précipitant la tragédie tout en révélant les mœurs du pouvoir local. Sujet ô combien politique qu'Andreï Zviaguintsev va aborder par d'imprévisibles ruptures de ton. Lui, le cinéaste austère et grave du Retour et d'Elena, choisit de traiter toute la première partie comme une farce noire où les personnages, régulièrement imbibés de vodka, sont comme les reflets tordus et hilarants de la Russie éternelle, celle de Tchekhov ou de Mikhalkov, dont Leviathan serait l'antidote parfait. La caricature des édiles locaux, que ce soit le maire alcoolique et adepte de parties fines, ses adjoints idiots ou ce pope aux allures de parrain mafieux, jette ainsi un regard sardonique sur la corruption qui gangrène le pays. Mais chez Zviaguintsev, la peinture sociale n'est jamais manichéenne : Kolia néglige sa belle et jeune épouse, a abdiqué son autorité sur son fils, et ses amis ne trouvent rien de mieux à faire qu'une partie de tir sur les portraits des dirigeants russes, de Lénine à Eltsine — Poutine est épargné car «il manque le recul historique».

L'ivre de Job

Le récit, qui s'inspire du Livre de Job, fait donc s'abattre sur Kolia une pluie de calamités dont il est parfois l'agent involontaire, parfois la victime expiatoire. Petit à petit, et après un détour inattendu par le polar, le film vire à la tragédie, mais le lyrisme de la mise en scène de Zviaguintsev, cette capacité à magnifier chaque plan par un sens exceptionnel du cadre, de la lumière et du son, refuse tout pathos. Le combat est ici autant celui de Kolia contre les autorités, que celui d'une nature majestueuse brutalement dérangée par les passions humaines : un suicide est ainsi raconté à travers une simple collure qui relie le plan d'un visage à celui d'une mer déchaînée. Ce genre de fulgurances sont nombreuses dans Leviathan, dont la perfection stylistique vient encore enrichir un scénario d'une remarquable richesse romanesque, capable de rassembler dans une alchimie invisible humour trivial et allégorie mythologique.

Leviathan
D'Andreï Zviaguintsev (Russie, 2h21) avec Alexeï Serebriakov, Elena Liadova…
Sortie le 24 septembre

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Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Lettre de Cannes #1

Cher Petit Bulletin, M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera". De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'ampleur stratosphériq

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L’âme russe amère de Zviaguintsev

ECRANS | Événement de cette rentrée cinéma, Leviathan place Andreï Zviaguintsev en orbite dans la galaxie des grands cinéastes mondiaux. Son œuvre, encore brève — quatre films — a évolué avec son pays d’origine, la Russie, dont il est aujourd’hui le critique le plus cinglant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

L’âme russe amère de Zviaguintsev

Son entrée en cinéma fut fracassante : Le Retour, premier film, Lion d’or à Venise, révélation d’un immense metteur en scène doté d’une puissance visuelle perceptible dans le moindre de ses cadres, capable d’apporter une dimension mythologique à un récit simple — deux enfants voient leur père revenir au foyer et s’embarquent avec ce géniteur inconnu et ténébreux en direction d’une île symbolique. Il était aisé à l’époque de comparer le travail d’Andreï Zviaguintsev à celui de Tarkovski, figure tutélaire d’un cinéma soviétique dont il fut le martyr exilé. Comparaison piégée puisque cette captation d’héritage pouvait passer pour une tentative de maniérisme pure et simple, que seule la force émotionnelle du Retour venait contredire. Zviaguintsev commence sa carrière de cinéaste  en 2001, dans le premier âge de la Russie poutinienne, en quête d’un passé mythique tout en laissant la corruption gangrenée ses élites. Les datchas aux cheminées fumantes, les paysages hors du temps et les figures bibliques de son premier film semblaient synchrones avec ce désir de célébrer l’âme russe éternelle. Soupçon confirmé avec son deuxième long, Le Bannissement ;

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Elena

ECRANS | Incroyable retour du réalisateur du Retour d’Andreï Zviaguintsev avec cette œuvre faussement tranquille et réellement subversive où la langueur contemplative explose face à la violence de classe. Pas loin du chef-d’œuvre ! Christophe Chabert

Marc Chassaubene | Vendredi 2 mars 2012

Elena

«Comme un oiseau sur la branche, j’ai essayé, à ma manière, d’être libre» chantait Leonard Cohen. Andreï Zviaguintsev commence effectivement par filmer longuement un oiseau sur une branche. Très longuement. Remonte le souvenir (douloureux) de son précédent Bannissement, sa Russie rupestre et mythologique, ses plans répétitifs… Souvenir qui se prolonge dans les premières scènes, où le cinéaste déploie sa précision photographique au service d’une lenteur trop calculée. On y découvre Elena aux petits soins avec Vladimir, vieillard glacial et autoritaire. Est-ce sa bonne ? Son épouse ? Les deux, en fait : Elena était femme de ménage mais a fini par se marier avec son employeur. Là encore, leur demeure bourgeoise figure une Russie hors du temps, figée, loin des temps présents. Et soudain, boum ! Elena sort, prend le métro et se retrouve de plain-pied avec le Moscou d’aujourd’hui. C’est un choc, que la mise en scène intensifie par des plans plus courts et la musique sérielle de Philip Glass, judicieusement employée. Fracture ouverte  Le film prend alors son envol et ne redescendra plus des hauteurs. On découvre qu’Elena a un

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