A most violent year

ECRANS | J. C. Chandor explore à nouveau les flux du capitalisme américain en montrant l’ascension d’un self made man dans le New York violent et corrompu de 1981. Un thriller glacial, élégant et cérébral qui confirme son auteur comme la révélation américaine des années 2010. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

La chute d'une banque et de ses employés lors de la crise financière de 2008 ; un marin solitaire en perdition sur l'océan ; un entrepreneur cherchant à faire fructifier son business malgré une violence omniprésente et la pression des juges et de ses concurrents. Quoi de commun entre Margin call, All is lost et A most violent year, les trois premiers films (en trois ans !) de J. C. Chandor ? Une affaire de flux et de cap, de tempêtes et d'éthique, de systèmes déréglés et d'humanité en péril.

Le protagoniste de A most violent year, Abel Morales, aime les lignes droites. On le découvre longeant les quais de New York pour son footing quotidien, dans un travelling latéral qui vaut résumé de son caractère ; il ne cessera de le répéter : toute sa vie, il a suivi «le droit chemin». Cet entrepreneur ambitieux, qui a fait de la distribution du pétrole son fonds de commerce, est sur le point de gravir un échelon en rachetant des entrepôts au bord de l'Hudson à une famille de juifs traditionalistes. Self made man et fier de l'être, il vit avec sa femme Anna, qui est à la fois sa comptable, sa conseillère et la source de l'empire qu'il entend construire. Car Anna vient d'une famille mafieuse, et c'est cette engeance-là qui a permis à Abel de monter son capital de départ.

Qu'importe à vrai dire, puisque ces racines pourries ont laissé croître un arbre qu'Abel pense sain et conforme à son rêve américain. Aussi, quand la justice commence à lui reprocher des détournements de fonds, il pense à une cabale contre lui, un mauvais coup de ses concurrents. D'autant plus qu'en cette année 1981, l'année la plus violente que New York ait jamais connue, une vilaine mode se développe dans les rues : voler les camions remplis de fioul, dans des opérations armées visiblement bien organisées. Par qui et pourquoi ?

Sauve-qui-peut (l'argent)

La stimulante complexité des enjeux, des personnages et de la trame romanesque écrits par Chandor révèle une très limpide continuité entre A most violent year et ses films précédents. L'incident déclencheur — le vol du camion et le tabassage de son chauffeur — fait figure de trou dans la coque du navire édifié par Abel et le pousse à sortir de sa neutralité afin de rétablir un ordre propice à ses affaires, comme il poussait le marin Redford à colmater la brèche de son voilier pour survivre et les banquiers de Margin call à sacrifier leurs employés pour préserver une économie en plein naufrage. Dans tous les cas, c'est bien le système libéral et capitaliste qui, dans sa version schématique ou monstrueuse, provoque son propre dérèglement : la loi de l'offre et de la demande envers l'or noir ici, les flux de marchandises en transit sur l'océan dans All is lost, la logique des subprimes dans Margin call. Et la réponse consiste en un sauve qui peut où il s'agit tantôt de se préserver soi-même, tantôt de garantir la survie du système.

Abel Morales pense que ses valeurs, son éthique et son respect de la loi seront les plus forts face aux tentatives de déstabilisation qu'il subit. Mais le ver est dans le fruit depuis longtemps, et malgré ses efforts pour ne jamais céder ni aux intimidations, ni à la gangrène de la violence qui l'entoure, il ne pourra que constater le chaos semé par son entreprise. Derrière le couple glamour Abel / Anna — et ses deux formidables interprètes, Oscar Isaac, dans un registre pacinien, et Jessica Chastain, révélant une cruauté glaciale qu'on ne lui soupçonnait pas — c'est l'union entre un Othello et une Lady Macbeth que raconte Chandor.

Cette dimension shakespearienne fait évidemment le lien avec deux fameux cinéastes américains : Coppola et James Gray. Chandor possède, comme eux, ce goût de la modernité hollywoodienne, héritière par son élégance et son ambition des grands récits classiques, mais refusant le manichéisme et le schématisme de l'âge d'or pour une plus inconfortable réflexion sur l'ambiguïté et la relativité morale.

Businessmen / gangsters, même combat

À plusieurs reprises, Chandor filme ainsi ses businessmen comme des gangsters, rattachant son film à des mythologies contemporaines bien connues, celles du Parrain ou des Affranchis notamment. Mais cette comparaison est parfaitement réversible, les mythologies en question n'étant que des travestissements des méthodes libérales dans une économie parallèle. Toute la question de A most violent year reste de savoir jusqu'à quel point tous ces codes ne relèvent pas de la convention pure et simple et comment la loi, elle-même pas exempte de paradoxes — l'ironie finale du film montre bien que dans ce grand jeu d'échec, chacun déplace ses pions en espérant en tirer un profit en bout de course — ne fait que tracer une ligne fragile et arbitraire entre les "bons" et les "méchants". Dans tous les cas, certains restent sur le carreau, et surtout les plus faibles, à la fois victimes de ceux qui dirigent et de ceux qui extorquent, des patrons et des truands.

Avec ce thriller à la mise en scène au cordeau, où Chandor manifeste une fois encore son amour des acteurs, et dans lequel il glisse de rares scènes d'action particulièrement virtuoses et intenses, le rêve américain est comme mis à nu, dans tous ses sombres paradoxes et sa brutale cruauté.

A most violent year
De J. C. Chandor (ÉU, 2h) avec Oscar Isaac, Jessica Chastain, Albert Brooks…


A most violent year

De J. C. Chandor (EU, 2h05) avec Oscar Isaac, Jessica Chastain...

De J. C. Chandor (EU, 2h05) avec Oscar Isaac, Jessica Chastain...

voir la fiche du film


New York - 1981. L'année la plus violente qu'ait connu la ville. Le destin d'un immigré qui tente de se faire une place dans le business du pétrole. Son ambition se heurte à la corruption, la violence galopante et à la dépravation de l'époque qui menacent de détruire tout ce que lui et sa famille ont construit.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Simon Kinberg : « l’émotion primait sur l’action »

X-Men : Dark Phoenix | De passage à Paris (où se déroule l’épilogue du film), l’équipe de X-Men : Dark Phoenix est revenue sur la conception de nouvel opus. Propos rapportés de la conférence de presse.

Vincent Raymond | Mercredi 5 juin 2019

Simon Kinberg : « l’émotion primait sur l’action »

Pourquoi vous êtes-vous focalisée ici sur le personnage de Jean Grey ? Simon Kinberg : D’abord, je suis tombé amoureux du personnage de Phoenix : je le trouvais absolument fascinant, comme tout le monde parmi les X-Men. J’aimais aussi l’idée d'un personnage qui perdait à la fois sa tête et ses pouvoirs, mais également voir de quelle manière cela affectait tous les X-Men ; comme des ennemis deviennent des amis, comment des amis, au contraire, devenaient des ennemis. Et puis il y avait ce dilemme : lorsque l’on a des amis proches qui perdent temporairement pied, quand cesse-t-on de vouloir les sauver ? Il était important ici de montrer que les conséquences du combat intérieur de Jean Grey font souffrir les autres autant qu'elle-même. Il fallait donc que le film ait une qualité intime humaine presque primitive ; et que l’on sente ce combat jusque dans le style, les acteurs ainsi qu'un forme plus naturaliste. Quand on a une telle distribution, il faut lui donner de vraies scènes afin que les acteurs puissent exercer leurs super-pouvoirs — qui est d'être formidables.

Continuer à lire

Seul sur mars

ECRANS | “Dans l’espace, personne ne vous entendra crier“ menaçait l’affiche d’"Alien". Trente-six ans plus tard, Ridley Scott se pique de prouver la véracité du célèbre slogan, en renouant avec l’anticipation spatiale. Et met en orbite son meilleur film depuis plusieurs années sidérales. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Jeudi 29 octobre 2015

Seul sur mars

Ridley Scott est du style à remettre l’ouvrage sur le métier. Obsessionnel et perfectionniste, sans doute insatisfait de ne pas avoir repris à Cameron le leadership sur la SF spatiale avec Prometheus (2012) — qui ressuscitait les mannes (toujours très vivaces) d’Alien en lui offrant une manière de préquelle — le cinéaste semble cette fois avoir voulu en remontrer à Cuarón et Nolan, les nouveaux barons du genre. Deux auteurs qui, comble de l’impudence, lui avaient emprunté (l’un dans Gravity, l’autre dans Interstellar) son approche réaliste des séjours cosmiques, très éloignée du traitement ludique propre au space opéra. Et qui fait de l’espace un contexte original dans lequel s’instaurent des événements générateurs de tension, d’un suspense — et non une fin en soi. Cette rivalité implicite (on pourrait parler d’émulation) entre cinéastes, rappelant la course à la Lune entre les grandes puissances de la Guerre froide — chacune rivalisant de conquêtes et d’annonces narquoises pour affirmer sa suprématie — ne s’effectue pas dans la surenchère, décidément trop tape-à-l’œil. Mais au contraire dans la sob

Continuer à lire

Interstellar

ECRANS | L’espace, dernière frontière des cinéastes ambitieux ? Pour Christopher Nolan, c’est surtout l’occasion de montrer les limites de son cinéma, en quête de sens et d’émotions par-delà les mathématiques arides de ses scénarios et l’épique de ses morceaux de bravoure. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 5 novembre 2014

Interstellar

Un an à peine après Gravity, au tour de Christopher Nolan de s’aventurer dans l’espace pour en donner une image scientifiquement correcte et réaliste avec Interstellar. Le futur du film est une vision à peine déformée de celui qui nous attend, marqué par la pénurie de céréales et les dérèglements climatiques, au point de pousser l’homme à chercher par-delà notre système solaire d’autres planètes habitables. Nolan centre son approche sur une famille purement américaine, dont le père décide de rejoindre une équipe d’astronautes pour s’engouffrer dans un «trou de ver» et rejoindre une autre dimension du temps et de l’espace. L’intime et le cosmos, les paradoxes liés à la relativité temporelle, les autres mondes dominés par des éléments uniques et déchaînés — l’eau, la glace ; c’est un territoire ambitieux qu’arpente Nolan, mais plutôt que d’en faire une plongée vers l’inédit, il le ramène vers sa propre maîtrise, désormais avérée, pointant toutes les limites de son cinéma. Dans l’espace, personne ne vous entend rêver Les trois gran

Continuer à lire

All is lost

ECRANS | Le réalisateur de Margin call surprend avec cet étonnant huis clos à ciel ouvert où un homme seul, sans nom et sans passé, lutte pour sa survie face à un océan hostile, dans un film d’aventures minimaliste qui est aussi un documentaire sur son acteur Robert Redford. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 29 novembre 2013

All is lost

«Je suis désolé». Ce sont les premiers mots que l’on entend dans All is lost, et ce seront quasiment les seuls. Ils proviennent d’une lettre rédigée, après huit jours de survie et au moment où il pense que «tout est perdu», par un homme dont on ne saura rien : ni son nom, ni son passé, ni le pourquoi de sa présence sur un voilier de plaisance baptisé le Virginia Jean qui a eu le malheur de heurter un container de baskets coréennes à la dérive. Cet homme, «notre homme» comme il est écrit au générique de fin, c’est Robert Redford. L’acteur, que l’on ne voyait plus trop sur les écrans sinon dans ses propres films, mais dont on connaissait l’activisme (controversé) au sein du festival de Sundance, est donc seul à l’écran pendant une heure quarante. Et il y est impressionnant, magistral, fascinant. J. C. Chandor remet Redford non seulement au cœur d’un film, mais aussi au cœur de la légende du cinéma américain, aux côtés de Newman, Pacino, De Niro, et All is lost, en plus d’être un passionnant film d’aventure minimaliste à côté duquel

Continuer à lire

Inside Llewyn Davis

ECRANS | Nouvelle merveille des frères Coen, l’odyssée d’un chanteur folk raté des années 60 qui effectue une révolution sur lui-même à défaut de participer à celle de son courant musical. Triste, drôle, immense… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 4 novembre 2013

Inside Llewyn Davis

Les dernières répliques de Burn after reading valent définitivement comme maxime du cinéma des frères Coen. Llewyn Davis, leur dernier anti-héros, n’échappe pas à cette loi : au terme d’un cycle narratif étourdissant, il n’a rien appris, sinon qu’il ne le refera pas — mais cet éternel retour laisse entendre qu’en fait si, il se fourvoiera dans la même impasse sombre… Llewyn Davis n’est pas un mauvais chanteur folk : les Coen le prouvent en le laissant interpréter en ouverture un de ses morceaux dans son intégralité, et c’est effectivement très beau. Mais le talent ne garantit pas le succès et Llewin collectionne surtout les déconvenues. Ses disques ne se vendent pas, son manager le fait tourner en bourrique — scène admirablement écrite où la surdité du vieux grigou devient paravent à sa pingrerie — il met enceinte la copine d’un autre chanteur, qui lui répète en boucle son statut de loser. Et il n’est même pas foutu de veiller sur le chat de ses hôtes, fil rouge d’un premier acte d’une étonnante drôlerie où Llewin dérive d’un appartement à l’autre, en quête du félin dans les rues et d’un peu d’argent pour vivre.

Continuer à lire

Zero Dark Thirty

ECRANS | Sur la traque de Ben Laden par une jeune agent de la CIA, Kathryn Bigelow signe un blockbuster pour adultes, complexe dans son propos, puissant dans sa mise en scène de l’action, personnel dans le traitement de son personnage principal. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 janvier 2013

Zero Dark Thirty

Dans Démineurs, Kathryn Bigelow montrait avec un mélange de fascination et de distance critique le travail de quelques GIs en Irak drogués à l’adrénaline guerrière. La soif d’action et d’efficacité de la cinéaste concordait avec leur propre plaisir du danger, jusqu’à ce qu’un vide existentiel vienne les aspirer dans la dernière séquence. Zero Dark Thirty est comme une variation autour du même thème, à ceci près que le sujet est encore plus explosif : comment, durant dix longues années, Maya (Jessica Chastain), va pister Oussama Ben Laden, d’abord comme une jeune agent de la CIA intégrant une équipe chevronnée, puis seule face à l’inertie de sa hiérarchie. Écrit en épisodes scandés par les nombreuses défaites occidentales contre cet ennemi fantomatique, Zero Dark Thirty raconte dans un même geste l’enquête, ses erreurs, ses impasses et son succès final, et l’apprentissage de Maya, ce qui pour Bigelow revient à lui conférer l’aura d’une héroïne. Défaite intérieure Dès le premier mouvement, une longue et éprouvante séquence de torture, Maya se tient dans une zone grise : témoin passif de l’interrogatoire mais déjà déter

Continuer à lire

Des hommes sans loi

ECRANS | De John Hillcoat (ÉU, 1h55) avec Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jessica Chastaing…

Christophe Chabert | Vendredi 7 septembre 2012

Des hommes sans loi

Un casting en or, un scénario signé Nick Cave, un cinéaste (John Hillcoat) jusqu’ici connu pour son intégrité, l’envie de transposer les codes du western à l’époque de la prohibition : sur le papier, Des hommes sans loi semblait être le film idéal, à la fois ambitieux et divertissant. Et pourtant, il n’est rien de tout ça. Phagocytée par la maniaquerie de sa reconstitution historique, la mise en scène ne prend jamais son envol, ne développe aucun style et échoue à rendre crédible ce qui se passe à l’écran. Le lien entre les trois frères est purement théorique, les relents mythologiques (l’invincibilité de Tom Hardy) sont si maladroitement amenés qu’ils finissent par virer au gag involontaire. Le sommet est atteint avec la prestation, à hurler de rire, de Guy Pearce en méchant dont l’acteur souligne à très gros traits l’homosexualité refoulée. Il faut dire qu’Hillcoat achève de lui savonner la planche lors d’une scène qui, au lieu de révéler au grand jour ce que tout le monde avait compris, noie stupidement le poisson pour éviter de se fâcher avec la censure. Timoré, impersonnel, d’une inexplicable lenteur, Des hommes sans loi n’est même pas un bon film de multi

Continuer à lire

Take shelter

ECRANS | Un Américain ordinaire est saisi par une angoisse dévorante, persuadé qu’une tornade va s’abattre sur sa maison ; à la fois littéral et métaphorique, ce deuxième film remarquable confirme que Jeff Nichols est déjà un grand cinéaste. Christophe Chabert

Marc Chassaubene | Jeudi 22 décembre 2011

Take shelter

Au départ, ce n’est qu’un rêve : une tornade impressionnante se forme dans le ciel et bouche l’horizon ; mais ce n’est pas de la pluie qui se met à tomber, plutôt une espèce d’huile de moteur. Quand Curtis (Michael Shannon, qui renouvelle son emploi d’individu borderline en intériorisant au maximum ses émotions) se réveille, l’angoisse est toujours là. Durant la première partie de Take shelter, ce modeste ouvrier, père attentionné d’une petite fille sourde, marié à une femme exemplaire (la splendide Jessica Chastain, encore plus convaincante ici que dans The Tree of life), va faire d’autres cauchemars : son chien se jette sur lui et le mord, des silhouettes menaçantes brisent le pare-brise de sa voiture, les meubles de son salon se soulèvent et restent en suspension… Cette inquiétude se déverse peu à peu dans son quotidien, l’amenant vers une psychose dont l’issue devient l’abri anti-tornade qu’il a découvert dans son jardin. Tempête sous un crâne La force de Take shelter tient à cette capacité à faire cohabiter un spectacle figuratif reposant sur des effets spéciaux magnifiques mais jamais gratuits, et son exact contra

Continuer à lire