"En guerre" : La Loi n'a pas dû marcher

On ne Loach rien ! | « Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu » Citant Brecht en préambule, et dans la foulée de La Loi du marché Stéphane Brizé et Vincent Lindon s’enfoncent plus profondément dans l’horreur économique avec ce magistral récit épique d’une lutte jusqu’au-boutiste pour l’emploi. En compétition Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mercredi 16 mai 2018

Quand la direction de l'usine Perrin annonce sa prochaine fermeture, les représentants syndicaux, Laurent Amédéo en tête, refusent la fatalité, rappelant la rentabilité du site, les dividendes versés par la maison-mère allemande aux actionnaires, les sacrifices consentis. Une rude lutte débute…

Nul n'est sensé ignorer La Loi du marché (2015), pénultième réalisation de Stéphane Brizé, qui s'intéresse à nouveau ici à la précarisation grandissante des ouvriers et des employés. Mais il serait malvenu de lui tenir grief d'exploiter quelque filon favorable : cela reviendrait à croire qu'il suffit de briser le thermomètre pour voir la fièvre baisser. Mieux vaudrait se tourner vers les responsables de ces situations infernales conduisant le vulgum pecus à crever de préférence la gueule fermée. Des responsables que Brizé, et Lindon son bras armé, désignent clairement, révèlent dans leur glaçant cynisme et la transparence de leur opacité.

L'histoire d'En guerre est terrifiante. Car elle contient tous les ingrédients au cœur des grands conflits sociaux faisant l'actualité depuis trop longtemps : des accords d'entreprise frelatés (extorqués contre la promesse d'un maintien de l'activité, dénoncés quelques mois plus tard), l'incurie d'un État jouant la neutralité bienveillante mais trop soucieux de sauvegarder les intérêts privés pour s'engager auprès des vraies victimes (et préférant, le cas échéant, les faire tabasser par les CRS) ; un patronat au-dessus des lois comme de la morale, dont l'avidité ne connaît pas de limite. À cette synthèse — on devrait dire “pot-pourri“ — il faut ajouter le facteur temps, dont Brizé montre la redoutable contre-productivité sociale, puisqu'il est de facto l'allié des puissants : un conflit qui dure constitue un terreau propice pour qui souhaite semer des graines de doute, faire fleurir la division et voir éclore les ressentiments larvés.

Clairement engagé du côté des ouvriers, Brizé ne les héroïse pas à la soviétique au nom du dogme, bien au contraire. Face aux prédateurs libéraux froids et dépourvus d'affects, ils sont les seuls à manifester une humanité en étant les esclaves de leurs passions — comme la colère ou les ambitions individuelles. C'est ce qui fracturera le groupe. Comment ne pas penser au finale de La Colline des hommes perdus (1964) de Sidney Lumet…

Épique, éthique et cols bleus

Récit d'une défaite si faiblement victorieuse, En guerre construit son épopée tragique en incorporant à l'objectivité de son énonciation les voix de ces aèdes contemporains que sont les médias d'informations en continu. Dans l'immédiateté, ceux-ci transforment des faits en légende en en livrant une interprétation divergée — la succession des reportages tronquant opportunément la réalité et des communiqués partiaux en témoigne. Débutant par un flash info, s'achevant quasiment par une image amateur tournée au téléphone, En guerre en dit incidemment long sur le poids des images médiatiques, ces condensés forcément biaisés car livrés dépourvus de généalogie factuelle. Et, fatalement, interroge sur l'éthique du regard.

Le “cinéma social” réclame, au nom de la dignité des individus qu'il dépeint (souvent des victimes objectives) et des idées qu'il défend (en général, des valeurs de justice) une adéquation entre la forme et le fond. Soit un traitement brut et une esthétique sobre frisant l'ascèse. Si elle a un peu vitrifié le genre, la caméra à l'épaule des Dardenne ou de Loach, respectait ainsi cet équilibre en donnant une impression d'instabilité liée au “pris sur le vif“. L'absence de tout apprêt mélodique extra-diégétique (la bande originale) accentuait le vérisme des situations, de même que le recours à des comédiens non professionnels. L'enjeu étant, non pas de contrefaire la réalité (au risque de choir dans la caricature pathétique), mais d'en donner à travers la fiction la représentation la plus signifiante possible. Si pour La Loi du marché, Brizé avait opté pour une ligne ultra-radicale, il consent ici à quelques plages musicales qui n'oblitèrent en rien la puissance du réel. Elles apportent même un regain de panache dans la geste ou l'élégie. On pourrait parler de convergence des luttes.

En guerre de Stéphane Brizé (Fr., 1h53) avec Vincent Lindon, Mélanie Rover, Jacques Borderie…


En Guerre

De Stéphane Brizé (Fr, 1h52) avec Vincent Lindon, Mélanie Rover...

De Stéphane Brizé (Fr, 1h52) avec Vincent Lindon, Mélanie Rover...

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Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte‑parole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.


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"Sibyl" : Voleuse de vie

Dramédie | Une psy trouve dans la vie d’une patiente des échos à un passé douloureux, s’en nourrit avec avidité pour écrire un roman en franchissant les uns après les autres tous les interdits. Et si, plutôt que le Jarmusch, Sybil était LE film de vampires en compétition à Cannes ?

Vincent Raymond | Jeudi 2 mai 2019

Alors qu’elle cesse peu à peu ses activités de psychanalyste pour reprendre l’écriture, Sibyl est contactée par Margot, une actrice en grande détresse qui la supplie de l’aider à gérer un choix cornélien. Sybil accepte, mais elle va transgresser toutes les règles déontologiques… « On construit sur la merde », lâche à un moment Sibyl à sa patiente désespérée, comme l’aveu de sa propre déloyauté : pour accomplir son œuvre artistique et se réconcilier avec son propre passé, n’est-elle pas en train de piller les confidences de Margot, d'interférer dans sa vie ? Comme si la pulsion créatrice l’affranchissait des commandements inhérents à sa profession de thérapeute, et justifiait son entorse éthique majeure. Dans Petra de Jaime Rosales, un grand artiste — mais être humain parfaitement immonde — proclamait qu’il fallait être d’un égoïsme total pour réussir dans sa partie ; à sa manière, Sibyl suit son précepte. Coup de psychopompe La tentation est grande d’effectuer une interprétation lacanienne

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Vincent Lindon : « On fait ce métier pour s’oublier »

Dernier Amour | Passionné comme toujours et comme toujours passionnant, Vincent Lindon évoque sa nouvelle collaboration avec l’un de ses metteurs en scène fétiche. De l’approche d’un rôle historique et de la philosophie de l’interprétation des personnages…

Vincent Raymond | Jeudi 21 mars 2019

Vincent Lindon : « On fait ce métier pour s’oublier »

Comment avez-vous convaincu Benoît Jacquot, avec qui vous avez une longue complicité, de vous confier ce rôle de Casanova ? Vincent Lindon : Au départ, je venais le chercher pour déjeuner, il était dans son bureau et il parlait de son prochain film avec ses producteurs. Il m’a annoncé : « Je vais faire Casanova » Et j’ai aussitôt répondu : « Non, c’est moi qui vais faire Casanova. — Non, il a 26 ans, c’est l’histoire d’un jeune Casanova avec une dame plus âgée. — Ben, c’est plus ça. Il y a bien un moment où il est vieux ? — Tu plaisantes ? — Non, non, je suis très sérieux. — Fais attention, Vincent : si je te prends au mot, tu vas être bien embêté — Pas du tout : prends-moi au mot ! — Il y a bien un épisode avec la Charpillon… » Et ils ont bifurqué sur cette histoire. Qu’est-ce qui vous a séduit à ce point dans ce personnage ? Casanova, quand même ! Il n’y a pas beaucoup de personnages de cette dimension. J’ai fait Rodin, le professeur Charcot.

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"Dernier Amour" : Plaire, aimer, éconduire vite

ECRANS | De Benoît Jacquot (Fr., 1h38) avec Vincent Lindon, Stacy Martin, Valeria Golino…

Vincent Raymond | Jeudi 21 mars 2019

Au soir de sa vie, Casanova évoque à une confidente un épisode de sa vie aventureuse se déroulant à Londres, où il vivait alors en exil ; un souvenir douloureux lié à une femme dont il s’est épris, qui jamais n’a cédé à sa cour : la Charpillon, une courtisane au corps et à l’esprit bien faits… Comment diable éprouver de l’empathie pour la personne de Casanova, l’aventurier qui épousa le XVIIIe siècle en triomphant des geôles, des duels et des revers de fortune ; l’infaillible séducteur que sa réputation en tout lieues précédait et qui, de surcroît taquina la muse pour composer en sus de ses mémoires, quelques ouvrages réputés ? En le dépeignant dépourvu de ses talents et mérites, chevalier à la triste figure confronté au doute, à l’échec et à la déchéance. En rendant, en fait, à ce héros hors normes sa qualité d’humain. Le Casanova façonné par Benoît Jacquot pour Vincent Lindon (et réciproquement) apparaît ainsi comme une montagne de fragilité et de doute, au moment où la certitude de son prestige commence à s’effilocher, où de l’adret son charme verse dans l’ubac. Da

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"Une affaire de famille" : Notre petite sœur

Palme d'Or | de Kore-eda Hirokazu (Jap. 2h01) avec Lily Franky, Sakura Andô, Mayu Matsuoka…

Vincent Raymond | Mercredi 12 décembre 2018

Le fantasque Osamu est l’affectueux père d’une famille vivant de petites rapines et autres combines. Un jour, il ramène à la maison une gamine maltraités par ses parents et convainc sa femme de la recueillir comme si elle était leur fille… Personne ne niera que Kore-eda a de la suite dans les idées lorsqu’il s’agit de dresser des portraits de familles nippones singulières — c’est-à-dire appelées à se reconfigurer à la suite de la perte ou de l’ajout subit d’un membre. Pour Une affaire de famille, il empile les tranches de vies canailles, s’amusant dans un premier temps à faire défiler des instantanés du “gang“ Osamu. Plus attendrissant que redoutable, ce père aimant tient davantage du bras cassé folklorique “toléré“ par ses victimes que du féroce yakuza. Si le point de vue rappelle celui de The General (1997) de Boorman ou les Arsène Lupin dans la façon de construire une figure avenante à partir d’un malfrat, la modicité des larcins d’Osamu le dispense d’avoir à narguer les forces de l’ordre : l’estime dont il bénéficie demeure ici circonscrite à une sphèr

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"Leto" : Notre musique

ECRANS | de Kirill Serebrennikov (Rus.-Fr., 2h06) avec Teo Yoo, Roman Bilyk, Irina Starshenbaum…

Vincent Raymond | Mardi 11 décembre 2018

URSS, au début des années 1980. Sous le joug d’un régime communiste expirant, une scène rock tente d’émerger, soumettant ses textes aux dirigeants des maisons de la culture. À Leningrad, un jeune musicien émule d’Iggy Pop, Bowie et des Talking Heads, va éclater. Son nom ? Viktor Tsoï. Les plus quadra-quinquagénaires se souviendront peut-être d’avoir entendu au détour des bandes FM, par l’entremise du camarade Maneval notamment, une poignée d’enregistrements furieusement exotiques souffrant quelques distorsions, gagnées sans doute durant le franchissement du Rideau de fer, parmi lesquels le trépidant Mama Anarkia des Russes de Kino. C’est aux prémices de ce groupe, dont l’âme était Viktor Tsoï, que l’on assiste ici par le cinéma, qui se dit “Kino“ en russe. Une manière de boucler la boucle, loin d'être pas la seule. Car la situation de cette figure culturelle contestataire du passé trouve des échos dans celle de Serebrennikov, voix divergente contemporaine, assigné à résidence par le Kremlin d

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"Cold War" : Rideau de fer et voix de velours

Jazzy | de Paweł Pawlikowski (Pol.-G.-B.-Fr., 1h27) avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza…

Vincent Raymond | Mercredi 17 octobre 2018

Années 1950. Compositeur, Wictor sillonne la Pologne rurale pour glaner des mélodies populaires et trouver des voix. Bouleversé par celle de Zula, il fait de cette jeune interprète sa muse et sa compagne. Leur romance connaîtra des hauts des bas, d’un côté puis de l’autre du rideau de fer. Pawlikowski, ou la marque des origines. Est-ce un hasard si Cold War, ayant pour décor la Pologne d’après-guerre et d’avant sa naissance comme son film précédant Ida (2013), présente la également même radicalité formelle, la même rigueur quadrangulaire, le même noir et blanc ? Consciemment ou non, Pawlikowski renvoie ce faisant de ce pays au système intransigeant un visage âpre, et reproduit dans le même temps les procédés du cinéma des origines — en lui donnant toutefois la parole, même s’il l’économise. Son “année zéro“ intime devient un peu celle de la Pologne, voire celle du cinéma. Encore davantage ici, où l’histoire de Wictor et Zula s’inspire (on ne sait à quel degré) de celle de ses parents. Mais la rigueur formelle n’abolit pas tout

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"Girl" : Lara au bal du diable

Camera d'Or | Le portrait plein de vie d’une adolescente née garçon luttant pour son identité sexuelle et pressée de devenir femme. Une impatience passionnée se fracassant contre la bêtise à visage de réalité, filmée avec tact et transcendée par l’interprétation de l’étonnant·e Victor Polster.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Jeune ballerine de 15 ans, Lara se bat pour rester dans la prestigieuse école de danse où elle vient d’être admise, mais aussi pour accélérer sa transition de garçon en fille. La compréhension bienveillante de ses proches ne peut hélas en empêcher d’autres d’être blessants. Jusqu’au drame. Girl pose sur des sujets divers un regard neuf, lesquels sont loin de l’être : la danse comme école de souffrance et de vie (on se souvient de la claque Black Swan), la difficulté de mener une transition de genre (voir Transamerica), la vie d’un parent isolé élevant deux enfants. Des thèmes rebattus mais qui, par coagulation et surtout grâce à une approche déconcertante, c’est-à-dire bannissant les situations attendues, trouvent une perspective nouvelle. Ainsi, la question de l’acceptation par la famille du choix intime de la jeune Lara ne se pose même pas ; au contraire bénéficie-t-elle ici d’un accompagnement solide et complice. Quant aux professeurs de danse, ils n’ont rien des tyrans ordinaires martyrisant les petits rats. Bref, outre l’absence de la

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"The House that Jack built" : Numérotez vos bâtis !

Saignant | Lars von Trier s'insinue dans la tête d’un serial killer aux ambitions (ou prétentions ?) esthétiques démesurées pour en retirer une symphonie en cinq mouvements criminels. Une variation sur la mégalomanie et le perfectionnisme artistiques forcément uno brin provoc’ mais adroitement exécutée.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Jack aurait tellement voulu être architecte… Un destin contraire l’a fait ingénieur et affligé de TOC lui empoisonnant la vie, surtout lorsqu’il vient de commettre un meurtre. Car si, l’on y réfléchit bien, le principal tracas de Jack, c’est de devoir obéir à ses pulsions de serial killer… Peu importe si son esthétique ou ses dogmes évoluent au fil de sa prolifique filmographie — et lui confère au passage l’apparence d’un splendide magma —, Lars von Trier parvient à assurer à celle-ci une indiscutable cohérence par son goût maladif du défi stylistique et de la provocation morale, que celle-ci transparaisse dans la diégèse ou dans le discours d’accompagnement. Construire, dit-il Épouser comme ici le point de vue d’un détraqué jouissant dans l’esthétisation de la mise à mort de ses victimes participe évidemment de cette démarche : la mécanique humaine et celle, perverse, du suspe

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Lee Chang-dong : « Je voulais raconter la colère qui se forme chez les jeunes d’aujourd’hui »

Burning | Invité à ouvrir la saison de la Cinémathèque française (qui lui consacre une rétrospective), le cinéaste coréen y a présenté l’avant-première post-cannoise de son nouveau film, "Burning", adapté de Murakami et Faulkner. Conversation privée avec l’auteur de "Peppermint Candy".

Vincent Raymond | Vendredi 31 août 2018

Lee Chang-dong : « Je voulais raconter la colère qui se forme chez les jeunes d’aujourd’hui »

Burning usant volontiers d’une forme métaphorique, comment interpréter votre choix de faire de votre héros Jongsu un écrivain ayant du mal à écrire, sachant que justement vous avez débuté comme écrivain ? L C-d : Effectivement, Jongsu représente un aspirant écrivain, et je voulais montrer un caractère inhérent de ces jeunes gens, au moment où ils se posent beaucoup de questions sur ce qu’ils doivent absolument écrire. J’ai été écrivain. Il y a même un moment où je voulais écrire un roman : après avoir démissionné de mes fonctions ministérielles. Mais autour de moi, les gens étaient furieux, et me disaient de recommencer à faire des films. Alors j’ai abandonné. À présent, je suis un vieux cinéaste (sourire), mais dans mon for intérieur, je pense ne pas avoir trop changé. À chaque fois, je me demande comme un débutant quel film réaliser ; comment dialoguer avec les spectateurs… Cela traduit mes limites et mes faiblesses.

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"BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan" : Afros, blancs et méchants

Rire sous cape | Deux flics — l’un noir, l’autre blanc et juif — infiltrent la section Colorado du KKK. Le retour en grâce de Spike Lee est surtout une comédie mi-chèvre mi-chou aux allures de film des frères Coen — en moins rythmé. Grand Prix Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 28 août 2018

Colorado Springs, aube des années 1970. Tout juste intégré dans la police municipale, un jeune flic noir impatient de “protéger et servir” piège par téléphone la section locale du Ku Klux Klan. Aidé par un collègue blanc, sa “doublure corps“, il infiltrera l’organisation raciste… Spike Lee n’est pas le dernier à s’adonner au jeu de l’infiltration : dans cette comédie « basée sur des putains de faits réels » (comme l’affiche crânement le générique), où il cite explicitement Autant en emporte le vent comme les standards de la Blaxploitation (Shaft, Coffy, Superfly…), le réalisateur de Inside Man lorgne volontiers du côté des frères Coen pour croquer l’absurdité des situations ou la stupidité crasse des inévitables sidekicks, bêtes à manger leur Dixie Flag. Voire sur Michael Moore en plaquant en guise de postface des images fraîches et crues des émeutes de Charlottesville (2017). Cela donne un ton cool, décalé-cocasse et familier, rehaussé d’une pointe d’actualité pour enfoncer le clou, au cas où les allusions appuyées à la

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"Le Poirier sauvage" : L’arbre, le père et le puits

ECRANS | de Nuri Bilge Ceylan (Tur., 3h08), avec Doğu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yıldırımlar…

Vincent Raymond | Vendredi 31 août 2018

Fraîchement diplômé, Sinan rentre en Anatolie où son père instituteur, plutôt que de rembourser ses dettes de jeu, passe son temps à creuser un puits. Se rêvant écrivain, Sinan tente de réunir des fonds pour éditer son premier roman. Mission ardue dans la Turquie contemporaine… Entre saga et chronique sociale, ce portrait d’une jeunesse désenchantée naturellement en rupture avec ses aînés — le père de Sinan, traînant petits mensonges, son insolvabilité chronique et poussant ses ricanements satisfaits à tout bout de champ, donne carrément le bâton pour se faire battre — Le Poirier Sauvage la montre sans perspective non plus : n’étant pas assurés d’obtenir un emploi d’enseignant, ou déprimés à l’idée d’être affectés à l’intérieur des terres, les jeunes diplômés préfèrent rejoindre les forces anti-émeutes pour casser sans remords du manifestant — voilà qui en dit long sur l’état de l’État. Sans attaquer directement le régime d’Erdogan, Nuri Bilge Ceylan montre la délaïcisation de la Turquie et la prise en main des petites communautés villageoises par de néo-imams à la morale élastiqu

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Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »

Dogman | Un brave toiletteur pour chiens et une brute qui le traite pis qu’un chien sont au centre de Dogman, le nouveau conte moral de Matteo Garrone. Une histoire italienne d’aujourd’hui récompensée par le Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Marcello Fonte.

Vincent Raymond | Mercredi 5 septembre 2018

Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »

Dogman est inspiré d’un fait divers ? MG : Oui, il s’est déroulé à la fin des années 1980, et il est très célèbre en Italie parce qu’il a été particulièrement violent. Mais je tiens à dire qu’on s’en est très librement inspiré : on l’a retravaillé avec notre imagination. Il n’a jamais été question de reconstruire dans le détail ce qui s’était passé. On a également changé la fin, puisque Marcello est un personnage doux, incapable de violence. Dans le film, il agit par légitime défense, non par préméditation. Je suis particulièrement content que le film soit présenté dans un pays où ce fait divers n’est absolument pas connu : le spectateur idéal, c’est celui qui verra ce film sans avoir cette histoire en tête et sans comparaison avec la réalité. En Italie, le film a un peu souffert de ce fait divers — en tout cas au début. Certains spectateurs se disaient « ça va être extrêmement violent, donc je n’irai pas le voir ». Ensuite, le bouche-à-oreille l’a aidé. En fait, la violence

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"Dogman" : Un chien de sa chienne

Drame | de Matteo Garrone (It., int. -12 ans, 1h42) avec Marcello Fonte, Edoardo Pesce, Alida Baldari Calabria… Sortie le 11 juillet

Vincent Raymond | Mercredi 4 juillet 2018

Toiletteur pour chiens dans une cité délabrée, Marcello la bonne pâte devient le larbin d’une brute toxicomane terrorisant le quartier, Simoncino, lequel ne manque pas une occasion d’abuser de sa gentillesse. Mais après une trahison humiliante de trop, le frêle Marcello réclame son dû… « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » Blaise Pascal pressentait-il le décor de Dogman en rédigeant ses Pensées ? Vaste étendue ouverte sur une non moins interminable mer, cette scène rappelle l’agora de Reality, ce microcosme dans lequel une kyrielle de drames peut éclore et se jouer aux yeux de tous ; chacun étant libre d’ouvrir ou de fermer les yeux sur ce qui se déroule sous ses fenêtres. Et de se claquemurer dans une passivité complice, surtout, quand un fou-furieux a fait du secteur son espace de jeu. Mettre au ban une de ses victimes, la plus inoffensive (en l’occurence le serviable Marcello) tient de la pensée magique ou de l’exorcisme : en se rangeant implicitement du côté du bourreau, on espère

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"Sauvage" : Léo Love Caniveau

Drame | de Camille Vidal-Naquet (Fr., 1h39) avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Philippe Ohrel…

Vincent Raymond | Mercredi 5 septembre 2018

Pour se fournir sa came quotidienne, Léo se vend ici ou là à des hommes, traînant son corps délabré de SDF sur les pavés parisiens. Des occasions de s’en sortir se présentent à lui parfois, mais il préfère vivre dans l’instant présent, l’adrénaline du fix et la sueur des corps incertains… Venir après Van Sant, après Téchiné, après Chéreau, après Genet, enfin après tout le monde en somme, dans la contre-allée de la représentation des éphèbes clochardisés vendant leur corps contre au mieux une bouffée de drogue, c’est déjà risqué. Mais ensuite tomber dans le maniérisme esthétique du pseudo pris sur le vif (avec coups de zooms en veux-tu, en voilà, rattrapage de point), dérouler les clichés comme on enfile des perles (boîtes gays nids à vieux fortunés, musicien vicieux rôdant tel le vautour…) pour nous conduire à cette fin prévisible comme si elle avait été claironnée… Était-ce bien nécessaire ? L’ultime plan, en tant qu’évocation indirecte de Verlaine, a plus d’intérêt, de force et de sens que bien des simagrées précédentes. On peut également sauver une ou deux répliques, assez bien troussées — elles.

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"Un couteau dans le cœur" : Lesbien descendu ?

Sapho-melon | de Yann Gonzalez (Fr., 1h42) avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran…

Vincent Raymond | Mardi 28 août 2018

Productrice de séries Z porno gays, Anne digère mal sa rupture avec Loïs, sa monteuse. À ses finances déclinantes s’ajoute une épidémie de meurtres sanglants ravageant son équipe, laissant indifférente la police en cette fin des années 1970. Pourtant, Anne s’obstine à tourner… Copains comme cochons, Yann Gonzalez et Bertrand Mandico ont biberonné aux mêmes sources filmiques et partagent le désir de fabriquer un cinéma pétri de leurs références esthétiques. Mais quand le réalisateur des Garçons sauvages bricole un univers cohérent et personnel où affleure un subtil réseau d’influences savamment entremêlées, Gonzalez produit un bout-à-bout de séquences clinquantes et boiteuses se réfugiant derrière l’hommage à Argento, Jess Franco, Jean Rollin — qui sais-je encore parmi les vénérables du genre horifico-déshabillé — pour en justifier la kitschissime maladresse ou l’outrageuse complaisance. Tout ici semble procéder d’une extrême roublardise. En premier lieu le choix de “l’icône” Vanessa Paradis, dont les qualités d’actrice ne sont, hélas, plus à espérer, et

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Antoine Desrosières - Inas Chanti : « Ce film est un grand #MeToo »

À genoux les gars | Rencontre à deux voix avec le réalisateur et l’un de ses co-scénaristes et interprètes. Le duo complice ayant façonné À genoux les gars évoque les coulisses d’un film atypique, et ses prochaines ramifications à découvrir, voire à entendre…

Vincent Raymond | Mercredi 20 juin 2018

Antoine Desrosières - Inas Chanti : « Ce film est un grand #MeToo »

Vous revoici après une éclipse exceptionnellement longue : votre précédent long métrage au cinéma, Banqueroute, datait de 2000… AD : Ah, ma drôle de carrière… Que dois-je en dire ? Je dois me justifier ? (rires) Je ne me suis jamais perdu, j’ai toujours eu des projets ; simplement, ils ne se montaient pas. Le seul miracle à noter, c’est que j’ai toujours vécu de mon métier sans être obligé d’en faire un autre, et en nourrissant ma famille. Mais les années étaient longues et j’avais l’impression curieuse de mener la vie d’un autre, et non la mienne propre. Ma vie, c’est de faire des films et je voyais les années passer sans faire de films, donc c’était bizarre. Je ne savais pas du tout si j’arriverais à en refaire un jour. Et aujourd’hui, on est là. Mais vous aviez commencé très jeune : À la belle étoile (1993) est sorti pour vos 22 ans… AD : Oui, mais ce n’est pas une raison pour arrêter pendant 18 ans ! L’avance que j’avais prise au début, je l’ai perdue. Bo

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"À genoux les gars" : Sans piper mot

Comédie / Film du mois de juin 2018 | Revenu du diable Vauvert, Antoine Desrosières signe une comédie à la langue bien pendue fouillant à bouche-que-veux-tu les désarrois amoureux de la jeunesse. Une histoire de fille, de mec, de sœurs, de potes, de banlieue hilarante et profonde (sans jeu de mot salace) à la fois.

Vincent Raymond | Mardi 5 juin 2018

Rim sort avec Majid et trouverait cool que sa sœur Yasmina sorte avec le pote de Majid, Salim. Rim en classe verte, Yasmina est pressée par Salim de lui prodiguer une caresse buccale et d’en faire profiter Majid. À contre-cœur, la belle y consent, à condition que sa sœur n’en sache rien. Seulement, Salim la filme… Entre ce qu’on tente de faire avaler ici par tous les moyens — sans distinctions, bobards ou appendices — et la profusion de discours dont chacun des protagonistes est le généreux émetteur, À genoux les gars tourne autour de l’oralité dans toutes ses acceptions. Et avec une singulière crudité, dépourvue cependant de la moindre vulgarité. C’est l’une des très grande habiletés de ce film causant vrai d’un sujet casse-gueule sans choir dans la grivoiserie ni le voyeurisme. Le mérite en revient à ses jeunes interprètes, et tout particulièrement aux impressionnantes Souad Arsane et Inas Chanti, également coscénaristes : leur inventivité langagière irrigue de sa verdeur spontanée et de sa fraîcheur percutante un dialogue essentiel à ce projet, que la moindre fausse note ou réplique trop

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Trois visages : Ceci n’est [toujours] pas un film — mais en fait, si

Le film de la semaine | Passé expert dans l’art de la prétérition et de la mise en abyme, le cinéaste Jafar Panahi brave l’interdiction qui lui est faite de réaliser des films en signant une œuvre tout entière marquée par la question de l’empêchement. Éblouissant Prix du scénario à Cannes.

Vincent Raymond | Mercredi 6 juin 2018

Trois visages : Ceci n’est [toujours] pas un film — mais en fait, si

Dans une vidéo filmée au portable, Marziyeh, une jeune villageoise se montre en train de se pendre parce que la comédienne Behnaz Jafari n’a pas répondu à ses appels à l’aide. Troublée, Behnaz se rend sur place accompagnée par le réalisateur Jafar Panahi. Mais Marziyeh a disparu… Avoir été mis à l’index par le régime iranien en 2010 semble avoir stimulé Jafar Panahi : malgré les brimades, condamnations et interdictions diverses d’exercer son métier comme de quitter son pays, le cinéaste n’a cessé de tourner des œuvres portées par un subtil esprit de résistance, où se ressent imperceptiblement la férule des autorités (le confinement porche de la réclusion pénitentiaire dans Taxi Téhéran ou Pardé), où s’expriment à mi-mots ses ukases et ses sentences — c’est encore ici le cas, lorsqu’un villageois candide demande benoîtement pourquoi Panahi ne peut pas aller à l’étranger. Auto-fiction Le cinéaste Panahi joue ici son propre rôle, tout en servant dans cette fiction de chauffeur et de témoin-confident à sa protagoniste.

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Michel Saint-Jean : la hauteur du politique

Portrait cinéma | Avec Brizé, Pawlikowski et Lee Chang-dong en compétition et trois autres réalisateurs dans les sections parallèles, le distributeur et producteur Michel Saint-Jean a savouré « comme si c’était le premier » le festival de Cannes 2018. Affable mais discret, le patron de Diaphana y fait souvent résonner des voix indépendantes et engagées. Rencontre.

Vincent Raymond | Mardi 5 juin 2018

Michel Saint-Jean : la hauteur du politique

Même si rien ne vient jamais amenuiser son prestige, la rumeur prétend que son éclat s’estompe avec le temps. C’est un fait chimique : l’oxydation est la pire ennemie des César. Celui décorant discrètement le bureau de Michel Saint-Jean a de fait gagné son pesant de patine. Sans doute s’agit-il de la statuette remportée en 1999 avec La Vie rêvée des anges ; sa petite sœur conquise en 2009 pour Séraphine demeurant chez ses producteurs. Un trophée du meilleur film toutes les années en 9, comme pour célébrer chaque nouvelle décennie de sa société Diaphana fondée en 1989… Le distributeur peut toucher du bois pour 2019. Et pourquoi pas grâce à En guerre, la nouvelle réussite de Stéphane Brizé. Ce « combat pour la dignité et la justice allant au-delà de la photographie de la délocalisation », s’inscrit dans la cohérence des près de 350 films qu’il a portés sur les écrans depuis ses débuts, où l’on croise le Lucas Belvaux de la géniale Trilogie ou de La Raison du plus faible, presque tout Robert G

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"Plaire, aimer et courir vite" : Un peu, pas du tout et avec de bonnes chaussures

ECRANS | Pour raconter ses jeunes années entre Rennes et Paris, quand le sida faisait rage, Christophe Honoré use de la fiction. Et les spectateurs, avec un pensum dépourvu de cette grâce parfois maladroite qui faisait le charme de ses comédies musicales. En compétition Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Paris, 1993. Écrivain dans la radieuse trentaine, célibataire avec un enfant, Jacques a connu beaucoup de garçons. Mais de ses relations passées, il a contracté le virus du sida. Lors d’une visite à Rennes, il fait la connaissance d’Arthur, un jeune étudiant à son goût. Et c’est réciproque… Il faudrait être d’une formidable mauvaise foi pour taxer Christophe Honoré d’opportunisme parce qu’il situe son nouveau film dans les années 1990 à Paris — ces années de l’hécatombe pour la communauté homosexuelle, ravagée par le sida —, quelques mois après le triomphe de 120 battements par minute. Car Plaire, aimer et courir vite s’inscrit dans la cohérence de sa filmographie, dans le sillage de Non, ma fille tu n’iras pas danser (2009) pour l’inspiration bretonne et autobiographique et des Chansons d’amour (2007) ou d’Homme au bain (2010) pour la représentation d’étreintes masculines. L’ego lasse

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"Everybody knows" : Ce qui nous liait

¿Quién? | Sous le délicieux présent, transperce le noir passé… Asghar Farhadi retourne ici le vers de Baudelaire dans ce thriller familial à l’heure espagnole, où autour de l’enlèvement d’une enfant se cristallisent mensonges, vengeances, illusions et envies. Un joyau sombre. Ouverture de Cannes 2018, en compétition.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Comme le mécanisme à retardement d’une machine infernale, une horloge que l’on suppose être celle d’une église égrène patiemment les secondes, jusqu’à l’instant fatidique où, l’heure sonnant, un formidable bourdonnement précipite l’envol d’oiseaux ayant trouvé refuge dans le beffroi. C’est peut dire que l’ouverture d’Everybody knows possède une forte dimension métaphorique ; sa puissance symbolique ne va cesser de s’affirmer. Installée au sommet de l’édifice central du village, façon nez au milieu de la figure, cette cloche est pareille à une vérité connue de tous, et cependant hors des regards. Elle propage sa sonorité dans les airs comme une rumeur impalpable, sans laisser de trace. Battant à toute volée sur une campagne ibérique ensoleillée, telle une subliminale évocation de l’Hemingway période espagnol, cette cloche rappelle enfin de ne « jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour [soi]“. Pour l’illusion du bonheur et de l’harmonie, également, dans laquelle baignent Laura et ses enfants, qui revient en Espagne pour assister au mariage de sa sœur. Et retrouver sa fa

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Mai : Le retour des films prodigues

Panorama mai ciné | Films décalés parvenant enfin (ou pas) sur les écrans, familles séparées finissent par renouer des liens distendus voire coupés… Mai est un mois de retrouvailles. Et de festival, aussi, un peu…

Vincent Raymond | Mercredi 2 mai 2018

Mai : Le retour des films prodigues

On avait annoncé en mars 7 Minuti de Michele Placido, transposant un fait survenu dans une usine d’Yssingeaux en Italie et sous la forme d’un huis clos dans le contexte italien. Sauf qu’il n’était pas sorti à la date escomptée. Est-ce une bonne nouvelle que de le confirmer pour le 9 mai ? Il demeure deux mois plus tard pareillement théâtral et mollasson. Pas de chance en revanche pour l’excellent Mean Dreams de Nathan Morlando, qui devait enfin être sur les écrans le 9 mai, deux ans après sa présentation à la Quinzaine des réalisateurs et un an après l’annonce de sa première date de sortie. On ne connaît pas pour le moment de date de report ; de mauvais augure pour ce qui est sans doute l’ultime rôle du grand Bill Paxton, ici en flic pourri et abusif lancé à la poursuite de sa fille. Tous ensemble, tous ensemble En général, il faut avoir éprouvé la douleur de la distance pour goûter au bonheur des retrouvailles. Sauf pour Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête de Ilan Klipper (23 mai) où un écri

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"L’Île aux Chiens" : Rōnins canins

Ouah l’animation ! | Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces Chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Mercredi 4 avril 2018

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire décide de bannir tous les toutous et le parque sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux Chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux Chiens est ainsi, par sa “grandiloquente sobriété”, un minimaliste morceau de bravoure andersonien en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! et le sur-futurisme compos

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Xavier Giannoli : ”Un appel vers le mystère“

ECRANS | Après Marguerite, Xavier Giannoli revient avec L’Apparition. Vincent Lindon y campe un journaliste envoyé par le Vatican dans les Alpes, où une jeune fille affirme avoir eu une apparition de la Vierge. L’enquête est ouverte… Propos recueillis par Vincent Raymond & Aliénor Vinçotte

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Xavier Giannoli : ”Un appel vers le mystère“

Qu’est-ce qui vous a mené sur ce chemin de la foi ? X. G. : Je ne crois pas que L’Apparition soit un film sur le chemin de la foi. J’ai lu un fait divers où il était question d’une enquête canonique — c’est-à-dire une enquête diligentée par un évêque pour essayer de faire la lumière sur un fait surnaturel, “apparitionnaire”. J’ai tout de suite compris que c’était un sujet de film, de cinéma très romanesque et très intéressant. J’ai été baptisé, j’ai reçu une éducation chrétienne, mais je ne suis pas pratiquant et je pense comme tout le monde que cette question du religieux, de la foi, de l’existence ou de l’absence de Dieu est une question essentielle de nos vies. J’avais l’intuition que l’enquête était une proposition cinématographiquement forte et originale. Si ce n’est pas un film sur la foi, alors qu’en est-il ? C’est un film sur le doute. Des films sur la foi j’en ai vus. Là, ce qui m’intéressait, c’est d’avoir le point de vue d’un sceptique sur un mystère. J’

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"L'Apparition" : En présence d’un doute

ECRANS | de Xavier Giannoli (Fr., 2h21) avec Vincent Lindon, Galatea Bellugi, Patrick d’Assumçao…

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Encore blessé et traumatisé par la mort d’un confrère sur le terrain, un reporter de guerre accepte de sortir de sa prostration quand un évêque du Vatican lui demande de participer à une enquête canonique : une jeune fille prétend que la Vierge lui est apparue, mais rien n’est moins sûr… Xavier Giannoli traite ici, comme dans nombre de ses réalisations précédentes — ses courts métrages y compris —, d’une fascination pour une forme d’aura inexplicable ; la grâce mystique prenant dans L’Apparition le relai de la notoriété (Superstar), du charisme (Quand j’étais chanteur) ou du (non-)talent artistique (Marguerite). À cette note fondamentale, il ajoute un autre thème récurrent et souvent complémentaire : la dissimulation et l’usurpation de qualité. Pour les figures centrales de ses films, l’inadéquation entre l’image que celles-ci renvoient et la vérité fabrique le récit, à travers un conflit moral ou la construction d’une “réalité alternative”— pour reprendre un terme à la mode. Et, chose étonnante, le mensonge de l’

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Stéphane Brizé : « J’ai eu l’impression d’avoir l’outil à la forme de ma main »

Entretien | Tout juste quinquagénaire, le cinéaste affiche la satisfaction d’un artisan ayant achevé son Tour de France et son chef-d’œuvre. Une vie, à nouveau, est un grand film.

Vincent Raymond | Mercredi 23 novembre 2016

Stéphane Brizé : « J’ai eu l’impression d’avoir l’outil à la forme de ma main »

Jeanne est un personnage d’une pure intégrité, c’est ce qui fait son malheur ? Stéphane Brizé : Jeanne reste très fidèle au regard qu’elle avait sur le monde à vingt ou quinze ans ; ce qui en fait un être d’une grande pureté. Cet endroit du beau est en même temps celui du tragique : il faut parfois être capable de trahir son regard pour ne pas souffrir. Lorsque la bonne lui dit « vous voyez, la vie c’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit », cette simple phrase dite par une petite paysanne — une phrase sublime, de très haute philosophie — lui fait accéder à la nuance après trente ans de souffrance. Comme si deux nuages s’écartaient pour laisser apparaître cette vérité. Je crois que j’ai voulu faire ce film pour accéder à cette nuance-là. En permettant à Jeanne d’y accéder, j’évite la désillusion, très douloureuse. Quand on est petit, on est doté d’une certaine forme d’idéalisme, ensuite on accède à la réalité et à la duplicité de l’Homme — et c’est une grande violence de voir la pureté qui s’éloigne. Après, on acquiert des outils de défense, il faut essayer de ne pas basculer dans le cynisme, trouver le juste milieu. Jeanne ne sait

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"Une vie" Brizé

ECRANS | Une ingénue sort du couvent pour se marier et mener une existence emplie de trahisons et de désenchantements. Maupassant inspire Stéphane Brizé pour un récit ascétique situé dans un XIXe siècle étrangement réaliste, et habité jusqu’à la moelle par Judith Chemla.

Vincent Raymond | Mercredi 23 novembre 2016

« Plutôt que de tourner “l'adaptation” d’Une vie, Stéphane donnait l’impression de vouloir réaliser un documentaire sur les gens qui avaient inspiré Maupassant ; de faire comme si l’on avait la chance de retrouver des images d’époque, certes un peu différentes du livre : Maupassant ayant pris des libertés et un peu romancé ! » Jean-Pierre Darroussin, qui incarne le père de Jeanne — un hobereau quasi sosie de Schubert —, a tout dit lorsqu’il évoque sa compréhension du projet artistique, voire du postulat philosophique de Stéphane Brizé. Il y a en effet dans la démarche du réalisateur une éthique de vérité surpassant le classique désir de se conformer à la véracité historique pour éviter l’anachronisme ballot. Nulle posture, mais une exigence participant du conditionnement général de son équipe : plutôt que de mettre en scène le jeu de comédiens dans l’ornière de la restitution de sentiments millimétrés, Brizé leur fait intérioriser à l’extrême le contexte. Ils éprouvent ainsi le froid ambiant sans recourir à un vêtement contemporain pour s’en prémunir, ou s’éclairent à une lumière exclusivement dispensée par des bougie

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Les Chevaliers blancs

ECRANS | S’inspirant de l’affaire de l’Arche de Zoé, Joachim Lafosse confie à un Vincent Lindon vibrant un rôle d’humanitaire exalté prêt à tout pour exfiltrer des orphelins africains. L’année 2016 pourrait bien être aussi faste que la précédente pour le comédien récompensé à Cannes avec “La Loi du marché”.

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Les Chevaliers blancs

Qu’il situe ses histoires dans le cadre intime d’une famille en train de se disloquer (Nue Propriété, À perdre la raison) ou, comme ici, au sein d’un groupe gagné par le doute et miné par les tensions, Joachim Lafosse suit film après film des schémas psychologiques comparables : il décrit des relations excessives, où un dominateur abusif exerce une subjugation dévastatrice sur son entourage. Cette figure charismatique n’est pas toujours animée dès le début d’intentions malveillantes : ainsi, le personnage que joue Lindon dans Les Chevaliers blancs est mû par une mission humanitaire qu’il considère comme supérieure à toute autre considération, toute contingence, y compris la sécurité des membres de son équipe. La poursuite orgueilleuse de son idéal va le faire glisser dans une spirale perverse. Hors de tout manichéisme, Lafosse ne réduit pas ce mentor déviant aux seuls effets de sa malignité : sans chercher à

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Qu’as-tu vu à la guerre, Johnny ?

ECRANS | Si la question de la mort choisie fait l’objet en ce moment d’une mise en lumière particulière grâce au film de Pascale Pouzadoux La Dernière Leçon (04/11), (...)

Vincent Raymond | Mardi 3 novembre 2015

Qu’as-tu vu à la guerre, Johnny ?

Si la question de la mort choisie fait l’objet en ce moment d’une mise en lumière particulière grâce au film de Pascale Pouzadoux La Dernière Leçon (04/11), adapté du livre de Noëlle Châtelet, elle traverse le cinéma depuis des années, avec des œuvres ayant contribué à porter à la connaissance du grand public cette problématique douloureuse. La Cinémathèque de Saint-Étienne en projette une significative jeudi 12 novembre à 18h dans le cadre de l’événement « Une ville en partage » : Johnny got his gun (Johnny s’en va-t-en guerre, 1971). Unique réalisation de Dalton Trumbo — l’un des « 10 d’Hollywood » à avoir été blacklistés par le Macchartysme —, il s’agit à la fois d’une leçon de cinéma et d’humanisme : on y suit en effet en « vision » subjective le ressenti d’un soldat étasunien de la Grande Guerre gravement mutilé au front — il ne reste de lui qu’un tronc et un fragment de visage. Privé de l’ouïe, de la vue, Johnny vit dans ses souvenirs (sa jeunesse, sa famille, l’ivresse du départ, ses étreintes avec sa fiancée…) et tente de faire comprendre à son entourage qu’il est encore, malgré tout, conscient

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La Loi du Marché

ECRANS | Comment un chômeur de longue durée se retrouve vigile et fait l’expérience d’une nouvelle forme d’aliénation par le travail : un pamphlet de Stéphane Brizé, radical dans son dispositif comme dans son propos, avec un fabuleux Vincent Lindon. Critique et propos du cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 mai 2015

La Loi du Marché

Thierry, 51 ans, 20 mois de chômage derrière lui, constate avec calme l’aporie sociale dans laquelle il se trouve : d’abord face à un conseiller Pôle Emploi qui a bien du mal à lui donner le change, puis à la table d’un café où ses anciens collègues syndiqués tentent de lui expliquer qu’il faut attaquer le mal à la racine. Et la racine, c’est la malhonnêteté et l’avarice du patron qui les a licenciés. Mais Thierry n’en démord pas : il veut seulement du travail pour sortir de cette foutue précarité dans laquelle il se trouve, cesser d’épousseter les meubles et faire vivre sa famille — dont un fils handicapé. Alors, de guerre lasse, il accepte un emploi de vigile dans un centre commercial, où on l’initie à la surveillance des clients, mais aussi des autres employés. L’itinéraire de Thierry a tout de la fiction édifiante, proche sur le papier de ceux accomplis par les personnages des frères Dardenne. Mais Stéphane Brizé a sa propre manière de filmer conflits moraux et injustices sociales liés au monde du travail. Celle-ci repose, comme c’était déjà le cas dans son très beau film précédent,

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Stéphane Brizé en visio-conférence

ECRANS | Le Méliès réussit un nouveau joli coup dans sa programmation de séances de cinéma suivies ou précédées par des rencontres en visio-conférence avec des réalisateurs ou (...)

Nicolas Bros | Mercredi 27 mai 2015

Stéphane Brizé en visio-conférence

Le Méliès réussit un nouveau joli coup dans sa programmation de séances de cinéma suivies ou précédées par des rencontres en visio-conférence avec des réalisateurs ou des acteurs. Ce soir, ce sera au tour de Stéphane Brizé, réalisateur de La Loi du Marché, film primé à Cannes pour la performance impressionnante de réalisme de Vincent Lindon, de se prêter au jeu des questions-réponses. Rendez-vous est donné à 20h10 au Méliès Jean Jaurès. Projection de La Loi du Marché à 20h10 au Méliès Jean Jaurès + rencontre en visio-conférence avec Stéphane Brizé, réal., au Méliès Café

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Journal d’une femme de chambre

ECRANS | Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Journal d’une femme de chambre

Après Jean Renoir et Luis Buñuel, Benoît Jacquot tente donc une nouvelle adaptation du livre d’Octave Mirbeau avec Léa Seydoux dans le rôle de Célestine, bonne à tout faire envoyée de Paris vers la Province pour servir les bourgeois Lanlaire. Co-écrit avec la jeune Hélène Zimmer — réalisatrice d’un premier long, À 14 ans, sorti le mois dernier en salles — ce Journal d’une femme de chambre a l’ambition de revenir au roman initial en en sélectionnant les épisodes plutôt qu’en l’actualisant. Pendant trente minutes, le film s’inscrit dans la droite ligne des Adieux à la Reine : la caméra et les comédiens prennent de vitesse la reconstitution historique, tandis que Jacquot, au diapason de son héroïne, pointe avec sarcasme les rapports de pouvoir et ce qui va avec — abus de pouvoir et droit de cuissage. C’est ce qui séduit le plus dans cette ouverture, sans doute ce que Jacquot a filmé de plus brillant depuis des lustres : comment, en replongeant dans la France du début du XXe siècle, il offre un commentaire très pertinent sur la nôtre. Les échos sont nombreux, de la résurgence d’une lutte des classes à l’antisémitisme qui se d

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Mea culpa

ECRANS | De Fred Cavayé (Fr, 1h30) avec Vincent Lindon, Gilles Lellouche…

Christophe Chabert | Mardi 4 février 2014

Mea culpa

«Sur une idée d’Olivier Marchal» nous dit le générique de fin. Tout s’explique ! «L’idée» en question est en fait un fonds de commerce : un ex-flic traumatisé et au fond du trou va tenter de se racheter en protégeant son fils et en flinguant à tout va du méchant, ici des gangsters serbes dont les motivations sont très sommairement résumées : «les filles et la came». Justice expéditive, tirage de tronches et gros accès de virilité sont donc au programme, mais là n’est pas le problème de cet actionner à la française. Il y a d’un côté la minceur du scénario — pas grave — et de l’autre sa farandole d’incohérences, que Cavayé tente de noyer sous une pluie de fusillades, poursuites et bastons qui ne justifient jamais la réputation de "bon artisan" appliquée un peu vite au cinéaste. Rien ne tient debout donc, que ce soit la gestion du temps, de l’espace ou de l’élémentaire réalisme des situations — les flics interviennent une bonne heure après un carnage homérique dans une boîte de nuit, une bagnole va plus vite qu’un TGV… On a tendance à fustiger l’état de la comédie française ; mais entre Besson, Cavayé et Marchal, le polar d’ici n’est pas f

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Les Salauds

ECRANS | De Claire Denis (Fr, 1h40) avec Vincent Lindon, Chiara Mastroianni…

Christophe Chabert | Lundi 15 juillet 2013

Les Salauds

J’ai pas sommeil, Trouble every day, Les Salauds : trois films qui, dans l’œuvre de Claire Denis, forment une sorte de trilogie de l’horreur, où elle fouille les désirs monstrueux pour en sortir des récits en forme de cauchemars éveillés. On peut aussi y voir l’asymptote d’une carrière, du vouloir-dire omniprésent (J’ai pas sommeil) à un plus rien à dire franchement gênant (Les Salauds), avec au milieu un point d’équilibre fragile (Trouble every day, son meilleur film). Les Salauds donc, est une sorte de magma filmique incohérent, que ce soit dans l’enchaînement des séquences ou celui des plans, où Denis s’enfonce dans le ridicule à mesure qu’elle s’approche de l’immontrable. Grotesque, ce plan récurrent de Lola Creton avançant nue sur une route le vagin ensanglanté ; ridicules, ces scènes de cul entre Lindon et Mastroianni ; risible, ce porno final qui semble répondre à ceux que projetait Lynch dans Lost highway. Tout cela paraît assemblé à l’arrache sur un banc de montage, comme un work in progress dénué de sens, masquant à grand pe

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Augustine

ECRANS | D'Alice Winocour (Fr, 1h41) avec Vincent Lindon, Soko, Chiara Mastroianni…

Jerôme Dittmar | Mardi 6 novembre 2012

Augustine

Si les images de Charcot n'ont cessé d'irriguer le cinéma (de Furie à A.I. en passant par Carrie), rarement l'histoire du docteur et sa patiente star, Augustine, n'a fait l'objet d'un film. À Alice Winocour de compenser cette absence avec un premier long aussi ambitieux que petit à l'arrivée. La faute à une approche trop polie, presque scolaire, qui ouvre autant de pistes théoriques qu'elle enferme la mise en scène dans un carcan appliqué et limité. Tout est finalement si réfléchi, dans cette histoire sur les mystères de la sexualité féminine, qu'aucune ambiguïté n'émerge. Là où devraient exister des personnages ébranlés par leurs désirs, fascinés par une attirance réciproque dans un monde aux portes de la psychanalyse et du spectacle permanent, surnagent deux acteurs filmés par une caméra proche de l'académisme télévisuel. Pas facile aussi d'être bouleversé par la semi-lourdeur de Soko dans le rôle d'Augustine. L'actrice, jamais troublante, plombant limite le film à elle seule. Jérôme Dittmar

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«Des sentiments, pas de sentimentalisme»

ECRANS | Stéphane Brizé, réalisateur de Quelques heures de printemps, cinquième film de cet amoureux des silences gênés, des plans séquences qui donne «vertige» et d’un cinéma qui créerait des émotions (fortes). Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 17 septembre 2012

«Des sentiments, pas de sentimentalisme»

Comment en êtes-vous venu à écrire ce scénario original, après l’adaptation d’Éric Holder pour Mademoiselle Chambon ?Stéphane Brizé : Mademoiselle Chambon était pour l’instant l’exception, c’était la seule adaptation que j’avais faite jusqu’ici. Après, comment naît une histoire, c’est une question que l’on pose régulièrement aux réalisateurs, et ils répondent en général que c’est assez mystérieux. Dans mon cas, c’est très organique : quelque chose dans ma vie me pousse vers une histoire. Il y a deux choses ici : la difficulté de communication entre un fils et sa mère, c’est autour de cela que l’on a tout structuré ; et un autre élément dramaturgique fort, le choix de cette femme de mettre fin à ses jours par un suicide assisté. Ça, c’est particulier, je crois que c’est la première fois qu’on le voit dans une fiction. Ça étonne, ça questionne, ça fait écho à des choses qui sont évoquées en ce moment par les politiques. Pourquoi l’histoire entre un fils et sa mère ? J’ai déjà écrit des histoires autour des liens familiaux, et j’étais mûr pour parler de celui-là. Ce n’e

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Quelques heures de printemps

ECRANS | Un fils sort de prison et renoue des rapports électriques avec sa mère malade. Avec ce film poignant emmené par une mise en scène sans psychologie ni pathos et deux comédiens incroyables, Stéphane Brizé s’affirme comme un grand cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 17 septembre 2012

Quelques heures de printemps

C’est un malentendu qui persiste et qui s’agrandit : un fils, Alain, et sa mère, Yvette, deux échoués de la classe moyenne dans une banlieue pavillonnaire en Bourgogne. Lui vient de purger un an et demi de prison pour une connerie qui lui a coûté cher, elle souffre d’une tumeur au cerveau dont l’avancée inéluctable la pousse à envisager un suicide assisté en Suisse. Les voilà à nouveau sous le même toit, mais les épreuves ne les rapprochent pas ; au contraire, le fossé du ressentiment qui a toujours existé entre eux se creuse encore. Un ressentiment qui est surtout affaire de non-dits. Dans Mademoiselle Chambon, Stéphane Brizé mettait en scène des silences qui en disaient long sur le désir et le sentiment amoureux ; avec Quelques heures de printemps, le silence se fait douloureux, blessant, cruel. Commencé à la manière d’Un mauvais fils de Sautet, le film bifurque peu à peu vers un territoire qui lui est propre, où le cinéaste observe la dernière tentative de communication entre Alain et Yvette avec un vérisme constant (de l’accent des personnages à la déco des intérieurs, c’est une observation maniaque et en même temps discrète de cette France du mili

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