Le Palais idéal, le rêve d'une vie gravé dans la roche

Art Brut | Dans un petit village de la Drôme que rien ne prédestinait à la renommée, Ferdinand Cheval, modeste facteur, a érigé pierre après pierre un palais devenu symbole précurseur de l’art brut. Chaque année, près de cent mille visiteurs viennent admirer l’œuvre d’une vie.

Corentin Fraisse | Mardi 4 juillet 2017

Photo : © DR


Le Palais idéal du facteur Cheval, c'est le récit d'un prolétaire qui devient précurseur involontaire de l'art brut du XXe siècle.

Tout commence un jour d'avril 1879 quand le facteur d'Hauterives (Drôme), Ferdinand Cheval, la quarantaine, trébuche sur une pierre lors d'une de ses tournées, comme il le raconte dans une lettre de 1897 écrite à l'archiviste André Lacroix. La pierre attire l'œil du facteur qui, jour après jour, va ramener chez lui des petits cailloux aux formes particulières et étonnantes. Il les empile d'abord dans son potager puis va construire un immense palais jailli de son imagination : 12 mètres de haut, 26 mètres de large, des milliers de pierres ramassées et quatre façades sculptées. Le fruit d'un travail de trente ans.

Il n'a alors que peu de connaissances artistiques et surtout, aucune notion d'architecture.

« Je n'étais pas maçon, je n'avais jamais touché une truelle ; sculpteur, je ne connaissais pas le ciseau ; pour de l'architecture, je n'en parle pas : je ne l'ai jamais étudiée. »

Pour la partie visuelle, il s'inspire des cartes postales et des calendriers qu'il distribue. Cet édifice devient le rêve de sa vie. Il fait alors de cette construction titanesque, son objectif unique : « À partir de ce moment-là, je n'eus plus de repos matin et soir », explique-t-il.

Chaque jour, après sa tournée, il revient sur ses pas muni d'une brouette, pour ramasser les pierres qu'il a mises de côté sur son passage, et les entasse sur le petit terrain qu'il a acheté quelques mois plus tôt. Il s'y affaire parfois jusqu'à la nuit, à la maigre lueur d'une bougie.

Dans la petite commune d'Hauterives (1500 habitants), Ferdinand Cheval est pris pour un fou, un illuminé. Si bien qu'encore aujourd'hui, dans les écoles du village et de la Drôme, les enfants n'en entendent que très peu parler. Pourtant, plus qu'une œuvre d'art, c'est un hymne à la nature et au métissage des cultures, qu'a dressé le modeste facteur.

On y trouve des références à la Bible, aux architectures et aux mythologies hindoues et égyptiennes, une mosquée, un château du Moyen-âge… Sur la façade Est, se dressent trois géants, représentant trois grands hommes : Jules César, Archimède et Vercingétorix. De nombreux proverbes et maximes jalonnent les façades.

On peut notamment y lire : « Le travail fut ma seule gloire, l'honneur mon seul bonheur. »

Parfaitement autodidacte, indifférent aux critiques et regards en coin du voisinage, Ferdinand Cheval est éperdument fier de ce qu'il a réalisé, sans jamais vouloir y accoler le mot "art".

En 1912, plus de trois décennies de travail plus tard, Cheval achève son édifice, qui ne sera jamais reconnu par le monde de l'art du vivant de son créateur. Après sa mort en 1924, le Palais idéal est proche de tomber dans l'oubli. Quelques artistes d'avant-garde viennent le visiter, comme André Breton, Max Ernst ou Pablo Picasso qui le dessinent, le photographient, en tout cas s'en inspirent. Peu à peu, chaque nouvelle génération d'artistes français en fera un lieu de pèlerinage : de Tinguely à Doisneau, de Brassaï à Agnès Varda

Le 2 septembre 1969, le Palais idéal rentre définitivement dans l'Histoire de l'art, en devenant monument historique. C'est André Malraux, alors ministre de la Culture, qui appuie cette procédure de classement contre la décision de la plupart des fonctionnaires du Ministère, comme en témoignent ces mots présents dans un rapport de 1964 : « Le tout est absolument hideux. Affligeant ramassis d'insanités qui se brouillaient dans une cervelle de rustre ». Malraux quant à lui, considère que :

« c'est le seul exemple en architecture de l'art naïf. […] Il serait enfantin de ne pas classer quand c'est nous, Français, qui avons la chance de la posséder, la seule architecture naïve du monde. »

Depuis, l'œuvre de Ferdinand Cheval est la propriété de la commune d'Hauterives, qui procède à un entretien régulier. Il ne faudrait pas décevoir les quelques cent mille visiteurs annuels, qui viennent contempler cette construction titanesque d'un seul homme. En 2017, à l'heure du règne de l'instantané, du périssable et du court-terme, il est bon de venir se ressourcer devant le Palais idéal du Facteur Cheval. Pour admirer l'œuvre d'un autodidacte qui, pierre après pierre, a réalisé seul le rêve de sa vie et l'a gravé dans la roche.

Palais idéal du Facteur Cheval
8 rue du Palais, 26390 Hauterives
Tous les jours de 9h30 à 19h
De 5 à 8, 50 €

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