La mémoire vive d'Annette (Baussard)
Théâtre / En retraçant avec une grande tendresse la vie cabossée et obstinément libre d'une septuagénaire, la jeune compagnie belge Canicule, fait de la vieillesse un trésor. Et un spectacle marquant.
Photo : Annette © Laurent Poma
Voici un spectacle peu compatible avec l'exercice de la critique qui réclame de donner à minima deux ou trois éléments narratifs pour ne pas perdre le lecteur. Ce serait cependant vous priver du bonheur de suivre le destin de cette Annette qui peut se résumer en mot : émancipation. Alors, disons que c'est une femme d'environ 75 ans, dont la vie est ici simplement déroulée dans son ordre chronologique. Et que, bien qu'elle ne soit pas du tout actrice de métier, elle est au plateau, pleinement, joyeusement. Mais pas seule.
Le reste, c'est la compagnie Canicule qui s'en charge. C'est leur projet, à la fois pour elle et autour d'elle. Elle est « une p'tite boulotte, rigolote mais pas idiote » (comme elle le dit d'elle-même) et ils et elles lui confectionnent une sorte de cocon, berceau et linceul mêlés.
« Wake up in the morning »
Sur une scène baignée d'une pleine lumière qui annihile tout esprit maussade ou mélancolique (le nom de leur compagnie leur va si bien), et encadrée par des rideaux de fils blancs qui dessinent une alcôve en transparence, Clémentine Colpin dirige Annette Baussart dans son propre rôle. Elle est accompagnée par deux danseurs (Ben Fury et Alex Landa Aguirreche) et deux comédiennes Pauline Desmarets et Olivia Smets, avec qui elle a fondé cette compagnie belge. Elle les a rencontré·es lors de leur formation commune dans la solide école de l'IAD de Bruxelles. Chacun·e joue de nombreux rôles, endosse celui d'Annette ou même celui de la metteuse en scène. Ils et elles parlent, chantent, sont toujours en mouvement. Parfois Annette se fait entendre en voix-off, issue des enregistrements réalisés lors des travaux préparatoires. Ce spectacle est en effet le récit d'une mémoire, vive, qui d'ailleurs bascule dans la science-fiction car l'après-Annette est envisagée avec la même tendresse que tout ce qui précède. Une douceur empreinte de tristesse qu'on pourrait dire saganienne.
Pour relancer la septuagénaire et la maintenir dans la trace du récit, Clémentine Colpin trouve des subterfuges efficaces et donne une ossature à son spectacle en le rendant léger alors qu'il y est pourtant question de contraintes, de pauvreté (l'un n'étant pas étranger à l'autre) et surtout de normes castratrices pour cette Annette qui passe par la case bonne sœur au début de sa vie. On y pense ce qu'on choisit et ce à quoi on renonce. Cela, jusqu'à ne plus supporter d'y renoncer et trouver une forme d'autonomie : c'est ce que porte ce spectacle (prix SACD et prix des Lycéens au Festival Impatience 2024) sans enjoliver la maternité ni la solitude engendrée par le fait d'opter, in fine, pour sa propre liberté. Annette redéfinit les notions d'amour et de désir et, à 50 ans, et accède à ce qui est très subtilement nommé « la mise à disposition totale du présent ». On ne saurait demander mieux.
Annette
Du 14 au 17 janvier 2026 au théâtre de la Croix-Rousse (Lyon 4e) ; de 6 à 29€
Texte publié (aux éditions Entre deux chaises) ; 12€

