Le Sud, la lettre inachevée
Cria Cuervos / En 1983, dix ans après son phénoménal coup d'essai "L'Esprit de la ruche", VÃctor Erice revenait aux affaires avec "Le Sud". Quasiment invisible depuis sa sortie, le film bénéficie aujourd'hui d'une reprise en copie restaurée grâce au travail du distributeur Les Acacias. Â
Photo : Le Sud © Le Chat Qui Fume
Réalisateur rare, auteur de seulement quatre longs-métrages en cinquante ans de carrière, Victor Erice est parfois considéré comme le Terrence Malick espagnol. Une comparaison qui ne vaut pas seulement par le temps séparant ses œuvres les unes des autres, mais aussi par une approche sensorielle de la mise en scène, où l'universel naît de la subjectivité. Nouvelle évocation des heures sombres de son pays à travers le regard d'une enfant, Le Sud narre la fascination d'une petite fille pour son père en pleine période franquiste.
Ouvre les yeux
Avant que l'histoire ne se révèle pleinement, le film sidère et saisit instantanément par sa beauté picturale. VÃctor Erice orchestre des plan-tableaux où la lumière occupe un rôle crucial. Elle cache en même temps qu'elle révèle les formes et les êtres dans un travail du clair-obscur qui pourrait justifier à lui seul sa redécouverte sur grand écran. Pour sa chronique, le cinéaste pioche dans la littérature gothique. Il fait de la maison familiale un lieu hanté, traversé par les fantômes d'un passé à la fois familial et national. Invisibles, les horreurs de la Guerre Civile ne sont pourtant jamais loin. Se dessine en creux le portrait d'un pays divisé, morcelé, où l'Andalousie (le Sud du titre) serait un ailleurs mythologique lointain, une terre de liberté idéalisée, découverte par le biais de cartes postales. Le réalisateur décrit un monde qui se dessine par l'imagination de sa protagoniste. Une rêverie naïve et lucide, abordée de manière sensitive par le regard mouvant d'une enfant puis d'une adolescente.
Mon père ce héros
À travers ses yeux admiratifs, VÃctor Erice conte un double portrait, le sien mais aussi celui d'un personnage complexe et tourmenté : AgustÃn, son père aimant et secret. Obsédé par sa relation passée avec une actrice, il est une énigme vivante que la petite Estrella va chercher à résoudre et élucider. Symboliquement, celui-ci disparaît peu à peu, gagné par l'obscurité, reclus dans un grenier. Dans sa quête de vérité, l'enfant se confronte à la complexité du monde mais aussi à l'art (la découverte du cinéma accompagne celle de l'infidélité d'AgustÃn) et aux sentiments. Un travail sur le souvenir qui évoque tout autant Le Miroir d'Andreï Tarkovski que Tree of Life de Terrence Malick (encore lui). Les sensations sont reconstruites par fragments, tandis que les plans se construisent autant par le hors-champ que par des images fixes fourmillant de détails. La gestation difficile qui contraint le metteur en scène à écourter son tournage et faire l'impasse sur des séquences qui auraient modifié sa conclusion, a une vertu paradoxale. Le Sud demeure à jamais un éden fantasmé aux mystères irrésolus qui continue à vivre en dehors de l'écran bien après le visionnage.
Le Sud
De VÃctor Erice (Espagne, 1h33) avec Omero Antonutti, Sonsoles Aranguren, IcÃar BollaÃn...
En salle le 7 janvier 2026.
