Les fantasmagories mineures de SU Yuming
Peinture / À travers une série de portraits de petit format, l'artiste explore au Nouvel institut franco-chinois une intimité fragile et spectrale, où l'anonymat devient langage générationnel et la peinture espace de résistance silencieuse.
Photo : Chinese boy in Paris, 2025, acrylique et crayon de couleur sur papier, 40 × 50 cm
Chez SU Yuming, la peinture ne se donne jamais comme affirmation pleine, préférant opter pour l'apparition, pourvu qu'elle soit toujours différée. À la manière de la « fantasmagorie du flâneur » décrite par Walter Benjamin dans Le livre des Passages, le regard glisse sur des figures qui semblent émerger d'un réel déjà altéré, filtré par la foule, la marchandise, les signes. Ici, toutefois, la ville n'est jamais représentée frontalement : elle subsiste en creux, dans les couleurs, les motifs fragmentaires, les superpositions qui transforment chaque portrait en paysage mental.
Les visages peints résistent à l'exposition. Ils se tiennent discrètement, enveloppés d'un voile d'introversion à la fois délicat et inquiétant. Le choix du petit format accentue ce retrait : il ne s'agit pas de réduire, mais de condenser. Sans être particulièrement épaisses, les couches picturales s'avèrent imperméables, juxtaposées avec méthode, produisant une surface close, presque hermétique. Chaque ajout tient lieu d'un seuil plutôt que d'incarner un dévoilement.

Le portrait comme surface d'errance
Lorsque les couches se superposent, ce n'est jamais par excès, mais par nécessité. Le décor - aplats, motifs géométriques, touches colorées - autorise un regard transversal, instable, qui empêche toute lecture psychologique univoque. Une couleur sur un pull, une figure esquissée qui traverse un visage, suffisent à faire vaciller le réalisme pour introduire une dimension onirique et spectrale. Plus loin, les visages se dédoublent, suggérant la présence d'un doppelgänger : non pas une menace explicite, mais la coexistence silencieuse de rêves et de cauchemars ordinaires.
L'anonymat qui traverse ces lieux picturaux ne relève ni d'un idéal communautaire ni d'une reconnaissance partagée. Il s'agit plutôt d'un discours générationnel, marqué par l'incertitude, le doute, ainsi qu'une forme d'inopérativité sourde : autant de traits qui échappent aux récits hérités. Plus que le pop art, ce sont d'autres histoires de l'art qui affleurent ici : Mondrian, Malevitch, la culture urbaine et le graffiti, non comme citations, mais comme mémoire formelle réactivée. La peinture devient ainsi dans les œuvres de SU Yuming un espace de flânerie intérieure, où le réel se lit comme un rêve éveillé, discret et persistant.

Seul(s) ensemble par SU Yuming
Jusqu'au 17 avril 2026 au Nouvel institut franco-chinois (Lyon 5e) ; entrée libre

