Nuits de Fourvière

Monde nouveau : Garraud, Saccomano et le chaos

Publié Jeudi 12 mars 2026

Théâtre / Avec l'artisanat du théâtre, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano disent l'anéantissement de l'humain dans une époque à venir qui ressemble étrangement à la nôtre. Kafkaïen.

Photo : Monde Nouveau © Jean-Louis Fernandez (5)

Ils s'appellent K1, K2, K3 jusqu'à épuisement. Le spectateur ne le saura pas. C'est mentionné comme cela dans le texte d'Olivier Saccomano. Pour autant cette arithmétique des personnages transpire constamment dans le décor graphique de Monde nouveau. D'abord parce que des petits tas de vêtements gris sont disposés au sol suivant des lignes. Ils sont le paquetage d'hommes et de femmes pressés pour se fondre dans la masse. Puis des cadres vides descendent des cintres alignés sur plusieurs rangs, ils représentent la transparence faite loi. Et ils sont aussi la métaphore des écrans qui nous éloignent du monde tout en promettant de nous le faire intégrer puissamment. Alors chacun et chacune tentent de se distinguer des autres pour exister. Gommer ses aspérités et s'exhiber : l'être humain est pris dans les mailles du capitalisme comme un lapin dans des phares, toutes contradictions confondues.

Au milieu de tous ces obstacles physiques, les sept interprètes marchent comme des automates en négociant partout des virages à 90° comme dans une ville construite en damier. Dans ces espaces empêchés, ils ne peuvent avancer que s'ils deviennent des machines. Et fatalement c'est au bénéfice de quelques-uns. Cette dictature qui ne dit pas son nom parait même acceptable car rien ne gronde ou ne rugit. C'est tout le propos de ce nouveau travail conjointement mené par l'auteur Olivier Saccomano et la metteuse en scène et scénographe Nathalie Garraud, à la tête du CDN de Montpellier, le théâtre des 13 vents.

Cela fait longtemps que la théorie marxiste les anime, que ce soit dans des formes très contemporaines, via l'exercice de la violence (La Beauté du geste) ou la volontaire invisibilisation de tout temps des femmes pour les extraire des enjeux de pouvoir (Institut Ophélie) mais aussi en adaptant de façon jubilatoire un bout de Shakespeare (Un Hamlet de moins). « Ici, les mots ne comptent pas vraiment (...) Ce qui compte, c'est d'avoir le dernier », dit K1. Car le totalitarisme commence là. Autre traduction : « ces gens qui portent le désordre dans le langage sont encore plus dangereux que ceux qui portent le désordre dans les rues de nos villes ».

Entre gris clair et gris foncé

Tout dans Monde nouveau est propice à un enfermement consenti. Chacun des personnages se hâte de rentrer dans le rang, à noter ce qu'il vit, à évaluer le restaurant où il a mangé, le service dont il vient de bénéficier. Et gare à celui qui ne marche pas droit. Dans une longue diatribe, souvent drôle, mais aussi glaçante tant elle s'appuie sur le réel, un chef d'État l'énonce : « l'instabilité est le plus grand danger, la déstabilisation est la seule arme que nous ayons à craindre, les agents déstabilisateurs sont nos plus grands ennemis ».

Le duo figure cette société de l'image sans aucun moyen vidéo. Les simples châssis de bois suffisent à rendre compte de l'époque "instagramable". La pièce singe ce réseau social devenu le réceptacle de l'actualité jusqu'à la nausée, nous rappelant les pleurnicheries indécentes de vacanciers coincés à Palm Jumeirah, île de Dubaï tandis qu'on observe la naissance d'un conflit gravissime, impliquant l'Iran, les États-Unis et Israël, contaminant le Moyen-Orient et au-delà. Créé en mai 2025, le spectacle résonne toujours plus fortement aujourd'hui.

Monde nouveau a un pendant. Le deuxième volet de ce diptyque se jouera du 2 au 11 juin à l'ENSATT avec la 85e promotion dont Garraud-Saccomano sont parrain et marraine. Monde grand est une traversée non chronologique de l'œuvre-vie d'Antonio Gramsci, de ses années de formation à Turin à son incarcération dans les geôles mussoliniennes où il a rédigé une grande partie de ses écrits et livres, « une analyse de la première mondialisation, du premier fascisme », selon eux. Parce que ce n'est que le début.

Monde nouveau
Du 25 au 28 mars 2026 au théâtre des Célestins (Lyon 2e) ; de 8 à 42€

Samedi 28 mars à 17h, rencontre avec Nathalie Garraud aux Célestins, ; entrée libre sur réservation. Dans le cadre d'un "Samedi Célestins"

Monde nouveau

Texte d'Olivier Saccomano, mise en scène de Nathalie Garraud et Romane Guillaume, 1h25. Après avoir regardé le passé avec Institut Ophélie, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano s'intéressent maintenant au présent avec le premier volet d'un diptyque sur les conditions qui rendent le fascisme possible alors que le quotidien file à toute allure.