Villa Gillet

L'avant-garde sud-américaine bien installée à Nuits sonores

Publié Mercredi 6 mai 2026

Festival / DJ Babatr, Edna Martinez, Bclip : cette année, Nuits sonores programme une quinzaine d'artistes issu(e)s d'Amérique du sud qui témoignent de l'effervescence créative de cette région du monde.

Photo : Bclip DR

« C'est tout un continent qui émerge dans les musiques électroniques » : Pierre-Marie Oullion de l'agence de direction artistique et de conseil dans la musique B-pm (programmateur associé de Nuits sonores) évolue dans l'industrie musicale depuis 24 ans. Il se penche en particulier sur l'Amérique du Sud depuis une dizaine d'années, notamment grâce aux incursions de Nuits sonores en Colombie de 2017 à 2019, mais aussi du fait de ses réguliers voyages sur le continent, avec pour fil rouge un projet intitulé Sónicas : des formations au Djing ainsi qu'à la production pour les minorités de genre dispensées à Sao Paulo, Salvador de Bahia et Bogota. Celui-ci a ensuite été exporté à Lyon durant la période Covid et pérennisé depuis.

Nous vous l'écrivons presque tous les ans, au gré des éditions foisonnantes de Nuits sonores, des tendances se dessinent plus ou moins discrètement dans la programmation. On peut noter sans se tromper que la partie sud du continent américain se fait graduellement une place de plus en plus importante dans le line-up du festival. Au cours de cette édition, ce sont une quinzaine d'artistes qui feront rayonner la Colombie, le Venezuela, le Chili, le Brésil... et feront profiter les Lyonnaises et Lyonnais du répertoire extrêmement varié, métissé même, de cette région du monde. D'après Pierre-Marie Oullion : « Cela fait bien longtemps qu'il s'y passe des choses passionnantes en matière de musique électronique, mais on a tardé à faire venir les artistes en Europe, parce que pour la plupart de ces pays, il n'existe peu ou pas de classe moyenne. L'innovation musicale est venue de la rue, des classes populaires. Cependant la population qui a les moyens de faire connaître les artistes, de les programmer dans des clubs, a très longtemps eu les yeux uniquement rivés vers l'Europe, et donc vers le rock, la new wave puis la house, la techno... ». Le Bogotá music market (souvent appelé BOmm), un grand marché professionnel de la musique en Colombie, n'exporte des artistes de musique électronique sud-américains sur le marché international que depuis quelques années. Le peu d'artistes qui réussissaient à faire carrière à l'international étaient surtout étiquetés ''world music''.

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Il aura donc fallu beaucoup de temps et quelques figures tutélaires comme celle de DJ Babatr, pour y arriver. Issu des barrios, des quartiers pauvres de la périphérie de Caracas (Venezuela) il y a élaboré un genre musical qu'on nomme raptor house ou "changa tuki" à la fin des années 90, alors que le pays dirigé par Hugo Chavez était en proie à une crise aigüe. La musique hypnotisante de DJ Babatr mêle hard house, techno, tribal et dance music. « À la base c'est de la tecktonik version venezuelienne » s'en amuse Pierre-Marie Oullion, qui rappelle que « sa route a été longue avant de pouvoir jouer ailleurs qu'au Venezuela ». Véritable phénomène au sud du continent américain, il sera aux Grandes Locos le samedi 16 mai.

Les picós

L'univers du sound system jamaïquain a réussi à imprimer son imaginaire dans les esprits européens, on ne peut cependant pas en dire autant de ses hybridations caribéennes, colombiennes et vénézuéliennes : les Picós. Des discomobiles artisanaux, souvent recouverts de fresques fluos, apparus sporadiquement dans les années 70 dans les quartiers populaires des grands centres urbains. Des célébrations des cultures afro-caribéennes et hispaniques qui ont façonné ces pays et qui furent très souvent réprimées par les pouvoirs publics.

Ainsi, les hauts-parleurs crachotaient (et crachotent encore) autant de la champeta que du highlife, du soukous, du mbaqanga, de la cumbia, du zouk, de la soca... L'artiste colombienne Edna Martinez programmée samedi 16 mai aux Grandes Locos fait figure d'archiviste de cette culture vivante, en recherche perpétuelle de morceaux rares produits sur ces 150 dernières années. Certains des samples de variété utilisés par l'artiste surprennent d'ailleurs par leurs sonorités un peu datées. « Ce doit être à cause de l'accordéon ! » s'en amuse Pierre-Marie Oullion qui compare ces musiques avec la variété française oubliée, la baloche par exemple, qu'on n'entend plus, même sur les ondes de Nostalgie. Il est encore plus dur d'imaginer ces sonorités réactivées dans des paysages sonores d'avant-garde, comme le propose Edna Martinez avec les répertoires sud-américains. « C'est très différent pour les pays d'Amérique du sud, y compris le Brésil, il y a un énorme respect du patrimoine musical, même au sein de la jeune génération. On y entend les cultures qui se sont mêlées avec les vagues migratoires mais aussi avec l'esclavage. On y écoute, en filigrane, la réappropriation de la rue par ces gens. C'est de la musique par et pour les classes populaires », analyse Pierre-Marie Oullion qui considère ce mouvement de l'avant-garde sud-américaine comme « un cheval de Troie culturel » pour lutter contre le racisme. Il rappelle que ce sont 11 millions d'africain(e)s qui ont été déportés à Salvador de Bahia durant l'esclavage, « pourtant les communautés noires y sont toujours victimes de racisme ».

Bclip (programmé samedi 16 mai aux Grandes Locos) participe aussi à ce mouvement de revalorisation perpétuelle du patrimoine musical dont il est issu. Originaire du ghetto de Soledad Atlántico, sur la côte caraïbéenne de la Colombie, il mêle avec aisance les musiques folkloriques de la côte avec de la salsa, du reggaeton, du black metal et de la hard house. Il incarne une figure de la contre-culture des ghettos qui aujourd'hui s'institutionnalise, passant dans les plus gros festivals de musique électronique du monde.

De nouvelles formes de transgression

Parmi les artistes programmés à cette édition de Nuits sonores, les Colombiennes Lila Sky (dimanche 17 mai aux Grandes Locos) et Linapary (samedi 16 mai aux Grandes Locos) s'approprient elles aussi un héritage, avec le neoperreo et l'alter neoperreo. Il s'agit d'une altération féministe et queer d'un genre qui l'est un peu moins : le reggaeton. À l'instar du rap US des années 90 - 2000, dès ses débuts le reggaeton revendique une idéologie misogyne, trash, saupoudrée d'une imagerie de gangster. Les deux artistes  « ont baigné dans la culture internet, ont écouté de l'hyperpop et ont évolué dans les milieux LGBTQIA+ », détaille Pierre-Marie Oullion qui poursuit : « elles reprennent tous les codes misogynes du reggaeton et les twistent, les emmènent dans une safe place. C'est assez génial ». L'imagerie peut cependant surprendre, car si ces artistes ont abandonné les machos, elles ont gardé les tenues sexy et les punchlines agressives, revendiquant cette fois-ci une féminité offensive. En 2024, l'artiste chilienne Tomasa del Real était déjà venue porter les couleurs de ce renouveau du reggaeton à Nuits sonores « elle a cette capacité à mêler les codes underground, les références commerciales et les clichés de la culture geek dans une même proposition », se remémore Pierre-Marie Oullion.

Cette intégration des marques, de l'imagerie commerciale est omniprésente dans de nombreuses propositions artistiques underground issues du continent sud-américain. On peut aussi citer Muakk, un collectif et label colombien gravitant autour des esthétiques "latin-core" (programmé au Sucre la nuit du mercredi 13 mai). « Cela peut sembler paradoxal à première vue : ils et elles se revendiquent transgressif(ve)s, et pour autant la culture de masse capitaliste infuse dans leur musique », commente le programmateur qui rappelle la mainmise des multinationales de consommation sur le sud du continent. « La plupart de ces pays n'ont pas de véritable service public, ce sont les marques qui sponsorisent la vie des gens. Les propositions perreo, hardcore ... retraduisent l'omniprésence de cette culture de consommation tout en l'altérant, la malmenant. C'est finalement très politique. »

Une « révolution en marche »

« Ce qui me paraît saillant, c'est qu'un siècle et demi de musique est en train d'être valorisé auprès du grand public, en partie via la musique électronique », conclut Pierre-Marie Oullion qui évoque aussi l'explosion du reggaeton et du baile funk dans le répertoire généraliste. Pour lui « une révolution est en marche » porteuse de valeurs mais aussi d'esthétiques novatrices, dont on commence tout juste à saisir les contours. Comme l'a écrit Gabriel García Márquez dans Cent ans de solitude : « Le monde était si récent que beaucoup de choses n'avaient pas encore de nom. »

Nuits sonores
Du 13 au 17 mai 2026 dans la métropole de Lyon ; de 30 à 49 € en fonction de l'événement choisi (day, night ou closing)

Nuits Sonores 2026 : Day 4

Avant-dernière journée de la 23e édition de Nuits Sonores, qui conviera Adrian Sherwood (en live AV), 808 State (en live), Amelie Ens ainsi que Rødhåd en B2B avec Tauceti sur la scène de la Nef, tandis que la scène Outdoor recevra Nati Boom Boom, Edna Martinez, LinaPary, Bclip (en live) et DJ Babatr. Retro Cassetta, Aïta mon Amour (en live), DJ Kore, Deena Abdelwahed et Acid Arab s'occuperont de la scène Outdoor, et Adiciatz, le quatuor Kelman Duran, AGF, Kianí del Valle & Theresa Baumgartner, le duo James Holden & Waclaw Zimpel, Arsenal Mikebe et Maara, tous en live, monteront sur la scène Darse.