Varda, sables émouvants

Cinéma / Dans son dernier film, Les Plages d’Agnès, Agnès Varda raconte «à reculons» l’histoire de sa vie, qu’elle transforme en leçon magnifique sur le plaisir de fabriquer du cinéma avec la réalité. Christophe Chabert

Tout commence par un miroir posé sur une plage. Puis d’autres miroirs, encore. Les vagues viennent les caresser, à moins qu’elles ne caressent le reflet que l’on voit à l’intérieur. Au commencement de la vie d’Agnès Varda était une plage, celle de son enfance. Et au commencement de sa vie d’artiste était le cadre, celui des photos qu’elle prenait en arrivant à Paris, s’arrachant à sa famille mais aussi au souvenir de la Guerre et de ses blessures. Et puis il y eut d’autres cadres, ceux des films qu’elle a tournés dès 1954, cinq ans avant la Nouvelle Vague. Le miroir sur la plage dit tout cela, une vie de femme et une vie de cinéaste, réunies par cet œil qui isole et rend visible le réel, le passe par un prisme personnel nourri par les événements intimes et historiques, puis le sublime par la qualité du regard de l’artiste.

L’Histoire dans une vie

Les Plages d’Agnès, c’est donc la vie d’Agnès Varda, mais ce n’est pas seulement une autobiographie ; c’est aussi du très grand cinéma moderne, une ode au plaisir de filmer et de monter, ainsi qu’une ode aux gens qui rentrent un temps dans le cadre, ceux qu’on n’oublie jamais et dont on passe une existence à faire vivre le souvenir. Ce film sur elle, Varda le fait pourtant «à reculons» ; c’est ce qu’elle dit, c’est ce qu’elle fait aussi, marchant en arrière le regard braqué sur la caméra. Comme si ce retour vers son passé devait se faire hors de toute nostalgie déplacée, dans le présent de l’enregistrement, avec la jeunesse d’une «petite vieille» de 80 ans qui en a encore suffisamment sous le pied pour fabriquer des images inoubliables, laissant loin derrière les cinéastes obnubilés par la postérité. Cette exploration du passé ne peut se faire seulement avec des archives, des photos, des extraits de ses films (ils sont là cependant, et donnent furieusement envie de redécouvrir toute l’œuvre !) ; il faut aussi voir ce qui, aujourd’hui, subsiste de ce réel-là. Retour dans sa maison d’enfance et rencontre avec l’homme qui s’apprête à la vendre, un passionné de trains miniatures qui fait presque oublier à Varda la raison de sa visite. Retour sur les lieux de son premier film, La Pointe courte, où les habitants ont rebaptisé une rue «Agnès Varda» - certains acteurs de l’époque sont toujours là, cinquante ans après ; ce ne sont plus des enfants, mais ils assistent toujours aux joutes fluviales le long des canaux. Retour à Los Angeles, où Varda vécut avec Jacques Demy pendant sa période américaine, où elle croisa le mouvement des black panthers, la libération sexuelle et quelques noms célèbres (Jim Morrison et Jim MacBride). Retour dans l’impasse parisienne où elle et Demy tournèrent certains de leurs films, chacun dans une aile de la maison. Double vie tumultueuse à l’issue tragique : Les Plages d’Agnès, film drôle, étincelant de vitalité, se teinte soudain de noir lorsqu’il évoque la mort de Demy et, pour la première fois, le nom de la maladie qui l’a emporté.

Documenteur

«Si on ouvrait des gens, on trouverait des paysages». Cette phrase, une des premières des Plages d’Agnès, dit la curiosité insatiable de Varda pour explorer le monde et ceux qui le peuplent. Un extrait de Documenteur cité dans le film en témoigne : alors qu’elle filme son actrice, Varda surprend une véritable scène de ménage juste à côté de sa caméra. Elle choisit de décadrer et de filmer cet hors champs si magnifique qu’il ne peut pas le rester, plus intéressant d’un coup que le plan contemplatif qu’elle était en train de tourner. La fiction chez elle n’est donc qu’un prétexte à regarder le réel, mais le cinéma n’est jamais négligé : des déambulations de Corinne Marchand dans le temps réel de Cléo de 5 à 7 jusqu’aux travellings de Sans toit ni loi sur la «vagabonde» Sandrine Bonnaire, c’est une certaine idée du spectacle cinématographique qui guide la metteur en scène. On la retrouve dans Les Plages d’Agnès : en 1h50 qui passe comme un battement de cœur, ce sont toutes les émotions possibles qui nous envahissent, du rire aux larmes, de l’évocation mélancolique d’un temps perdu à la redécouverte émerveillée des beautés du temps présent.

Les Plages d’Agnès, de et avec Agnès Varda (Fr, 1h50)

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