«Un film appartient à celui qui le regarde»

Entretien / Alain Cavalier, cinéaste, continue son magnifique parcours en solitaire avec Irène, évocation sublime et bouleversante d’une femme aimée et disparue. Propos recueillis par Christophe Chabert

Petit Bulletin : Comment situez-vous Irène dans votre veine autobiographique ?
Alain Cavalier : En réalité, dans Irène, il y a trois films : celui que je devais faire avec Irène et que je n’ai pas fait, qui est donc une sorte de trou noir ; après, il y a Ce répondeur ne prend pas de messages, un film un peu compliqué sur une période de ma vie après la mort d’Irène, où elle intervient épisodiquement ; et puis, des années et des années plus tard, ce film Irène parce que la permanence de cette personne dans ma vie depuis deux ou trois ans était plus forte. Elle frappait à ma porte, alors je suis rentré dans un passé pour revivre cette expérience sentimentale et amoureuse à la fois magnifique et extrêmement compliquée. J’ai essayé au début de rôder autour d’Irène en me disant qu’à un moment, je serai bien obligé d’attaquer le corps d’Irène. Mais comme elle n’est plus de ce monde, le corps de quelqu’un d’autre la remplacerait. J’ai envisagé plusieurs hypothèses, l’idée d’une comédienne connue notamment, mais je me suis rendu compte qu’elle était tellement présente à mes yeux qu’il était impossible de l’incarner par une autre. Alors j’ai continué mon chemin, sans visage, en pénétrant dans la vie d’Irène. Et puis un jour, je me préparais à finir le film, et je suis tombé sur une image d’elle, et elle m’est apparue comme elle apparaît au spectateur.

Le fait de garder cette présence fantomatique pendant aussi longtemps sème le doute dans l’esprit du spectateur, au point de se demander si elle a vraiment existé. Y aviez-vous pensé ?
Ce film est entièrement basé sur des faits réels, mais on pourrait très bien imaginer qu’un cinéaste à l’esprit un peu particulier se serait dit que c’était le comble d’une fiction, une façon de raconter la disparition et le retour d’une personne, un événement qui relie la communauté des vivants et celle des morts. Si quelqu’un un jour me demande si c’est une fiction, je ne réponds pas. Si on me dit que c’est ma vie, je ne réponds pas non plus — même si je sais que c’est ma vie. Je ne veux pas répondre, car chaque film appartient à celui qui le regarde, pas à celui qui le fait.
Le film pose cette question essentielle : qu’est-ce qu’on peut, ou ne peut pas, représenter ? Cette question doit être au cœur et à l’esprit de tout cinéaste. Si les cinéastes tournaient exactement les films qu’ils ont dans leur tête, ou ils seraient aux trois quarts internés, ou alors ils seraient interdits totalement dans les salles ou à la télévision. Les spectateurs n’ont droit qu’à une petite part de ce qui traverse le cerveau des cinéastes.

Malgré votre manière atypique de tourner vos films, je trouve que dans Irène votre démarche s’apparente à celle de n’importe quel cinéaste : chercher une actrice, chercher des décors, susciter des rebondissements…Vous ménagez toujours du spectacle…
Mais je suis un homme de spectacle ! Même quand je tourne des choses que m’offre la vie, qui sont instantanées, s’il n’y a pas un petit récit en route, ça ne m’intéresse pas. J’ai été formé au récit au collège par Homère et par les Évangiles… Il faut toujours un récit avec un début, un milieu, une fin, sinon ça n’a aucun sens.

Vous filmez seul, mais est-ce que, malgré tout, quand vous revoyez vos images, vous y trouvez quelque chose de plus ou de moins que ce que vous aviez vu en les tournant ?
Il y a toujours quelque chose d’autre, mais quand c’est bien, le souvenir est presque aussi fort que le vécu. Il faut avouer aussi qu’il y a énormément de déchets. Il y a beaucoup de jours où j’ai trop tourné, ou j’ai un peu honte de l’avoir fait de manière compulsive ; il y a des jours où je décide de ne pas tourner ; et il y a des choses que je décide de ne tourner que dans ma tête.

Cette année est ressorti aux Etats-Unis votre premier film, Le Combat dans l’île. Avez-vous accompagné cette reprise ? Quelles sensations cela vous a donné de revenir à ce film fondateur de votre carrière, mais aussi de votre rejet des tournages traditionnels ?
Ils m’ont demandé d’écrire un petit texte là-dessus. Et j’ai écrit : «Je crois que j’ai fait ce film à cause du visage de Romy Schneider. J’ai fait un film sur deux France opposées et toujours irréconciliables. J’ai fait ce film en hommage aux films noir américains.» C’est tout le souvenir que j’ai de ce film. Je ne sais pas ce qui peut intéresser un Américain dans cette histoire très française, un peu compliquée

Vous l’avez revu ?
Pas du tout. Je me souviens de comment il commence, et au bout de trois minutes, je perds la trace du film. Et puis je me souviens d’une séquence ou deux… Mais je ne peux pas le revoir, c’est un supplice !

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