Bâtard sensible

De la scène rap alternative à l’explosion club, en passant par le cinéma, le punk funk, ou la musique de film, Jean-Baptiste de Laubier alias Para One, figure de proue du label institubes, cristallise à travers ses productions des émotions intimement personnelles. Propos recueillis par Damien Grimbert

Petit Bulletin : Vous avez récemment revisité plusieurs œuvres classiques dans le cadre du projet Private Domain ?
Para One : Je viens d’une famille de gens qui sont très sensibles à la musique classique, certains sont carrément des musiciens, donc Laurence Equilbey, qui avait travaillé avec mon frère, il y a très longtemps, c’est une figure pour moi, depuis toujours. Donc il y a un côté “adoubement“, de savoir que quelqu’un comme Laurence, qui est vraiment très importante dans la musique classique d’aujourd’hui, puisse être sensible à ce que je fais. Je me suis dit que le pont était assez fantastique, de pouvoir entrer dans ce monde-là et qu’elle rentre un peu dans le mien. Donc c‘est essentiellement la personnalité de Laurence qui m’a fait partir sur le truc, parce qu’elle porte ça avec une motivation et une énergie incroyable, alors que sur le papier, c’est l’un des trucs les plus casse-gueule imaginable de reprendre de la musique classique avec des sons d’aujourd’hui, d’autant que ça a déjà été fait par des gens comme Wendy Carlos… Je n’avais pas envie de rajouter des rythmiques, donc c’était très compliqué de trouver comment aborder le truc, parce que les morceaux que j’avais moi, c’était des morceaux assez conquérants, épiques… Contrairement, par exemple, à Emilie Simon, qui avait carrément des chansons : le fait qu’elle chante avec une voix d’aujourd’hui, ça donnait déjà du sens au projet en soi, alors que moi, il fallait vraiment que j’invente toute une forme. Et puis j’ai vu une porte avec des choses que j’avais déjà faites, notamment dans Naissance des pieuvres, avec un son très analogique, très vivant. Inclure ça dans une esthétique baroque, c’était assez excitant.

Vous avez l’air d’avoir un attachement émotionnel très puissant à votre musique ?
J’ai passé mon enfance à être un nerd absolu, extrêmement sensible, et donc forcément, dès que quelque chose m’arrivait dessus, il fallait absolument que je le transforme, que j’en fasse quelque chose de lisible. Très jeune, j’ai voulu faire de la musique au lieu de rester observateur, et à l’époque, le rap se présentait vraiment comme “la musique que vous pouvez faire vous-même“. C’est pour ça que je n’ai pas écouté beaucoup de rock : j’ai compris que je n’avais pas du tout envie d’étudier un instrument, je m’intéressais à de la musique que je pouvais faire tout d’un coup. Le rap est une musique qui m’a touché profondément, c’est la seule chose totalement positive que je connaisse. Et donc du coup, comme l’attachement s’est fait enfant, c’est d’autant plus profond, vital même. Chaque fois que je traverse quelque chose, même sans y réfléchir, ça ressort dans ma musique, j’ai ce truc, je ne peux pas être pragmatique avec la musique, il y a quelque chose de complètement irrationnel pour moi. Quand je fais des lives par exemple, c’est très irrégulier, parce que je suis très attaché à l’idée que si je suis de mauvaise ou de bonne humeur, fatigué ou en pleine forme, il faut que ça se sente, que ça reflète mon état d’esprit à chaque fois. Je n’arrive pas du tout à mettre la distance du professionnel, à faire le spectacle quoi qu’il arrive. Il peut y avoir des périodes où je vais faire de la mauvaise musique parce que je suis dans un mauvais état d’esprit, et ça ne me dérange pas plus que ça, théoriquement en tout cas, c’est une recherche d’honnêteté, c’est difficile mais j’essaie de m’en rapprocher.

Vous avez toujours de l’affection pour vos productions plus hip-hop, l’époque de l’EP Beat Down, vos débuts au sein de TTC ?
Avant l’époque TTC, il y avait beaucoup de tâtonnement et d’imitation dans ce que je faisais. En même temps, c’était entre mes 14 et mes 20 ans, donc c’est un peu normal aussi, c’était une phase. Mais à partir de TTC, c’est le moment où j’ai l’impression d’avoir inventé des sons, des styles et des approches qui m’appartenaient, grâce à TTC d’ailleurs, et à Tekilatex, qui m’ont permis d’accoucher de tout ça. J’assume à 100% toute cette période, je suis même extrêmement fier, par exemple de l’album Bâtards Sensibles et de Beat Down. Mais ces productions que j’ai faites, comme justement, je ne suis pas rationnel, je ne sais pas du tout d’où je les ai sorties, et je ne peux pas les refaire, dans le sens où je ne suis plus du tout dans le même état d’esprit. Comme ce n’était pas calculé, si j’essayais de le refaire, ça sonnerait complètement faux, je pense. Donc je trouve ça bien que ça soit une musique qui soit un peu livrée à la nouvelle génération. J’ai 30 ans maintenant, ça va, si des mecs de 20 ans veulent se pointer et réinventer le rap, peut-être en donnant une réponse à ce qu’ils ont aimé chez TTC par exemple, et bien je serais très content. Parce que je pense que c’est à eux qu’il appartient de faire ça. Moi je vais sans doute reproduire du rap, mais ça sera certainement très différent parce qu’encore une fois, il faut que ça soit honnête, et que ça colle avec mon état d’esprit.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur l’émergence de labels comme Institubes et Ed Banger, et sur la scène musicale qui les accompagne ?
Il y a déjà une différence fondamentale entre Institubes et Ed Banger, c’est qu’Ed Banger, ils sont arrivés avec un son très caractéristique et une image très forte. On pourrait croire ça d’Institubes, mais en fait, avec Institubes, on est passés par d’innombrables phases. En fait notre spécificité, c’est même justement de se renouveler, de changer tout le temps. Si tu regardes le profil du label, esthétiquement, il y a des vagues qui changent tous les 3 mois, c’est très rapide. Ce que j’adore dans ces labels, avec une économie aussi fragile et petite, c’est qu’on peut se retourner, changer de point de vue, s’adapter à ce qui se fait, etc. Et je pense que notre force, et là où on est là pour durer avec Institubes, c’est qu’on peut justement avoir cette réactivité, on ne s’enferme pas du tout, on n’est pas victime d’un succès, d’une image, on n’est pas censés servir la soupe, ce qui est vraiment ma terreur, en fait. Beaucoup de groupes se retrouvent dans cette situation, où ils doivent resservir une certaine soupe, et s’ils ne la servent pas, ils choquent. Ou alors c’est des groupes avec une très forte personnalité, par exemple j’imagine que si Justice se mettait à changer de son, le public les suivrait en grande partie, parce qu’ils affirment leur esthétique et qu’ils ont ce truc très fort. Mais je pense qu’il faut vraiment être très fort pour durer, et chez Institubes, on a mis en place depuis le début un état d’esprit qui est très propice à ça. Donc, le fait que ça ait explosé… Moi j’ai débuté en faisant de la musique très expérimentale donc à la limite, ça ne me dérange pas du tout, demain, de sombrer dans l’oubli, dans le sens où quand j’ai commencé, tout le monde s’en foutait… Ça n’a pas du tout cartonné au début ! Donc je suis prêt pour toutes les situations, et je pense qu’Institubes est un peu à cette image-là, on sera là quoi qu’il arrive. Il y a eu un effet d’engouement qui peut être très dangereux aussi, parce que ça peut détruire la musique, le talent… Mais je pense qu’on a plutôt bien résisté à cette vague, dans le sens où à la fois, ça nous a mis à une certaine échelle, ce qui est très agréable il faut bien le dire, et en même temps, on a de quoi faire pour changer, se renouveler, et aussi avoir des vaches maigres s’il le faut et traverser toutes les périodes.

Musicalement parlant, quel bilan tirez-vous de l’année 2009 ?
Il y a deux choses. Ce qui ne m’a pas du tout enthousiasmé, c’est l’avènement de groupes qui réduisent la musique de club au système de la turbine, et du “banger“ à tous crins. Ce n’est pas ma génération, ce n’est pas ma musique du tout, c’est trop “blanc“ pour moi, qui viens vraiment de la musique noire - même si avec TTC, j’ai fait de la musique très blanche, quelque part, ça restait quand même une tentative d’être black (rires). Là, on est vraiment dans le white trash, avec des filles qui se foutent à poil et des bouteilles de champagne explosées partout. Ce qui m’a plu, en revanche, c’est d’un côté l’avènement de la minimale un peu déconneuse, du style Sound Pellegrino, Jesse Rose. Je trouve que pour la musique de club, c’est beaucoup plus rafraîchissant que le maximal, dont, pour moi, c’est la fin. Donc je suis excité par toute cette techno un peu classe et drôle, avec un son plus cristallin, et de l’autre côté, par tout ce qui est affilié au post-DFA, tout ce qui est punk funk en 2009, Holy Ghost, etc. Ce sont des mecs avec qui je me retrouve complètement, dans le sens où l’on vient tous plus ou moins du rap, qu’on a tous aimé des disques qu’on a samplés, et qu’aujourd’hui, devenus trentenaires, on a envie de faire la musique qui correspond. Et je pense qu’il y a un futur possible là-dedans, ce n’est pas seulement la recréation d’un passé fantasmé, c’est aussi, à mon avis, une production plus sophistiquée, qui ramène le plaisir de la musique au détail, à l’élégance, dont je pense qu’on a manqué pendant quelques années. Et c’est en partie de notre faute, parce que c’est nous qui avons amené cette scène extrême… Mais c’est comme s’il y avait eu une phase nécessaire après le trip-hop et la french touch, une phase de déconstruction, un peu comme ce que le punk a fait avec le rock progressif, genre ras-le-bol des productions trop léchées, on casse tout… J’ai l’impression qu’on est pratiquement, toutes proportions gardées, comme dans une période no-wave, on a de nouveau besoin de discours avec la musique, d’intelligence, de fond…

Vos projets pour 2010 ?
Un maxi sur Sound Pellegrino, un maxi sur Institubes aussi, et un maxi avec mon projet Slice & Soda, qui, pour le coup, s’inscrit totalement dans cette logique post-DFA. Ce dernier maxi arrive vraiment très vite, et il y a un album à suivre qui est déjà fini, dont j’ai produit toute la musique, et qui sortira au printemps. Et puis un court-métrage, dont on entendra parler, je pense, à partir de février. Donc beaucoup d’actu pour le printemps en fait, après une année de quasi-sommeil au niveau des sorties…

Para One, samedi 9 janvier au Bar MC2, warm-up Je Déteste La Musique

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