Villa Gillet & Le Petit Bulletin
Immersion dans
L’Atelier des Récits 2022

Nymphomaniac, volume 1

Nymphomaniac - Volume 1
De Lars von Trier (Dan-All-Fr-Bel, 1h50) avec Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgård...

Censuré ? Remonté ? Qu’importe les nombreuses anecdotes et vicissitudes qui entourent le dernier film de Lars von Trier. Avec cette confession en huit chapitres d’une nymphomane – dont voici les cinq premiers –, le cinéaste est toujours aussi provocateur, mais dans une tonalité légère, drôle et ludique qui lui va plutôt bien. Christophe Chabert

On avait laissé Lars von Trier sur la fulgurante dernière image de Melancholia, parvenu au bout de sa dépression et affirmant que le meilleur moyen d’apaiser ses tourments, c’était encore de voir le monde voler en éclats. Au début de Nymphomaniac, après avoir plongé longuement le spectateur dans le noir et une suite de bruits anxiogènes, il révèle le corps de Joe – Charlotte Gainsbourg, réduite dans ce premier volet au statut de narratrice des exploits de son alter ego adolescente, la troublante Stacy Martin – dans une ruelle sombre, ensanglantée et amochée. Passe par là un brave bougre nommé Selligman – Stellan Skarsgard – qui la recueille chez lui et lui demande ce qui s’est passé. « Ça va être une longue histoire » dit-elle, après avoir affirmé qu’elle était une « nymphomane »…

En fait, l’histoire tient en deux films décomposés en huit chapitres comme autant de récits obéissant à des règles esthétiques propres, utilisant une panoplie d’artifices (ralentis, split screen, retours en arrière) et changeant sans cesse de formats (pellicule et numérique, scope et 1, 85, couleur et noir et blanc), de style (caméra à l’épaule ou compositions méticuleuses) mais surtout d’humeurs.

Let’s talk about sex

L’humeur, c’est ce qui étonne à la vision de Nymphomaniac : contrairement à ce que son introduction pouvait laisser croire, von Trier sort ici de la noirceur qui marquait ses deux derniers films et retrouve une santé insolente, maniant la légèreté et l’humour tout en restant, on ne se refait pas, très provocateur. Ce n’est un mystère pour personne : Nymphomaniac devait assouvir son fantasme de tourner un porno sophistiqué débordant de sexe explicite. Celui-ci est-il passé à la trappe de la version « censurée » et du montage « non supervisé mais approuvé » par von Trier ? Toujours est-il qu’à part quelques plans effectivement hard et une collection de bites plus pédagogique que vraiment choquante, ce premier volume parle de sexe plus qu’il ne le filme.

C’est bien la parole qui est ici le moteur de l’action, sinon de la fiction, et plus exactement la longue conversation entre Joe et Selligman, qui assure le lien entre les différents chapitres. C’est là que se joue la part la plus drôle et retorse du film : d’un côté, Joe qui se blâme de son comportement ; de l’autre Selligman, plus rationnel que libidineux, qui cherche au contraire à lui montrer que tout cela est très naturel, qu’une femme a naturellement besoin d’assouvir ses pulsions sexuelles… En inversant les rôles, en faisant de la collectionneuse d’amants la gardienne d’un ordre moral et du vieux beau compassé un défenseur tranquille d’une liberté des mœurs, von Trier se livre à un commentaire politique comme il les affectionne, dénonçant l’hypocrisie vis-à-vis de la sexualité en la poussant jusqu’à l’absurde. Une hypothèse qui, toutefois, devra être confirmée avec le second volume, tant l’ami Lars semble élaborer une dialectique taquine et farceuse…

Mythomaniac ?

Ce qui, en revanche, ne fait pas de doute dans cette première partie, c’est la façon dont le cinéaste instaure un rapport très ludique à l’idée de "récit". Le chapitre 1 est ainsi lancé par l’anecdote de Selligman sur la pèche à la ligne, ce qui permet à Joe de raconter comment, avec sa meilleure copine, elle est allée harponner – "hook", à la fois "hameçon" et "putain" en anglais – dans un train des hommes pris au hasard, avec à la clé pour celle qui en ramènerait le plus un sachet de bonbons. Le tout est illustré de mille trouvailles, comme la règle des questions en « Wh… », qui viennent s’incruster à l’écran.

Les associations d’idées entre les commentaires de Selligman et les histoires de Joe deviennent des associations d’images entre le texte et les plans de von Trier, qui pioche dans des archives pour aller au bout de son délire figuratif. Parfois, cette profusion marque le pas comme dans le chapitre le plus grave et le plus sobre, celui de l’agonie du père ; parfois, elle se met intelligemment en sourdine pour laisser toute la place à un impressionnant numéro d’Uma Thurman en femme trompée qui renverse la situation pour en faire une leçon de vie pour ses trois enfants. Souvent, elle dessine un arrière monde passionnant qui tient presque entièrement dans les diverses apparitions de Jérôme – Shia La Beouf, pour la première fois excellent à l’écran, révélant lui aussi une nature comique insoupçonnée !

Premier amant, mais aussi objet d’amour inatteignable, il surgit dans les chapitres comme un deus ex-machina mal géré par la narration. Ce qui jette un voile de soupçon sur l’authenticité de ce qui nous est raconté, qu’on serait tenté de rebaptiser – et Selligman n’est pas loin de le faire – Mythomaniac. Les points de suspension du cliffhanger nous laissent avec cette stimulante perplexité, mais aussi avec une certitude : Nymphomaniac est un film en pleine forme d’un cinéaste longtemps malade, et peut-être enfin guéri !

Nymphomaniac volume 1
De Lars von Trier (Dan-All-Fr-Ang, 1h57) avec Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgard, Stacy Martin, Uma Thurman, Christian Slater…
Sortie le 1er janvier

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Vendredi 22 avril 2022 Orfèvre dans l’art de saisir des ambiances et des climats humains, Mikhaël Hers ("Ce sentiment de l’été", "Amanda"…) en restitue ici simultanément deux profondément singuliers : l’univers de la radio la nuit et l’air du temps des années 1980. Une...
Lundi 17 janvier 2022 C’est l’histoire d’un cinéaste presque assuré de décrocher sa seconde Palme d’Or mais qui, en sortant une provoc’ débile durant sa conférence de presse (...)
Mardi 22 septembre 2020 À la fois “moking of” d’un film qui n’existe pas, reportage sur une mutinerie, bacchanale diabolique au sein du plus déviant des arts, vivisection mutuelle d’egos et trauma physique pour son public, le nouveau Noé repousse les limites du cinéma. Une...
Lundi 26 novembre 2018 Il y a un an, Charlotte Gainsbourg a sorti "Rest", cinquième album dans lequel la chanteuse et actrice se livre comme jamais – sur son père Serge Gainsbourg, sur sa demi-sœur décédée, sur sa vie… Alors qu’elle sera en concert dimanche 2 décembre à...
Lundi 15 octobre 2018 Le cinéaste danois s'insinue dans la tête d’un serial killer aux ambitions (prétentions ?) esthétiques démesurées pour en retirer une symphonie en cinq mouvements criminels. Une variation sur la mégalomanie et le perfectionnisme artistiques...
Lundi 18 décembre 2017 Dans "La Promesse de l'aube", Pierre Niney enfile un nouveau costume prestigieux : celui d’un auteur ayant au moins autant vécu d’existences dans la vraie vie que dans ses romans, Romain Gary. Rencontre avec un interprète admiratif de son...
Lundi 18 décembre 2017 Le réalisateur français Éric Barbier a adapté le fameux roman du tout aussi fameux Romain Gary. Une réussite portée par le tandem Pierre Niney - Charlotte Gainsbourg dans le rôle du fils et de la mère.
Mardi 16 mai 2017 Avec ce nouveau film présenté en ouverture, hors compétition, au festival de Cannes, Arnaud Desplechin entraîne ses personnages dans un enchâssement de récits, les menant de l’ombre à la lumière, de l’égoïsme à la générosité. Un thriller romanesque...
Mardi 21 avril 2015 À partir d’un matériau ouvertement intimiste et psychologique, Wim Wenders réaffirme la puissance de la mise en scène en tournant son film en 3D, donnant à cette chronique d’un écrivain tourmenté des allures de prototype audacieux. Christophe...
Mardi 23 décembre 2014 L’award du meilleur film : Nymphomaniac Avant même sa sortie, le (double) film de Lars von Trier a créé la polémique, qui ne s’est pas calmée lorsque (...)
Mardi 23 décembre 2014 Le Top 10 des lecteurs 1. Gone girl de David Fincher 2. Mommy de Xavier Dolan 3. The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson 4. Her de Spike (...)
Mardi 23 décembre 2014 Le Top 2014 du PB 1. Nymphomaniac de Lars Von Trier 2. Winter sleep de Nuri Bilge Ceylan 3. The Grand Budapest hotel de Wes Anderson 4. Adieu au (...)
Mardi 14 octobre 2014 Retour de Nakache et Toledano, duo gagnant d’"Intouchables", avec une comédie romantique sur les sans-papiers. Où leur sens de l’équilibre révèle à quel point leur cinéma est scolaire et surtout terriblement prudent. Christophe Chabert
Mardi 23 septembre 2014 De Hans Peter Molland (Norvège, 1h56) avec Stellan Skarsgard, Bruno Ganz…
Mardi 16 septembre 2014 De Benoît Jacquot (Fr, 1h46) avec Benoît Poelvoorde, Chiara Mastroianni, Charlotte Gainsbourg, Catherine Deneuve…
Mardi 11 mars 2014 De Michel Spinosa (Fr, 1h47) avec Yvan Attal, Janagi, Charlotte Gainsbourg…
Vendredi 24 janvier 2014 Après "Les Beaux gosses", Riad Sattouf monte d’un cran son ambition de cinéaste avec cette comédie sophistiquée, aussi hilarante que gonflée, où il invente une dictature militaire féminine qu’il rend crédible par des moments de mise en scène très...
Jeudi 23 janvier 2014 Fin du diptyque de Lars von Trier, qui propulse très haut sa logique de feuilleton philosophique en complexifiant dispositif, enjeux, références et discours, prônant d’incroyables audaces jusqu’à un ultime et sublime vertige. On ose : chef-d’œuvre...
Jeudi 2 janvier 2014 Après une année 2013 orgiaque, 2014 s’annonce à son tour riche en grands auteurs, du maître Miyazaki à une nouvelle aventure excitante de Wes Anderson en passant par les vampires hipsters croqués par Jarmusch et les flics tarés de Quentin...
Vendredi 20 décembre 2013 "Les Sorcières de Zugarramurdi" (Alex de la Iglesia), "Nymphomaniac volume 1" (Lars von Trier), "Ida" (Pawel Pawlikowski), "Tonnerre" (Guillaume Brac)
Mardi 27 ao?t 2013 Après un été en demi-teinte, les quatre prochains mois devraient confirmer le cru exceptionnel de cette année 2013. Avec les locomotives cannoises et une pléiade d’auteurs dont on trépigne de découvrir les nouveaux opus, la rentrée est en effet...
Vendredi 14 décembre 2012 Entre supposées prédictions mayas, sortie de "4h44, dernière nuit sur terre", le dernier film d'Abel Ferrara, et autres événements thématisés « fin du monde », tout semble concorder vers un 21 décembre apocalyptique – même si on n'y fait que se...
Jeudi 6 septembre 2012 De John Hillcoat (ÉU, 1h55) avec Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jessica Chastaing…
Lundi 21 mai 2012 De quoi Charlotte Gainsbourg est-elle le nom ? De la fille de son père ? D’une comédienne à l’aura subtile ? D’une chanteuse discrète ? À l’occasion de son concert à la MC2 avec Connan Mockasin, on s’intéresse plus longuement à cette artiste...
Mercredi 6 juillet 2011 Versant apaisé du diptyque qu’il forme avec le torturé Antichrist, Melancholia poursuit le travail psychanalytique mené par Lars Von Trier sur la dépression et le chaos, et prouve que ses concepts ne tiennent plus vraiment leurs...
Jeudi 28 mai 2009 Mélodrame psychanalytique qui vire à mi-parcours à l’ésotérisme grand-guignol, le nouveau Lars von Trier rate le virage entamé par son auteur en voulant trop en faire sans s’en donner la rigueur. Christophe Chabert

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter