Much Loved

Much Loved
De Nabil Ayouch (Fr-Mar, 1h48) avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak...

Salué dans tous les festivals où il est projeté, le nouveau film de Nabil Ayouch parle avec force et subtilité d’amours occultes et tarifées, mais aussi de la condition féminine. À votre avis, laquelle des deux thématiques lui a valu une censure totale au Maroc ? Vincent Raymond

Elles sont trois colocataires, bientôt quatre, vivant à Marrakech. Menées par Noha, elles survivent en se prostituant, participant quand elles le peuvent à des soirées-orgies données en l’honneur de Saoudiens venus "se distraire". Traquant la moindre opportunité leur permettant d’accroître leur pécule, elles doivent faire face à la violence des clients et de la rue, à l’opprobre public, à la corruption de la police, au rejet de leurs proches…

C’est un flot ordurier qui se déverse durant les premières minutes ; un torrent de grivoiseries que Noha et ses comparses évacuent en surabondance devant Saïd, l’homme mutique leur servant de chauffeur de taxi et de garde du corps. Qu’on s’y trompe pas : ces obscénités langagières ne révèlent aucune prédisposition à la frivolité ; il s’agit d’une sorte de mise en condition. Comme un maquillage de souillure dont les prostituées se revêtent pour s’éloigner d’elles-mêmes, avant d’aller exercer leur besogne.

Nabil Ayouch assène une claque d’entrée, ce ne sera pas la seule. Il veut montrer la société marocaine sans fard : engluée dans le paradoxe de sa morale élastique, tellement libérale pour les touristes fortunés (autorisés à se livrer à toutes les turpitudes dans un luxueux secret), horriblement restrictive pour ses ressortissantes. Et puis ses bas-fonds immondes, où des enfants hâves échappent à la faim en vendant des confiseries aux locaux ou leur corps à des Européens. Heureusement qu’il existe une solidarité entre les miséreux ! Car il ne faut guère compter sur la classe dirigeante, particulièrement absente…

Des vérités qui dérangent

Au-delà de cette vérité documentaire, Ayouch n’oublie pas qu’il filme des personnages et tout particulièrement des femmes. S’il représente sans fausse pudeur ni complaisance le sexe-travail, les exigences capricieuses des clients blindés, il montre aussi la vraie intimité. Et la difficulté avec laquelle Noha et ses copines tentent de se construire une identité sociale, familiale et sexuelle.

Autonomes en apparence (c’est-à-dire non "soumises" à un "protecteur"), elles sont toutes, à des degrés divers, exploitées. Utilisées. Pourtant, en dépit de ce contexte rétrograde, ces combattantes demeurent d’une force et d’une dignité en inox, conférant à Much Loved un inextinguible optimisme. Et l’optimisme, c’est tellement obscène ! Ne cherchons donc pas plus loin les raisons de la censure de ce film au Maroc…

Much Loved
De Nabil Ayouch (Mar/Fr, 1h44) avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak, Halima Karaouane…

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