007 Spectre

007 Spectre
De Sam Mendes (ÉU, 2h30) avec Daniel Craig, Christoph Waltz...

24e opus de la franchise officielle James Bond, "007 Spectre" n’a rien d’une fantomatique copie. À la réalisation comme pour "Skyfall", Sam Mendes poursuit son entreprise subtile de ravalement du mythe, consistant à jouer la continuité tout en reprenant le mâle à la racine…

De tous les "serials" modernes, James Bond est le seul dont on puisse garantir la survie, quelles que péripéties que connaisse le monde. À l’écran depuis 1962, s’il a connu une seule éclipse entre 1989 et 1995, elle n’était même pas liée à la fin de la Guerre froide et n’a eu aucune incidence sur son succès – à peine dût-elle troubler son cocktail martini. Davantage qu’un personnage, 007 est une marque, un label en soi, dont l’aura dépasse celle de tous les interprètes prenant la pose dans son smoking.

D’avatars en résurrections, chaque épisode parvient à battre des records techniques, artistiques ou, le plus souvent, économiques. Le dernier en date, Skyfall (2012), ne s’est pas contenté de dépasser le milliard de dollars de recettes au box office ni de glaner (enfin) l’Oscar de la chanson originale grâce à Adele – on pourrait parler là de bénéfices collatéraux. Il s’était surtout distingué par une écriture renouvelée, qui coupait court avec les incertitudes et les bricolages de Casino Royale (2006) et de Quantum of Solace (2008), premières apparitions de Daniel Craig sous le célèbre matricule.

Bond. James Rebond

Skyfall continuait à "reconstruire" un Bond en s’appuyant sur un double passé, en connivence avec le public. Le premier étant celui de la saga, manifesté par le surgissement d’éléments iconiques incontournables (la réplique « Bond. James Bond », la vodka martini, l’Aston Martin DB5 gris métallisé…) ; le second, plus intéressant, celui inventé par les scénaristes pour rendre le personnage cohérent avec notre époque ET son caractère. Le trouble né de ce double historique (l’un inconscient, l’autre subconscient), de cette ambivalence, contribuait à la réussite d’un film aux échos psychanalytiques – style Spellbound (1945) d’Hitchcock. Et, prodige d’écriture, Skyfall s’achevait en donnant l'impression de boucler une boucle hélicoïdale : les services secrets se dotaient d’un nouveau M, lequel investissait un bureau sentant davantage la patine et le vintage 1962 que le high tech épuré de sa défunte devancière. On raccrochait les wagons, prêt à embrayer sur Dr No… ou Bons Baisers de Russie.

007 Spectre est la digne suite, ou plutôt poursuite de Skyfall. Confirmation dès l’ouverture au "gun-barrel", ce gimmick dans lequel James Bond apparaît à l’intérieur d’un canon et abat… le spectateur. Le traitement de cette séquence de 20 secondes, parfois dégoulinante d’effets spéciaux (et de sang), en dit long sur l’esprit du film : ici, c’est le "flat design" qui l’emporte, avec un carton à l’ancienne, brut. Les familiers de l’univers bondien apprécieront que le scénario, tout en approfondissant le héros, peuple son environnement d’éléments connus. Telle la super-organisation mafieuse Spectre, dont la "restauration" suit la logique de réactivation de la franchise. Acronyme de “Service pour l'espionnage, le contre-espionnage, le terrorisme, la rétorsion et l’extorsion”, le Spectre est l’ennemi tentaculaire de prédilection de l’espion britannique. Une internationale du crime à côté de laquelle les bolcheviks avec leur couteau entre les dents passeraient pour un club de jeunes en goguette. Fournissant à Bond la quasi-intégralité de ses adversaires, elle est contrôlée par un génie du crime, Ernst Stavro Blofeld.

Introspection pour un espion

Après Donald Pleasence, Telly Savalas ou Charles Gray, c’est Christoph Waltz qui prête sa suavité aristocrate à cet onctueux pervers. Choix des plus judicieux : 007 Spectre vérifie la règle hitchockienne indexant la réussite d’un film sur l’envergure de son méchant, c’est-à-dire la qualité de l’interprète combinée à l’écriture du rôle. Bien que trop modeste, la présence de Waltz, glaçante dans la pénombre dès sa première apparition, se révèle hautement jubilatoire tant il semble déglingué par un vice lucide – comme chez Tarantino. Évidemment, un homme de main, dont on ne sait s’il est plus abominable que monstrueux, le seconde. Il se livre avec Bond dans un train à l’un des plus beaux "mano a mano" (comprenez, une bonne grosse baston bien sauvage) de la série, qui replace l’échange Bond-Jaws de L’Espion qui m’aimait au niveau d’un échauffement de gymnastique rythmique.

Cette irruption de Blofeld participe de l’exploration "par l’intérieur" du passé bondien et apporte de nouvelles pièces, plutôt osées, loin d’être inintéressantes pour l’avenir. C’est la grande réussite de Sam Mendes d’avoir encore su concilier un film musclé contemporain bâti sur un scénario crédible, sans fioritures (le noyautage des services de renseignements, donc des États, par une organisation très mal intentionnée), et la construction méthodique de personnages, éjectés de l’orbite du stéréotype. Moneypenny (Naomie Harris) n’est ainsi pas condamnée à garder l’antichambre d’un M (Ralph Fiennes) prenant part à l’action malgré ses bretelles de bureaucrate, tout comme le geek Q (Ben Wishaw). Intériorisant son personnage, autant qu’il en fait une sorte de Hulk, Craig est finalement un autre Bond. Toujours taciturne, indifférent au monde, comme désespérément absent. N’était son visage de pomme de terre, on commencerait presque à apprécier son interprétation.

007 Spectre
De Sam Mendes (GB, 2h30) avec Daniel Craig, Christoph Waltz, Léa Seydoux…

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