La Villeneuve : 50 ans d'histoire du rêve à la réalité

Anniversaire / Cette année, Grenoble célèbre les 50 ans de la Villeneuve, un quartier à l’architecture étonnante, emblématique du socialisme municipal d’Hubert Dubedout et de la pensée post-1968, qui souffre aujourd'hui d'une image fortement dégradée. Retour sur l’histoire de cette utopie sociale et urbanistique qui a tant fait couler d’encre.

1965. Tandis qu’Hubert Dubedout accède à la mairie de Grenoble avec, dans ses bagages, un socialisme municipal très en vogue, la ville fait face à une explosion démographique. Elle doit s’étendre, et ce sera vers le sud, où prospère un petit bourg nommé Échirolles. La municipalité précédente d’Albert Michallon (gaulliste) a déjà engagé des projets, à travers le plan Henry Bernard. Mais, pour des raisons que l’on suppose avant tout politiques, Dubedout veut faire table rase. « Il y a eu une séance terrible. Je me rappelle, c’est du vécu face-à-face avec Bernard qui a été viré comme un malpropre. C’était violent pour lui », témoignait Jean Tribel, l’un des concepteurs de la Villeneuve, dans la revue Caravansérail n°1 éditée en 2019 par le collectif BazarUrbain. « Très souvent, lorsque vous avez un changement politique important dans une municipalité, le projet en urbanisme sert de démonstrateur, de manifeste politique. Ça, c’est le pourquoi de la Villeneuve », estime Natacha Seigneuret, architecte-urbaniste à l’Institut d’urbanisme et de géographie alpine (IUGA). De fait, l’équipe Dubedout ambitionne de créer un quartier totalement innovant en forme d’utopie. Dans Caravansérail toujours, Jean Tribel – membre de l’Atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA), choisi pour mener le projet – rapporte les mots péremptoires du maire socialiste : « Je ne veux renoncer à rien, je veux tous les avantages de la vie quotidienne, des gens de classes sociales différentes qui trouveront le moyen de s’épanouir dans cet endroit. »

à lire aussi : 14 juillet : feu d'artifice au-dessus de la Villeneuve

Un espace vert pour tous

La jeune équipe de l’AUA se met alors au travail, convoquant une vision moderne de l’architecture qui rejette la politique des "grands ensembles", s’inspire du Corbusier tout en s’en éloignant et se montre sensible aux sciences sociales. La Villeneuve est élaborée dans la continuité du Village olympique, déjà construit sous l’influence du mouvement moderniste du Corbusier en 1966-1967, où l’on retrouve notamment des tours et des barres d’immeubles, des voies de circulation uniquement à l’extérieur et surtout un grand parc habité. « Après les Jeux olympiques, Grenoble devient une ville qui a son importance et sur laquelle se posent des regards du monde entier et des échanges intellectuels. C’est un autre élément pour comprendre le pourquoi de la Villeneuve », explique Natacha Seigneuret.

L’AUA reprend cette idée forte d’offrir un vaste espace vert à des habitants de toutes catégories sociales – ce sera le très beau parc Jean-Verlhac – mais pousse bien plus loin les prémices engagées au Village olympique en s’opposant cette fois-ci au mouvement moderniste et à son principe d’espace libéré (c’est-à-dire dénué de rues intérieures). « Eux ont voulu refaire une rue autour de laquelle viendraient se plugger tous les équipements nécessaires (des écoles, des commerces, un centre social, etc.). Et cette rue, ils décident de la faire sous une continuité bâtie élevée sur pilotis, mais aussi à l’intérieur de celle-ci dans de grandes coursives. » Ce qui deviendra la fameuse galerie de l’Arlequin avec son étonnant cheminement abrité. Refusant la ségrégation sociale et réduisant la limite entre espace privé et espace public, les concepteurs font de cette "rue" d’un genre nouveau le point central de leur utopie, un lieu où toutes les populations du quartier se mélangent, se retrouvent, communiquent…

L’échec de la "rue"

L’utopie prend forme dans les années 70 mais s’éteint rapidement ; le quartier perd sa mixité sociale et se dégrade au fil des décennies. À cela plusieurs raisons. D’abord la "rue" semble être une fausse bonne idée : on ne s’y arrête pas, on n’y échange pas, on la déserte car, comme l’affirme dans Caravansérail un autre concepteur du projet, Pierre Mignotte, « une rue c’est deux façades et un trou et pas un toit et deux trous ». « Ce quartier, c’est avant tout une construction intellectuelle », analyse Natacha Seigneuret.

Autre déconvenue, les promoteurs immobiliers pour l’accession à la propriété ne sont pas venus en nombre suffisant, contrairement aux bailleurs sociaux. Beaucoup incriminent aussi la proximité de Grand Place, phagocytant toute l’activité commerciale d’un quartier qui, comme le rappelle l’enseignante à l’IUGA, ne compte pas un seul bar, à l’exception du Barathym claquemuré au cœur du Patio : « Or s’il n’y a ni commerce, ni terrasse, il n’y a pas de rue ! » D'ailleurs, il n'y a même plus de boulangerie dans le secteur depuis le 31 décembre dernier... Le tracé des transports pose également question à Pierre Mignotte : « Mon gros regret est que le tramway ne passe pas au milieu du parc […] On aurait montré (…) son visage de devant et non pas son arrière-train. » Un élément qui pourrait expliquer en partie l’écrasante désaffection des gens pour cet endroit de la ville. En effet, flâner dans le parc Jean-Verlhac – pourtant magnifique, redisons-le – n’est pas dans les habitudes des Grenoblois, plus enclins à siroter leurs bières au PPM.

Et aujourd’hui ?

Cette année et jusqu’en juin 2023, la ville de Grenoble célèbre les 50 ans de la Villeneuve à travers un programme d’animations diverses. Le feu d’artifice du 14 juillet dernier – c’est très symbolique – a même été déplacé dans le quartier pour l’occasion. Mais les débats et les questionnements ne s’essoufflent guère. Notamment sur le plan de réhabilitation urbaine de la Villeneuve qui a conduit à la démolition contestée du "50 galerie de l’Arlequin" en 2013 mais aussi à la rénovation de plusieurs montées emblématiques inaugurées cet été… Actuellement, le long de la galerie, de grandes bâches informatives flashy attirent l’œil des riverains. Elles annoncent la « restructuration commerciale de l’Arlequin » et la construction de nouveaux commerces (un tabac, une épicerie, un restaurant…) en 2023-2024 afin de « transformer le secteur en lieu de vie animé et agréable ». Suffisant ? On peut en douter, d’autant que l’imposant voisin Grand Place inaugurera une extension non négligeable (30 nouvelles enseignes) à l’automne 2023.

50 ans de la Villeneuve programme complet sur 50ansvilleneuve.net

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