Qu'Allah bénisse la France

ECRANS | D’Abd Al Malik (Fr, 1h35) avec Marc Zinga, Sabrina Ouazani…

Christophe Chabert | Mardi 9 décembre 2014

C'est peut-être un peu cruel, vu que le film n'est pas forcément détestable, mais c'est bien ce Qu'Allah bénisse la France qui donne envie de tirer la sonnette d'alarme concernant l'état du cinéma français. Depuis plusieurs mois, la course à l'histoire vraie – autofiction, bio filmée ou faits divers – connaît une spectaculaire accélération, d'autant plus inquiétante quand elle est mise entre les mains de cinéastes dont ce n'est pas encore tout à fait le métier. Ainsi d'Abd Al Malik, qui adapte ici son roman autobiographique avec une maladresse d'abord touchante, car elle lui permet d'empoigner la forme cinématographique sans forcément chercher à livrer un produit bien fait, mais graduellement gênante quand le film s'engage dans une escalade narrativo-politique pas franchement maîtrisée – c'est un euphémisme.

Qu'Allah bénisse la France n'a aucune échine dramatique et relève d'un empilement de situations qui accompagnent les diverses vicissitudes de son protagoniste – petit voleur à la tire dans les rues de Strasbourg, lycéen doué en lettres, vendeur de shit, repenti islamiste prêchant en banlieue, chanteur de rap repéré par les majors… Pensant que sa vie est suffisamment édifiante pour faire sens d'elle-même, Abd Al Malik en perd tout recul, et son scénario est d'une confusion embarrassante, sans filtre et sans tri. Trop de vécu, pas assez de fiction : le constat vaut ici comme il valait pour beaucoup d'autres cette année en France.

Christophe Chabert


Qu’Allah bénisse la France

D'Abd Al Malik (Fr, 1h32) avec Marc Zinga, Sabrina Ouazani...

D'Abd Al Malik (Fr, 1h32) avec Marc Zinga, Sabrina Ouazani...

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Adapté du livre autobiographique de Abd Al Malik : le parcours de Régis, enfant d'immigrés, noir, surdoué, élevé par sa mère catholique avec ses deux frères, dans une cité de Strasbourg. Entre délinquance, rap et islam, il va découvrir l'amour et trouver sa voie.


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"Une belle équipe" : sorties de leur réserve

ECRANS | De Mohamed Hamidi (Fr., 1h35) avec Kad Merad, Alban Ivanov, Céline Sallette…

Vincent Raymond | Mardi 14 janvier 2020

Un seul point. C’est ce qu’il manque à l’équipe de foot de Clourrières pour assurer son maintien. Sauf que les joueurs ont tous été suspendus après une bagarre. Alors, l’entraîneur monte une équipe féminine pour les trois ultimes rencontres. Et se heurte à l’hostilité machiste du village… Alors qu’il s’apprêtait à en débuter le tournage en 2018, Kad Merad prévenait que ce film n’aurait rien à voir avec Comme des garçons, cette comédie-fiction bâtie sur l’histoire de la première équipe de France de football féminine. On le confirme : Mohamed Hamidi ne s’intéresse ni à la romance ni à la reconstitution historique, mais au difficile basculement des mentalités vers une société paritaire, le football étant le symptôme (ou le déclencheur) d'une prise de conscience : troquer le ballon contre la charge domestique ordinairement dévolue à leurs épouses équivaut à une castration pour ces messieurs. Le réalisateur (qui, au passage, remercie ses six sœurs au générique) s’amuse à montrer à quel point la sensibilité masculine est asymétrique : chatouilleux sur leurs "privilèges" envolés, les hommes sont aveugles au fait que les affiches publicitaires utilise

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"Jusqu'ici tout va bien" : franchement la zone

ECRANS | de Mohamed Hamidi (Fr 1h30) avec Gilles Lellouche, Malik Bentalha, Sabrina Ouazani…

Vincent Raymond | Mardi 26 février 2019

Fred Bartel a jadis faussement domicilié son entreprise de com’ en zone franche pour éviter taxes et impôts. Le fisc l’ayant rattrapé, il doit soit s’acquitter d’une lourde amende, soit déménager sa boîte à La Courneuve. Ce qu’il fait avec ses salariés. À chacun de s’acclimater… Vingt-cinq ans après La Haine, au prologue duquel il fait explicitement référence par son titre, ce nouveau "film sur la banlieue" laisse pantois. Car s’il prétend raconter le bilan "globalement positif" d’une implantation sur les « territoires perdus de la République » et une osmose réussie entre bobo et jeunes des cités, Jusqu’ici tout va bien ne franchit pas tout à fait le périph’ : son esprit reste ailleurs, dans les quartiers dorés. Et son angélisme de façade, irréel, est bien incapable de réduire la moindre fracture. En alignant plus de clichés qu’une planche-contact, Mohamed Hamidi les dénonce moins qu’il ne les perpétue. Trop lisse (sans doute pour cadrer avec la promesse d’une comédie), le film s’encombre de gadgets scénaristiques éculés (du style "enfant du divorce se réconciliant avec pap

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"Frères ennemis" : (impeccables) affaires de familles

ECRANS | de David Oelhoffen (Fr-Bel, 1h51) avec Matthias Schoenaerts, Reda Kateb, Sabrina Ouazani...

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Capitaine des stups, Driss (Reda Kateb) a grandi dans une cité où il a conservé quelques contacts. Dont Imrane (Adel Bencherif), qui le tuyaute sur un gros coup à venir. Quand celui-ci se fait descendre, et que tout accuse Manuel (Matthias Schoenaerts), Driss tente de renouer avec cet ancien pote dont la tête semble mise à prix… S’il ne l’avait déjà choisi en 2007 pour un excellent thiller, David Oelhoffen aurait pu titrer Nos retrouvailles ce polar nerveux et immersif, dont le mouvement général tranche avec celui communément observé dans ce genre auquel il se rattache. Bien souvent en effet, les films traitant de la criminalité et des bandes organisées dans les cités de banlieue s’inscrivent dans un schéma de réussite fanstamée et d’extraction du milieu originel : le banditisme semblant la seule voie pour s’en sortir vite et gagner de l’argent, ainsi que les territoires respectables de la ville. Dans Frères ennemis, ce n’est pas la sortie qui est prohibée, mais l’entrée : les personnages ne peuvent rarement pénétrer normalement dans une logis (y compris le

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"L'Outsider" : Jérôme Kerviel sur grand écran

ECRANS | Christophe Barratier, réalisateur notamment des "Choristes", remise patine et chansonnette pour prendre le parti de Jérôme Kerviel face à la loi des marchés. Il réalise une jolie plus-value au passage : grâce à ce film maîtrisé, la séance se clôt par une forte hausse de la valeur de son cinéma.

Vincent Raymond | Lundi 20 juin 2016

Qu’il semble loin le temps des Choristes, de Faubourg 36 ou de La Nouvelle Guerre des boutons ; cette époque laissant croire que Christophe Barratier préférait idéaliser un passé de carton-pâte, baigné d’insouciance nostalgique, comme s’il fuyait toute représentation du présent. Pour son premier film réellement contemporain, le cinéaste se paie le luxe de traiter frontalement un sujet en or que beaucoup de ses confrères français auraient sans doute évacué comme le mistigri : "l’affaire Kerviel". Frontalement, c’est-à-dire sans recourir à ce faux-nez habituel qu’est "l’évocation de faits réels" – une touchante pudeur visant à se prémunir d’éventuelles poursuites. Ici, tout étant avéré, Barratier cite nommément et sans barguigner les protagonistes et les raisons sociales impliquées dans la crise de la Société générale en 2008 – on se croirait dans un film américain ! Défi d’initier L’Outsider raconte la bourse, la mécanique

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Abd Al Malik : changement dans la continuité

MUSIQUES | Loin de son image de rappeur bien sous tous rapports, Abd Al Malik revient avec "Scarifications", nouvel album teinté d'électronique, et un rap d'une surprenante intensité.

Damien Grimbert | Mardi 22 mars 2016

Abd Al Malik : changement dans la continuité

En dépit de ses 25 années d’existence, le rap français reste encore souvent réduit aux même stéréotypes : d’un côté les « méchants » rappeurs, braillards, immatures, violents, vulgaires et misogynes ; de l’autre les « gentils » rappeurs, sages, conscients, poétiques, bienveillants et bien éduqués. Si cette dernière catégorie peut sembler a priori plus flatteuse, elle n’en reste pas moins un carcan, une sorte de prison dorée étouffante de laquelle il semble difficile de s’échapper. C’est pourtant bien ce qu’a réussi à faire Abd Al Malik avec Scarifications, cinquième album intégralement coproduit avec Laurent Garnier qui le voit s’extirper enfin de son statut de premier de la classe / gendre idéal pour voguer vers de nouveaux horizons. En choisissant comme écrin une bande-son électronique futuriste tout droit sortie d’un film de science-fiction dystopique, le rappeur semble ainsi clairement trouver un nouveau souffle. Rude, sombre, saccadé, rapide et intransigeant, son rap renoue avec une intensité et un sens de l’innovation insoupçonnés, sans trahir pour autant sa marque de fabrique : une écriture fine, ambitieuse et subtile, qui gagnerait juste à se débarrass

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Pattaya

ECRANS | Reconstituant un trio de "Kaïra", Franck Gastambide s’envole pour la Thaïlande, histoire de voir si la misère sexuelle est moins pénible au soleil. S’il n’entame pas son goût pour un humour trash ne se cachant pas derrière son petit doigt, l’exotisme semble l’avoir (un peu) poli…

Vincent Raymond | Mardi 23 février 2016

Pattaya

Le succès mérité des Kaïra (2012) dans les salles rendait mécanique la mise en chantier d’un équivalent de suite. Comme la nature a horreur du vide, un producteur normalement constitué envisage forcément l’esquisse d’un potentiel profit supplémentaire. Par son cadre de départ, son esprit décalé, sa triplette gagnante (l’abruti à casquette / l’Arabe / le nain), Pattaya s’inscrit donc dans la continuité du film précédent. Toujours devant et derrière la caméra, Franck Gastambide fait figure d’exception dans le trio, les autres têtes d’affiches étant substituées. Dans sa première partie, Pattaya recourt à la formule héritée de la pastille télévisuelle Kaïra-Shopping, qui avait fait des Kaïra une réussite originale : son traitement trépidant des cités de l’intérieur, sur un mode comique rugueux et sans pincettes, au risque d’écorcher la bienséance, si éloignée du quotidien réel. Boxe thaï, petites tailles et racailles Gastambide excelle en effet dans ce mode “chroniqueur”, enchaînant les anecdotes et les méchefs vécus par les habitants de son quartier – il se montre à ce titre bien plus perc

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