Self made

ECRANS | Une fable sur la frontière israélo-palestinienne qui manie l’absurde avec dextérité, comme une version politique du cinéma de Quentin Dupieux.

Christophe Chabert | Mardi 7 juillet 2015

Un matin, Michal tombe littéralement de son lit lorsque celui-ci s'écroule avec fracas. Un peu sonnée, cette artiste contemporaine considérée comme une des « 50 femmes les plus influentes d'Israël » se retrouve seule après le départ de son mari, commande un nouveau lit, le monte et se rend compte… qu'il manque une vis !

Cauchemar Ikéa + amnésie partielle : la situation de départ de Self made est déjà en soi prétexte à faire circuler un climat d'absurde et d'incertitude. Shira Geffen, co-réalisatrice des Méduses, Caméra d'or à Cannes, en remet une couche : de l'autre côté de la frontière, Nadine, une ouvrière palestinienne, travaille dans l'usine qui produit les fameux lits. Elle doit franchir le "check point" chaque matin et, pour retrouver son chemin, sème des vis comme le petit poucet des cailloux. Aussi, lorsque Michal appelle pour se plaindre, Nadine est vite démasquée, puis licenciée.

Entre l'artiste qui ne sait plus qui elle est et l'ouvrière modèle à qui l'on propose de basculer dans le terrorisme, les barrières de la raison et de l'identité vacillent, et Self made se développe, comme les films de Quentin Dupieux dont il pourrait être une variation politique, selon une logique de l'illogique extrêmement rigoureuse. Si Geffen sait très bien où elle veut conduire scénario et spectateur, impossible d'anticiper les chemins qu'elle va emprunter pour y parvenir, tant son film se plait à brouiller les pistes, donnant ainsi lieu à de multiples niveaux de lecture.

Le film est par ailleurs brillamment mis en scène, capable de faire naître l'étrangeté d'un intérieur design, d'une vidéo d'art ou d'un enclos précaire où l'on parque les suspects en plein désert. C'est pourquoi, même si son propos est grave et son sujet brûlant, Self made est avant tout un film dans lequel on prend plaisir à se laisser égarer et manipuler.

Christophe Chabert

Self made
De Shira Geffen (Israël, 1h29) avec Sarah Adler, Samira Saraya…


Sortie le 8 juillet


Self Made

De Shira Geffen (Isr, 1h29) avec Sarah Adler, Samira Saraya... Des crabes mélomanes, un casque rose fluo, un drôle de sac, un gâteau d’anniversaire, une biennale d’art contemporain, une ceinture d’explosifs, du rap palestinien, un Skype qui ne marche pas et un lit suédois à assembler mais pas assez de vis, vraiment pas assez de vis.
La Nef 18 boulevard Edouard Rey Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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"Foxtrot" : contre-danse

ECRANS | de Samuel Maoz (Isr-Fr-All, 1h53) avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonaton Shiray…

Vincent Raymond | Mardi 24 avril 2018

Dafna et Michael apprennent brutalement un matin que leur fils Yonatan, militaire affecté sur un poste frontière dans le désert israélien, a été tué. Il faut gérer la douleur, les démarches administratives, la famille, les cérémonies officielles absurdes. Sauf qu’il y a un coup de théâtre… Un film ? Plutôt trois et demi en un, alternant les couches ou les tranches comme dans un sandwich. Or, chacun le sait, le meilleur du sandwich, c’est rarement le pain. L’épisode central le confirme ici : après une ouverture ayant pour fonction de démontrer l’habileté du réalisateur Samuel Maoz, son goût pour la géométrie et son art à gérer la spatialité, on découvre ce qui aurait pu (dû ?) demeurer un fantastique court-métrage. Cœur du récit et nœud du drame, la vie au poste frontière est un mélange d’absurde et d’esthétique rappelant le roman de Julien Gracq Le Rivage des Syrtes, mais revisité par Jean-Pierre Jeunet époque Bunker de la dernière rafale. Un moment de sombre beauté en temps de guerre, où entre deux banalités dans le quotidien de troufions abandonnés à eux-mêmes, un drame va se cristalliser. Il y a

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