Les Cowboys

ECRANS | La traque pendant 15 ans d’une jeune fille avalée par la mouvance radicale de l’islamisme, menée sans relâche par son père et son frère. Un drame familial aussi sobre que déchirant ; une plongée hallucinante dans 15 ans d’histoire immédiate et un télescopage insensé avec l’actualité. Édifiant.

Vincent Raymond | Mardi 24 novembre 2015

Scénariste d'Audiard, Thomas Bidegain présentait trois films à Cannes cette année, dont Les Cowboys dans la Quinzaine des réalisateurs. Derrière ce titre trompeur évoquant presque une comédie dans le milieu des fans de country, on découvre une grande œuvre de cinéma ; un de ces premiers films affichant une époustouflante maîtrise dans la forme, la narration, la direction d'acteurs (François Damiens et Finnegan Oldfied, jeu dépouillé).

Bidegain manie comme personne l'art de la rupture de ton, de l'ellipse, s'abstenant de représenter ce qui se déduit. Montrer est, on l'oublie trop souvent, un choix autant qu'une responsabilité. Par ces impasses sur des plans dits "utilitaires", il confère à chaque séquence une valeur renforcée : aucune image ne doit sa place au hasard, chaque durée est mesurée. Sans jamais pontifier sur les causes du désordre géopolitique, en filigrane permanent de ce drame intimiste, il nous met des clés à disposition et glisse du polar sombre au genre épique avec une soudaineté qui finit par nous sembler naturelle.

Un écran qui pense

On laissera les complotistes bas du front à leurs délires, qui se persuadent que le surgissement de films évoquant l'islamisme radical corrobore leurs thèses malades ; tout comme on ignorera les censeurs étriqués, ânonnant cette antienne moisie sur la néfaste influence d'un cinéma supposé héroïser les terroristes. Pour eux, la vérité est sans doute plus difficile à admettre, à affronter : ce sont des auteurs, des réalisateurs, des "saltimbanques" si souvent raillés pour leur appartenance à la sphère du divertissement qui sont les meilleurs décrypteurs du temps présent. Une génération d'intellectuels, de penseurs capables de nous expliquer le cheminement des consciences qui semblait nous faire défaut – remplacée par des théoriciens haineux claquemurés en leur peur. En fait, elle existe et s'exprime à travers des thrillers, des drames, intériorisant les maux contemporains, les sublimant avec clarté, à l'instar des Cowboys.

Sans doute n'aurait-il pas eu la même apparence, écrit et tourné après le 13 novembre 2015. Mais, à l'instar de Made in France de Boukhrief, il offre aujourd'hui dans ses soubassements une vision lucide et dépassionnée des événements. La fiction ne dépasse ni ne rattrape la réalité : elle la révèle, la débarrasse du superflu sans s'embarrasser des précautions ouatées dont raffole notre société.

Les Cowboys
De Thomas Bidegain (Fr, 1h45) avec François Damiens, Finnegan Oldfield, Agathe Dronne…


Les Cowboys

De Thomas Bidegain (Fr, 1h45) avec François Damiens, Finnegan Oldfield...

De Thomas Bidegain (Fr, 1h45) avec François Damiens, Finnegan Oldfield...

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Une grande prairie, un rassemblement country western quelque part dans l'est de la France. Alain est l'un des piliers de cette communauté. Il danse avec Kelly, sa fille de 16 ans sous l'œil attendri de sa femme et de leur jeune fils Kid. Mais ce jour-là Kelly disparaît. La vie de la famille s'effondre.


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"La Fameuse invasion des ours en Sicile" : conte à pâte de velours

ECRANS | De Lorenzo Mattotti (It.-Fr., 1h22) animation

Vincent Raymond | Mardi 8 octobre 2019

En ce temps où les ours et les humains vivaient en paix, le jeune Tonio, fils du roi des ours, se fit capturer par des chasseurs en Sicile. Aidé par un magicien, son père envahit la plaine des Hommes et remporta la victoire. Commença alors une cohabitation entre les deux espèces… Depuis le temps que l’univers de l'illustrateur et auteur de bande dessinée italien Lorenzo Mattotti taquinait le cinéma, il fallait bien qu’il franchisse pleinement le pas ; cela donc aura été par l’entremise d’un roman du génial Dino Buzzati. De par sa structure de conte, cette histoire se prêtait à ses somptueuses fantaisies graphiques (aplats texturés, couleurs chaudes, formes stylisées…) comme aux extensions lui étant ici offertes. En somme, le film accomplit un double travail "d’enluminure" du texte original en proposant d’une part l’adaptation visuelle par Mattotti et en développant de l’autre le propos philosophique par un enchâssement de récits – lequel fait également écho à la tradition orale du conte. Au scénario, si l’on n’est guère étonné de trouver la présence de Jean-Luc Fromental, grand habitué de la transposition de la BD à l’écran (l’homme appartie

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Bang Gang

ECRANS | Des lycéens comblent le désert de leur existence en se prenant en main, c’est-à-dire les uns avec les autres et dans tous les sens… Inspirée par un fait divers, Eva Husson n’a pas froid aux yeux pour son premier long-métrage qui, sans être bégueule, se révèle plus stuporeux que stupreux…

Vincent Raymond | Mardi 12 janvier 2016

Bang Gang

Identifié par ses pom-pom girls aux pectoraux avantageux, ses capitaines d’équipe de football athlétiques mais bas du front, ainsi que par ses forts en thème malingres, myopes, boutonneux et polycomplexés, le film de lycée ("high school movie") est un genre à part entière outre-Atlantique. Cette catégorie de comédies plus ou moins émoustillantes destinées à être consommées avec popcorn et boy/girlfriend sort rarement de l’ornière, à moins d’un miracle ou d’une volonté de pervertir les codes – voir Carrie (1977) de De Palma ou Retour vers le futur (1985) de Zemeckis. Si le cinéma français s’adonne parfois à ces bluettes sucrées (La Boum, LOL), il propose aussi des traitements alternatifs de l’âge “ingrat” – ou “des possibles”. Dans des œuvres saisissant l’adolescence comme un état mystérieux ou inquiétant, et ceux qui la traversent pareils à une tribu autonome, abandonnée à elle-même ; des œuvres valant parfois davantage pour les ambiances construites, nimbées d’interdits et de tabous transgressés que les histoires racontées. De par son climat d’étrangeté diffuse, son goût pour l’architecture froide des banlieues pavillonnai

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Épisode MMXV : une rentrée cinéma en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Épisode MMXV : une rentrée cinéma en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août. Une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre ; The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28 ; Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poid

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