"Born to be blue" : de déchet à Chet (Baker)

ECRANS | de Robert Budreau (G.-B-E.-U.-Can., 1h37) avec Ethan Hawke, Carmen Ejogo, Callum Keith Rennie…

Vincent Raymond | Lundi 9 janvier 2017

Photo : New Real Film


1966. Vaincu par ses addictions, Chet Baker n'est plus ce James Dean du jazz qu'il a été. Mais la rencontre avec la belle Jane, à la faveur du tournage d'un film hommage, l'encourage à entreprendre une renaissance. Ce ne sera pas la première, ni la dernière…

La douloureuse trajectoire torve de Baker appartient à cette mythologie du jazz faite de cycles de grandeur-déchéance, de caves enfumées et d'ivresses prolongées ; en cela, elle est éminemment cinématographique. Encore faut-il savoir y prélever les éléments les plus saillants, et confier cette réelle mission à un comédien inventif, capable de surcroît d'éviter l'odieux piège de la surcomposition. Ethan Hawke, décidément abonné aux vieilles gloires éthyliques (voir Les 7 mercenaires), se révèle excellent pour interpréter la partition du bugliste à la voix d'ange et au visage de jeune premier désespéré.

Dans cette élégie élégante et délicate, jouant parfois avec sa propre structure et faisant fi de toute prétention, il donne corps (et même souffle) à l'artiste, laisse entrevoir l'origine de ses cicatrices sans les transformer en plaies purulentes, et redonne à sa pauvre figure édentée son authentique charme tragique. Traversé par cet amour viscéral pour la musique et cette faiblesse pour les femmes donnant la force d'abattre les montagne, Born to be blue est de surcroît doté du magnétisme de l'actrice Carmen Ejogo dans le rôle de Jane.


Born to be blue

De Robert Budreau (Angl-Can-EU, 1h37) avec Ethan Hawke, Carmen Ejogo...

De Robert Budreau (Angl-Can-EU, 1h37) avec Ethan Hawke, Carmen Ejogo...

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Afin de lui rendre hommage, un producteur de Hollywood propose à Chet Baker, le légendaire trompettiste de jazz des années 1960, de tenir le premier rôle dans un long métrage consacré à sa vie. Pendant le tournage, Chet tombe éperdument amoureux de Jane, sa partenaire afro-américaine. Malheureusement, la production est arrêtée le jour où, sur un parking, Chet est passé à tabac. Anéanti, les mâchoires fracassées, l'artiste se replie sur lui-même, et son passé ravive ses démons. Jane réussit néanmoins à le convaincre d'aller de l'avant, de rester sobre et, grâce à la musique, de regagner la reconnaissance de ses pairs.


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"La Vérité" : tout sur sa mère

ECRANS | De Hirokazu Kore-eda (Fr.-Jap., 1h47) avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Margot Clavel…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Star de cinéma, Fabienne vient de publier ses mémoires titrés La Vérité et va entamer un nouveau tournage. Sa scénariste de fille, Lumir, son époux et leur petite Charlotte, débarquent alors de New York. Leur séjour permettra de régler de vieilles querelles, mais aussi panser des plaies… « On ne peut se fier à sa mémoire ». Aux allures de mantra, cette réplique est un peu la clef de La Vérité : on l’entend sortir de la bouche de Lumir (reprochant les arrangements de sa mère avec la vérité dans son livre), mais aussi de celle de la fantasque Fabienne, faisant remarquer en retour à sa fille que le point de vue d’une enfant est trompeur. Si l’actrice revendique dans sa vie comme son art le "mentir vrai" d’Aragon, en assumant également une incorrigible mauvaise foi et ses caprices, elle sait, par le bénéfice de l’âge, que toute vérité est relative, subjective. Que la perfection qu’elle suppose, forcément impossible à atteindre. Et que l’écrit est un pis-aller au jeu, donc à la vie. Acteurs 1, scénaristes 0 ? Difficile de savoir qui aura le dernier mot ! Kore-eda accomplit ici une œuvre d’une v

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"L'Affaire Roman J." : (navrants) pépins d’avocat

ECRANS | de Dan Gilroy (ÉU, 2h03) avec Denzel Washington, Colin Farrell, Carmen Ejogo…

Vincent Raymond | Mardi 13 mars 2018

Issu du militantisme afro-américain, vêtu comme l’as de pique et passant ses journées dans ses dossiers, l’avocat Roman J. Israel (Denzel Washington) est un excellent procédurier, mais un maladroit plaideur. À la mort de son patron, un cabinet de prestige le recrute pour ses talents. Il va alors "changer"… Ce film-marathon semble hésiter à cerner son sujet, comme à croquer son personnage principal dont le caractère girouette plus vite qu’un Dupont-Aignan en période électorale. Présentant de nombreuses caractéristiques de certains syndromes d’Asperger (mémoire hallucinante, sociabilité "particulière", attachement à des rites…), la probité et le désintéressement d’un saint, Roman J. Israel oublie brusquement tous les préceptes ayant gouverné son existence pour commettre une action contraire à l’éthique. En plus d’être improbable, ce retournement psychologique s’accompagne d’une métamorphose physique aussi absurde que le costume hors d’âge/vintage dont ce pauvre avocat est affublé. L’idée initiale de confronter l’idéalisme d’un juriste de bureau versé dans les droits civiques aux requins de prétoires était pourtant bonne. L’ajout d’une intrigue

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Rentrée cinéma 2017 : face (à face) à la nouvelle année

Panorama 2017 | Les distributeurs ont l’esprit joueur. Ou plutôt jouteur : à la manière des programmateurs des chaînes de télé, ils ont composé un mois de janvier truffé de petits duels et de combats singuliers. Une manière très… confraternelle de (se) souhaiter la bonne année…

Vincent Raymond | Lundi 2 janvier 2017

Rentrée cinéma 2017 : face (à face) à la nouvelle année

Comme si les vraies rivalités et les confrontations sérieuses du monde réel ne suffisaient pas, voilà qu’on invente des escarmouches pour les files d’attente des cinémas ! Et qu’on ne brandisse pas, pour les justifier, le prétexte d’une fréquentation à stimuler par "l’émulation" : revendiquant plus de 210 millions d’entrées réalisées en 2016, le secteur s’est rarement aussi bien porté. De telles chicaneries, ça a tout de même un petit air de cour de récré, non ? À hauteur d'ados Rayons enfantillages, Hélène Angel ouvre le bal avec Primaire (ce mercredi 4 janvier) qui fait de Sara Forestier une instit’ surinvestie prête à beaucoup pour sauver un gamin manifestant de graves signes d’abandon… au grand dam de son propre fils. On retrouve, actualisé, l’un des thèmes de L’Argent de poche (1975) de Truffaut, centré ici sur l’enseignant et amendé d’une inutile fable sentimentale avec un Vincent Elbaz peu crédible en livreur fruste. Plus convaincant est Jamais contente de Émilie Deleuze (11 janvier), adaptation de Marie Desplechin sur les désarrois d’une ado redoublante, mal dans sa peau en fami

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Boyhood

ECRANS | Pari fou de Richard Linklater : filmer pendant douze ans Ellar Coltrane, de son enfance à sa sortie de l’adolescence, dans un film hautement romanesque et souvent bouleversant qui montre la naissance d’un personnage et d’un comédien dans un même geste d’une grande force cinématographique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 juillet 2014

Boyhood

En 2001, Richard Linklater tournait Waking life, drôle de film d’animation en forme de rêverie documentaire et philosophique. Dans une des séquences, deux filles discutaient dans un café et l’une d’entre elles disait ceci : « On pense à une image de soi bébé et on dit : "C’est moi." Pour faire le lien entre cette image et ce que l’on est aujourd’hui, on doit inventer une histoire : "C’est moi quand j’avais un an ; plus tard, j’ai eu les cheveux longs, puis nous avons déménagé à Riverdale et me voilà !" Il faut une histoire, une fiction pour créer cette connection entre nous et ce bébé, pour créer notre identité. » 2001, c’est le moment où Linklater commence à tourner Boyhood, qu’il achèvera douze ans plus tard. Impossible aujourd’hui de ne pas voir dans ce film unique et hors norme la mise en pratique de cette théorie de l’identité évoquée dans Waking life. Ces douze années – et les 165 minutes du film – c’est le temps nécessaire pour raccorder, par le biais d’une fiction, l’image du jeune Ellar Coltrane, gamin insouciant traversant les rues sur son vélo, de celle du même Coltrane, jeune adulte tout juste débarqué à l’université, regar

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Before midnight

ECRANS | De Richard Linklater (ÉU-Grèce, 1h48) avec Julie Delpy, Ethan Hawke…

Christophe Chabert | Vendredi 21 juin 2013

Before midnight

Tous les neuf ans, Linklater, Delpy et Hawke reviennent prendre des nouvelles du couple qu’ils ont inventé avec le film Before Sunrise : après la rencontre, après les retrouvailles, voici le temps du bilan. Céline et Jesse sont mariés, ils ont deux jumelles, et passent leur été sur une île grecque dans une résidence pour écrivains. Before midnight fonctionne à nouveau sur une unité de temps (une journée) mais Linklater et ses deux comédiens-scénaristes radicalisent un peu plus leur dispositif cinématographique : le film n’est constitué que de grands blocs de dialogues tournés en plans-séquences dont le plus "spectaculaire" dure 14 minutes, et se déroule entièrement dans une voiture en mouvement. Ces longues discussions, où les conflits peuvent être larvés ou ouverts, où ce qui s’exprime clairement est aussi important que les hésitations et les atermoiements des personnages, et où la mise en scène cherche à se rendre invisible – la grande scène de dispute à l’hôtel prouve pourtant qu’elle est souveraine, des seins dénudés de Julie Delpy à ses entrées et sorties faussement théâtrales – ne sont futiles qu’en apparence. Before midnight pose avec ac

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Bad boy du cool

CONNAITRE | Documentaire / Chet Baker restera comme la figure de l’ange trompettiste jusqu’à son grand saut inexpliqué depuis la fenêtre d’un hôtel d’Amsterdam en 88. Dans (...)

Régis Le Ruyet | Vendredi 17 février 2012

Bad boy du cool

Documentaire / Chet Baker restera comme la figure de l’ange trompettiste jusqu’à son grand saut inexpliqué depuis la fenêtre d’un hôtel d’Amsterdam en 88. Dans Let’s get lost tourné quelques mois avant sa mort, Chet est vivant. 57 ans d’une vie opiacée de route et de déroute que racontent l’intéressé et des proches rencontrés par le photographe et cinéaste Bruce Weber. À l’origine, Chet est apparu sur la scène du jazz dans les années 50, artiste surdoué et physique d’apollon: musiques et photos le rendront immortel. Il est d’abord membre du quintet de Charlie Parker, le plus grand des saxophonistes, puis va rejoindre le jazz cool et west coast de Gerry Mulligan avant de voler de ses propres ailes. Sensuel et vaporeux à la trompette comme au chant, Chet a de nombreux atouts pour charmer les sirènes, les entretiens des épouses et maîtresses livrent d’ailleurs quelques sourds règlements de compte. Cependant, en prince de la déglingue, son jeu comme sa vie font des étincelles, de celles qui allument les étoiles bonnes et parfois mauvaises comme en 1966 à San Francisco où cinq dealers lui font sauter les dents. Proposé par l’association Dolce Cinema, ce film immanquable trac

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