"Une saison en France" : n'est pas Ken Loach qui veut

ECRANS | de Mahamat-Saleh Haroun (Fr., 1h40) avec Eriq Ebouaney, Sandrine Bonnaire, Bibi Tanga…

Vincent Raymond | Mardi 30 janvier 2018

Photo : Franck Verdier – Pili Films


Les bons sentiments, la mauvaise littérature, toussa… Le précepte jadis énoncé par l'écrivain Henri Jeanson se transpose toujours aussi aisément au cinéma. C'est triste pour les idées que ces sentiments défendent ; et cela le serait bien davantage si l'on ne reconnaissait pas le bancal des œuvres supportant ces justes causes.

Décalque (involontaire ?) de celle de Moi, Daniel Blake de Ken Loach, l'affiche d'Une saison en France place d'emblée le film dans une ambiance inconsciemment "loachienne". Les similitudes s'arrêtent ici, tant les partis-pris s'opposent : à l'urgence documentarisante, le réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun préfère une esthétique posée, parfois surcomposée qui encombre de théâtralité vieillotte le récit de son héros. Centrafricain exilé en France, celui-ci attend la décision qui fera de lui, de son frère et de ses enfants, des réfugiés légaux. Malgré l'aide de la femme qui l'aime, son attente son espoir ne cesse de s'effilocher et ses conditions de vie de se dégrader…

Quitte à passer pour un fourre-tout, ou un mauvais Olivier Adam, ce film-dossier empile les situations limites et les personnages caricaturaux – marchand de sommeil asiatique, immolation d'un retoqué, enterrement d'un indigent, visite à Calais dans la jungle désertée… Seule vraie originalité dans un catalogue de misères hélas trop vues à l'écran, une très inattendue séquence montrant que l'intranquillité permanente dans laquelle vivent les réfugiés détruit leur libido – on a là du concret, tout sauf anodin. Quant à la voix-off épisodique, elle n'apporte rien, si ce n'est un surplus très dispensable de contextualisations et de procédures. Le silence est souvent plus éloquent.


Une Saison en France

De Mahamat-Saleh Haroun (Fr, 1h30) avec Eriq Ebouaney, Sandrine Bonnaire...

De Mahamat-Saleh Haroun (Fr, 1h30) avec Eriq Ebouaney, Sandrine Bonnaire...

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Abbas, professeur de français, a fui la guerre en Centrafrique pour bâtir une nouvelle vie en France. En attendant d’obtenir le statut de réfugié, le quotidien d’Abbas s’organise : ses enfants sont scolarisés et il travaille sur un marché où il a rencontré Carole, sensible au courage de cet homme encore hanté par les fantômes du passé. Mais si le droit d'asile lui était refusé, qu'adviendrait-il d'Abbas et de sa famille déracinée ? Et de Carole, privée du foyer qu’elle a cru reconstruire ?


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"Prendre le large" : voir du pays (ou pas)

ECRANS | de Gaël Morel (Fr., 1h43) Sandrine Bonnaire, Mouna Fettou, Kamal El Amri…

Vincent Raymond | Mardi 7 novembre 2017

Solitaire, n’ayant plus guère de lien avec son fils, Edith est touchée par un plan social. Plutôt que d’accepter une prime de licenciement, elle demande à être reclassée dans une usine textile du même groupe au Maroc, très loin de son Beaujolais. Espérant trouver dans l’éloignement géographique et l’affection d’étrangers ce qui lui fait viscéralement défaut (l’amour de son fils, égoïste), Sandrine Bonnaire est ici bien triste à voir, dans la peau d’un personnage passif, dépressif et naïf mais aussi victime de gros plans peu flatteurs dès l’ouverture du film. Sa déconfiture ne cesse de dégouliner en suivant des rails aussi rectilignes que les Colonnes d’Hercule. On ne saurait trop déterminer ce qui motive vraiment le cinéaste Gaël Morel : parvenir au rapprochement tardif entre le génitrice et son fils prodigue ou bien dénoncer pêle-mêle les conséquences de la mondialisation, la précarité des ouvrier·ère·s au Maroc et la sournoise cruauté d’une contremaîtresse sadique. Une chose est certaine : le droit du travail tel qu’on le connaissait ne s’applique pas de l’autre coté de la Méditerranée. S’il était sorti avant les élections, ce film c

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Salaud, on t’aime

ECRANS | De Claude Lelouch (Fr, 2h04) avec Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Sandrine Bonnaire…

Christophe Chabert | Mardi 1 avril 2014

Salaud, on t’aime

En hommage à son ami Georges Moustaki (« qui vient de nous quitter », est-il dit deux fois dans le dialogue au cas où on ne serait pas au courant), Claude Lelouch fait entendre sur la bande-son de Salaud, on t’aime Les Eaux de mars. Jolie chanson qui dit le bonheur du temps qui s’écoule, de la nature et des plaisirs fugaces. Soit tout ce que le film n’est pas, torture ultime où en lieu et place de cascade, on a surtout droit à un grand robinet d’eau froide déversant les pires clichés lelouchiens sur la vie, les hommes, les femmes, l’amitié, le tout en version "vacances à la montagne". La vraie star du film, ce n’est pas Johnny, marmoréen au possible, mais un aigle que Lelouch filme sous toutes les coutures. Se serait-il découvert un caractère malickien sur le tard ? Pas du tout ! Cette fixette sur l’animal est une des nombreuses stratégies pour remplir cette interminable histoire de retrouvailles entre un mauvais père et ses quatre filles – qu’il a appelées Printemps, Été, Automne, Hiver ; Claude, arrête la drogue ! Son meilleur ami et médecin (Eddy Mitchell, tout content de faire du playback sur la scène chantée de Rio Bravo, et c’est

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Grigris

ECRANS | De Mahamat-Saleh Haroun (Tchad-Fr, 1h41) avec Souleymane Démé, Anaïs Monory…

Christophe Chabert | Mercredi 3 juillet 2013

Grigris

Grigris danse dans les clubs de Ndjamena ; son handicap, une jambe mal soignée devenue presque morte, lui permet d’impressionnantes chorégraphies, et l’autorise même à rêver d’un avenir comme danseur professionnel. Grigris aurait pu s’en tenir là, et être un docu-fiction sur son acteur Souleymane Démé, dont le corps prodigieux et le regard habité sont de vraies sources de fascination. Mais Mahamat-Saleh Haroun a choisi de multiplier les enjeux dramatiques autour de lui : une histoire d’amour platonique entre Grigris et une prostituée, un trafic d’essence qui tourne mal, la maladie du père… Le film affiche alors ses faiblesses criantes : une naïveté dans la narration, la direction d’acteurs et la mise en scène qui s’intensifie au fur et à mesure que le récit se rapproche des codes du genre. Il y a, dans le cinéma de Mahamat-Saleh Haroun, un décalage fatal entre les intentions, souvent justes, et leur réalisation à l’écran, où tout sonne faux, forcé et didactique, le cinéaste prenant souvent trois scènes pour dire exactement la même chose ou se contentant de faire passer les idées dans un dialogue lourdemen

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J'enrage de son absence

ECRANS | De Sandrine Bonnaire (France, 1h38) avec William Hurt, Alexandra Lamy, Jalil Mehenni...

Aurélien Martinez | Jeudi 25 octobre 2012

J'enrage de son absence

Deuxième réalisation de Sandrine Bonnaire après un premier docu sur sa soeur autiste, J'enrage de son absence prouve, encore, que les films d'acteurs font rarement des miracles. Histoire d'un deuil impossible : traumatisé par la mort de leur enfant, un homme hante la vie recomposée de son ex pour nouer une relation maladive avec son fils, cette nouvelle incursion dans la folie part pourtant sur de bonnes intentions. Consciente de devoir faire cinéma, Bonnaire aimerait filmer d'abord les corps et l'espace. Problème : ce qui avait tout pour devenir un Dark Water français se voit sans cesse rattrapé par la psychologie et son incapacité à pousser les choses dans une étrangeté plus radicale et surtout formelle. Le film s'enlise alors, suivant l'enfermement d'un William Hurt poussif dans une cave d'immeuble dont Bonnaire ne sait plus que faire, sinon un bon gros symbole. Le sens s'y retrouve étouffé, exsangue devant ce désir bizarre de rendre la peine de l'autre indiscutable. Jérôme Dittmar

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