"Possessor" : de la mort des marionnettes

ECRANS | Possessor aurait pu constituer l’Easter Egg idéal du festival Hallucinations Collectives, si… Mais avec des si, les cinémas seraient ouverts et on ne serait pas obligé de voir le Grand Prix de Gérardmer en direct to DVD en espérant qu’il sorte enfin sur grand écran…

Vincent Raymond | Mercredi 14 avril 2021

Photo : ©The Jokers


Dans un monde parallèle, une firme hi-tech vend à ses très fortunés clients ses "talents" consistant à téléguider neurologiquement des individus afin qu'ils commettent des meurtres ciblés. Tasya Vos, l'une de ces marionnettistes du subconscient, éprouve de plus en plus de difficultés à sortir de ses missions. Et la dernière qu'elle accepte pourrait bien lui être également fatale…

En d'autres circonstances, on aurait été embarrassé d'évoquer le père à travers le fils. Mais ici, tout, du thème au style organique choisis par Brandon, renvoie au cinéma de David Cronenberg et tend à démontrer par l'exemple (et l'hémoglobine) la maxime « Bon sang ne saurait mentir ». Non qu'il s'agisse d'un film par procuration, plutôt de la perpétuation logique d'un esprit, de la manifestation d'un atavisme cinématographique.

Avant que le concept soit énoncé et surtout banalisé dans toutes les gazettes, l'idée de l'Humain augmenté, quel que soit le moyen choisi (hybridation vidéo, amélioration psychique, branchement neuronal, mutation, duplication…) mais toujours à ses risques et périls, a toujours constitué l'essentiel du champ exploratoire de Cronenberg père. Champ que le fils laboure donc à son tour en cultivant tout autant le goût d'un gore parcimonieux, ce qui le rend d'autant plus efficace. Autres points de convergence, partagés avec Ben Wheatley ou Yórgos Lánthimos : la pratique d'un réalisme désaturé, aseptisé, ainsi qu'une propension aux trucages optiques créés directement sur le plateau plutôt qu'à la chimie de la post-prod et du fond vert. Ici, le travail effectué avec le directeur de la photographie Karim Hussain, à base d'applications de gels colorés sur les caméras, donne des résultats à la fois plastiquement saisissants d'une immersivité stupéfiante (les irrégularités et les imperfections de la matière y sont pour beaucoup).

En corps, encore !

Possessor joue autant sur le ressenti psychologique du/de la protagoniste que sur celui du public : qui manipule qui, qui est possesseur, possédé ; par qui ou quoi est-on conditionné ; qui contrôle ou décide de nos choix ? Séduisante de prime abord, la perturbation devient insidieusement dérangeante, presque physique. Et la sensation de dissolution de l'identité de Tasya Vos à l'intérieur de celle de son "hôte" involontaire se transmet chez le spectateur, l'entraînant dans le vertige d'une irrépressible chute. Possessor appartient à cette race de films trip, où le spectacle de l'histoire se double d'une expérience hypnotico-sensorielle et se prolonge par une réflexion loin d'être anodine. Un pur candidat à la découverte dans les salles, multi récompensé à Gérardmer, mais ironiquement obligé d'investir des "corps" plus petits pour vivre, ces carcans que sont les DVD ou la VOD en attendant, on l'espère des jours meilleurs après plus 150 jours de fermeture des cinémas.

Cette triste disette de grand écran est paradoxalement bienvenue pour jeter un œil sur le premier long métrage de Brandon Cronenberg, le judicieusement nommé Antiviral (2012) situé également dans un présent parallèle où la population a pris l'habitude de se faire inoculer par des sociétés spécialisées (qui en sont les dépositaires exclusives) les maladies atténuées dont souffrent leurs stars favorites. Le commerce sordide de nouveaux marchands du temple, exploitant la crédulité de troupeaux pratiquant une forme de cannibalisme et qui tourne court le jour où un mystérieux virus suspecté de venir de Chine se révèle incurable… Toutes ressemblances avec des événements etc.

Possesor de Brandon Cronenberg (Can.-G.-B., 1h44) avec Christopher Abbott, Andrea Riseborough, Jennifer Jason Leigh…

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"Katie Says Goodbye" : demande à la poussière

ECRANS | Dans son premier film, volet inaugural d’une trilogie à venir, le réalisateur Wayne Roberts plonge la comédienne Olivia Cooke dans le cœur profond des États-Unis. Une réussite sans une once de misérabilisme.

Vincent Raymond | Lundi 16 avril 2018

Fleur pure éclose au milieu d’un trou désertique perdu dans le sud ouest états-unien, Katie vit avec sa mère immature, dispense chaque jour son sourire dans le diner où elle bosse et fait des passes avec quasi tout le monde afin de partir à Frisco pour devenir esthéticienne. Un ange de bonté, qui va pourtant subir le pire… Bien malin qui parvient dès les premières images à dater ce film renvoyant une image atemporelle ou, à tout le moins, figée dans le rose-bonbon années 1950 des États-Unis : aucun des marqueurs coutumiers de la "contemporanéité" que sont les écrans ou les smartphones ne vient perturber ce microcosme figé dans une époque idéalisée, bien que totalement révolue. Des enclaves bien réelles, rappelant ces patelins aperçus récemment dans le film Lucky de John Carroll Lynch ou le documentaire America

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"Battle of the sexes" : no zob in lob

ECRANS | de Jonathan Dayton & Valerie Faris (G.-B.-E.-U., 2h02) avec Emma Stone, Steve Carell, Andrea Riseborough…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

Auteur·e·s d’un redoutable hold up aux bons sentiments et au box office il y a une décennie avec sa grossière contrefaçon de petit film indépendant (Little Miss Sunshine), la paire mixte Jonathan Dayton & Valerie Faris reprend les raquettes. Pour un biopic se doublant d’un sujet de société pile dans l’air du temps : l’inégalité de traitement salarial entre les hommes et les femmes, spectacularisée lors du match de tennis mixte opposant l’ancien champion Bobby Riggs (rien à voir avec L’Arme fatale) à la n°1 mondiale Billie Jean King. Joueur compulsif et macho invétéré, le premier fanfaronnait qu’aucune athlète féminine n’était apte à défaire un porteur de testicules. Jusqu’à ce qu’il se retrouve la queue entre les jambes (6-4, 6-3, 6-3). Les boules pour lui ! Ruisselant d’une musique "contexte temporel" omniprésente, ce catalogue de grimaces attendues s’intéresse moins au sport, à la politique ou au cinéma qu’à la potentielle quantité de citations au Golden Globe et à l’Oscar qu’il peut ravir en surfant sur du consensuel lisse et joliment photographié. Ah sinon, ça fait plaisir de revoir Elisabeth Shue,

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"Good Time" : lose poursuite pour le (finalement) expressif Robert Pattinson

ECRANS | de Ben & Joshua Safdie (ÉU-Lux, 1h40) avec Robert Pattinson, Ben Safdie, Jennifer Jason Leigh…

Vincent Raymond | Lundi 11 septembre 2017

Connie Nikas et son frère handicapé mental Nick braquent une banque. Dans la fuite, Nick est capturé. Alors Connie fait l’impossible au cours d’une nuit riche en rebondissements pour le libérer. Par les voies légales d’abord. Et puis les autres… Incroyable : Robert Pattinson peut afficher une gueule expressive et des nuances de jeu ! Merci aux frères Safdie pour cette révélation, ainsi que pour ce thriller nocturne haletant rappelant ces polars signés Hill, Carpenter, Scorsese et consorts qui éraflaient le New York crasseux des années 1970. L’effet vintage et déréalisant se trouve conforté par la B.O. synthétique de Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, ainsi que par le matraquage de visages hallucinés, cabossés, arrachés à la pénombre, systématiquement cadrés en gros – voire très gros – plan. Dans leur quête formelle, les Safdie n’empruntent pas le chemin de l’esthétique pure, à la différence de Nicolas Winding Refn. Et s’ils partagent sa soif d’urgence ou son aptitude à fabriquer des sensations organiques, ils le font sans recourir aux sempiternelles armes à feu. Encore une sacrée transgression à mettre à leur crédit

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Les Huit salopards

ECRANS | Des chasseurs de primes et leur prisonnière pris en étau entre le blizzard et de potentiels agresseurs dans une baraque de fortune. Près de trois heures de palabres sanglantes rythmées par les notes de Morricone. Ça aurait pu tourner au théâtre filmé ; c’est du pur cinéma à grand spectacle. Tarantino se bonifie avec le temps. Et les westerns.

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Les Huit salopards

De par sa connaissance monstrueuse du cinéma et son admiration pour Howard Hawks, Tarantino devait s’y attendre : lorsque l’on commence à s’immiscer dans l’univers du western, s’en extraire n’a rien d’une affaire aisée. Une question d’adhérence (celle du sang frais et visqueux aux bottes ?) ou d’adhésion intime à sa logique dramaturgique parfaite et épurée. Car l’Ouest n’est pas un monde sans foi ni loi. Connaissant des règles absolues et définitives, il séduit par sa radicalité claire, impitoyable, ne souffrant pas la moindre circonstance atténuante. L’Histoire américaine s’y est écrite, forgée à partir de mythes (con)fédérateurs. Depuis, nombreux sont les auteurs et cinéastes à être venus puiser dans cet immense territoire narratif, cet idéal de liberté faisant figure de paradis perdu loin du rigorisme moral contemporain – tel Tarantino. Vous ne trouverez donc pas de minauderies hypocrites dans Les Huit salopards, ni de révisionnisme des comportements d’époque pour éviter de heurter nos ligues de vertu d’aujourd’hui. Puisque l’histoire se déroule après la Guerre de Sécession, ça fume, ça boit, ça jure, ça donne du « nigger », ça avo

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Oblivion

ECRANS | Après "Tron l’héritage", Joseph Kosinski avait toutes les cartes en main pour confirmer son statut de nouveau maître de la SF avec cette adaptation de son propre roman graphique. Hélas, le voilà rattrapé par son fétichisme kubrickien, qu’il tente vainement de transformer en blockbuster à grand spectacle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 11 avril 2013

Oblivion

Dans une des pubs qui l’avaient fait connaître, Joseph Kosinski s’amusait à faire circuler le spectateur dans la reproduction virtuelle de l’hôtel Overlook imaginé par Stanley Kubrick pour Shining. Dans Tron l’héritage, qui marquait ses débuts prometteurs au cinéma, il recréait la chambre de 2001 et faisait circuler ses personnages dans un bar qui ressemblait comme deux gouttes de lait à celui d’Orange mécanique. Autant dire que Kosinski fait une fixette sur l’immense Stanley ; ce qu’on ne lui reprochera pas, loin de là, mais disons qu’il faut avoir les épaules solides pour oser se mesurer à un tel monument. Face à Oblivion, qui croule sous les références à 2001 — jusqu’au nom d’une des boîtes de production du film, Monolith pictures ! — on ne peut que constater que cette obsession est filtrée par une culture geek avec qui elle ne fait pas forcément bon ménage. Et que l’univers visuel et virtuel de Tron collait dans le fond beaucoup mieux à l’

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Antiviral

ECRANS | De Brandon Cronenberg (Canada, 1h48) avec Caleb Landry Jones, Sarah Gadon…

Christophe Chabert | Jeudi 7 février 2013

Antiviral

Soyons honnêtes : le premier film de Brandon Cronenberg provoque des réactions diamétralement opposées chez les spectateurs. Mais pas forcément comme ceux de son père, qui cristallisent les avis autant par leurs sujets que par leur traitement. Ici, il s’agit de savoir si on est face à une œuvre prometteuse d’un auteur en prise directe avec son époque, ou au contraire à un gros fiasco écrit et réalisé par un geek ne vivant le monde que par la procuration de son ordinateur. On penche clairement pour la deuxième proposition : Antiviral, de son argument de départ — un trafic de maladies prélevées sur des stars et injectées ensuite à leurs fans — à son système figuratif — des décors cliniques, aseptisés, insonorisés, percés seulement par des spots publicitaires — et ses dialogues — un imbitable charabia de termes compliqués et de marques inventées — a quelque chose du court métrage de fin d’étude étiré, visant ouvertement au statut de film culte. Vincenzo Natali, quand il est peu inspiré, fait des trucs dans ce genre-là. Peut-être qu’avec le temps, Brandon Cronenberg réussira-t-il son

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Shadow dancer

ECRANS | Excellente surprise que ce thriller glacial signé James Marsh. Le cinéma anglais, dans la lignée du canon Ken Loach (Hidden Agenda) / Paul Greengrass (...)

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2013

Shadow dancer

Excellente surprise que ce thriller glacial signé James Marsh. Le cinéma anglais, dans la lignée du canon Ken Loach (Hidden Agenda) / Paul Greengrass (Bloody Sunday), nous avait habitués à traiter la question du terrorisme irlandais sous un angle réaliste, sinon hyper-réaliste. Marsh en prend le contre-pied, lorgnant plutôt du côté des fictions paranoïaques 70’s façon Alan Pakula. La scène d’ouverture (après un prologue posant le traumatisme initial) donne le ton : un attentat raté dans le métro de Londres, filmé entièrement du point de vue de la poseuse de bombe, Collette – extraordinaire Andrea Riseborough – que la caméra accompagne en longs plans méticuleusement composés en scope et baignés d’une lumière froide et métallique. Arrêtée, elle doit se plier au contrat proposé par un agent du MI5 (Clive Owens, qui se coule avec modestie dans ce second rôle fantomatique) : dénoncer ses frères, tous terroristes, et les têtes pensantes de l’IRA pour éviter d’aller croupir en prison. Marsh ne fait jamais retomber la tension et le suspense qui accompagnent les louvoiements de son personnage, privilégiant la durée des séquences et l’ambiance qui en déco

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