Stéphanie Nelson et Ina Thiam, regards croisés photographiques entre France et Sénégal

ARTS | Organisée à l’occasion des 20 ans de la coopération du Département de l’Isère avec le Sénégal oriental, l’exposition "Personne n’éclaire la nuit - La mémoire en miroir" propose une réflexion subtile sur les représentations et les stéréotypes grâce au travail des photographes Stéphanie Nelson et Ina Thiam.

Benjamin Bardinet | Mardi 24 août 2021

Photo : Stéphanie Nelson


Initialement prévue en mai 2020, l'exposition actuellement présentée dans le magnifique cloître du Musée dauphinois est l'aboutissement d'une résidence croisée France/Sénégal dont la crise sanitaire a quelque peu chamboulé les modalités et le calendrier. Si la photographe iséroise Stéphanie Nelson a pu séjourner dans le département de Kédougou au Sénégal en janvier 2020, la Sénégalaise Ina Thiam a été contrainte de repartir dès son arrivée dans nos contrées au tout début du mois de mars de la même année.

Du coup il lui a été proposé de faire elle aussi sa résidence à Kédougou – ce qui, pour une Dakaroise, est finalement assez dépaysant. Ina Thiam profita de ce temps de résidence pour réaliser des doubles portraits de jeunes femmes kédovines : le premier portrait "classique" est confronté à un second dans lequel ses sujets incarnent de façon volontairement théâtralisée des figures féminines qu'elles revendiquent comme modèles et dont une petite fiche nous explique le parcours.

Sortir de sa zone de confort

Ce sont également des diptyques photographiques dédiés à la jeunesse kédovine que propose Stéphanie Nelson. Le dispositif, simple et ingénieux, consiste à photographier simultanément un même sujet à partir de deux points de vue différents. Ainsi elle confronte souvent le portrait d'un groupe de jeunes à celui de l'un de ses membres sur lequel l'appareil se focalise. Isolé, le portrait de cet individu entre alors en tension avec la représentation du groupe auquel il appartient.

Troublants, ces diptyques interrogent la représentation photographique des individus au regard de leur appartenance à un groupe social. Ce trouble est amplifié par le surprenant traitement en nuances de gris adopté par Stéphanie Nelson pour ses tirages. En évacuant tout noir profond ou blanc immaculé, elle donne l'impression d'un monde perçu au travers d'un filtre, comme mis à distance, sur lequel notre regard d'occidentaux a de toutes façons du mal à se poser objectivement, tant nos représentations des populations d'Afrique de l'Ouest sont pétries de stéréotypes. Et comme pour déjouer définitivement ces stéréotypes et avec une volonté de désarçonner un peu plus encore le visiteur en quête d'exotisme convenu, Stéphanie Nelson ponctue son parcours de photographies de paysages urbains dont les teintes distordues de la terre virent au rose fuchsia…

Autant de choix qui nous rappellent que toute photographie procède d'une volonté de représentation du monde et que les artistes photographes sont là pour nous en donner une impression singulière qui parfois questionne ou déplaît, mais qui a le mérite essentiel de nous faire sortir de notre zone de confort… Et pour ceux qui veulent leur dose d'exotisme facile, de couleurs chamarrées et de visions folkloriques, on les invite à rester confortablement derrière leur ordinateur et à faire une recherche image sur Google… ils devraient largement y trouver leur compte...

Personne n'éclaire la nuit - La mémoire en miroir, jusqu'au 4 octobre au Musée dauphinois


Personne n'éclaire la nuit - Stéphanie Nelson / La mémoire en miroir - Ina Thiam

Le regard de deux photographes porté sur le territoire sénégalais de Kédougou.
Musée dauphinois 30 rue Maurice Gignoux Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Acquisitions en cours d’exposition grâce à l'Artothèque municipale de Grenoble

Exposition | L'Artothèque de Grenoble investit la Bibliothèque centre-ville jusqu’au samedi 9 mars pour une savoureuse exposition de ses nouvelles acquisitions.

Benjamin Bardinet | Mardi 26 février 2019

Acquisitions en cours d’exposition grâce à l'Artothèque municipale de Grenoble

La traditionnelle exposition annuelle consacrée aux récentes acquisitions de l’Artothèque de Grenoble (située, on le rappelle, à Chavant, dans la Bibliothèque d'étude et du patrimoine) est l’occasion amusante d’évaluer votre assiduité aux expositions grenobloises (et à nos chroniques) puisqu’une bonne partie des pièces acquises sont celles d’artistes ayant récemment exposés à Grenoble. Précisément, l’accrochage à la Bibliothèque centre-ville ouvre avec les photographies de Stéphanie Nelson et Alexis Bérar dont le travail est encore visible à la Bibliothèque d’étude et du patrimoine dans l’exposition Nos mémoires vivent. On retrouve chez la première le goût de l’histoire intime et familiale et chez le second un intérêt pour les accidents photographiques et l’artificiel. S’ensuit deux amusants « Rétr

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"Nos mémoires vivent" : la mémoire dans la photo

Exposition | Pour "Nos mémoires vivent", la Bibliothèque d'étude et du patrimoine de Grenoble a invité deux photographes contemporains (Stéphanie Nelson et Alexis Bérar) à imaginer un dialogue entre leur travail et le fonds d'archives photographiques municipal. Vivifiant !

Benjamin Bardinet | Lundi 26 novembre 2018

À l'ère de la dématérialisation numérique, il se développe chez les artistes contemporains un goût certain pour les archives physiques dans lesquelles ils aiment plonger pour mieux interroger le présent. Bien que les photographes Stéphanie Nelson et Alexis Bérar ne soient pas familiers de cette pratique, l'invitation qui leur a été faite de travailler à partir des archives photographiques de la Bibliothèque d'étude et du patrimoine (le gros paquebot en face du cinéma Chavant) a tout de suite suscité leur enthousiasme. Pas étonnant, car leur approche et leur sensibilité résonnent judicieusement avec ces images d'un autre temps. Stéphanie Nelson, dont l'objectif ausculte l'intimité familiale, a ainsi fouiné dans ces archives comme un enfant dans un vieux grenier à la recherche de souvenirs d'un temps révolu. À la manière d'une frise chronologique, elle superpose ses propres images à des photographies de famille extraites du fonds. Engageant une réflexion sur la mémoire et le rôle que la photographie joue dans la transmission de celle-ci, elle témoigne de la permanence des rituels sociaux et familiaux à travers les âges. Archives 2.0 ? De son côté, A

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Pluralité du paysage avec le Mois de la photo de Grenoble

ARTS | Porté par la Maison de l’Image, le Mois de la photo amène le paysage entre les murs de l’Ancien musée de peinture et de la Plateforme. Une proposition éclectique qui s’intéresse aux grands espaces comme aux paysages intérieurs grâce à l'Italien Gabriele Basilico et à onze autres photographes, pour une quatrième édition placée sous le signe d’un dépaysement sublimé.

Charline Corubolo | Mardi 27 septembre 2016

Pluralité du paysage avec le Mois de la photo de Grenoble

Fort d’une proposition dense et variée, l’événement annuel de la Maison de l’image se pare d’un nouveau manteau sémantique en cette rentrée 2016. C’est ainsi que se tient jusqu’au 2 octobre le Mois de la photo, avec pour haut lieu la place de Verdun. Investissant l’Ancien musée de peinture et la Plateforme, la manifestation se révèle intelligente et séduisante notamment grâce à la présentation du travail de Gabriele Basicilo (1944-2013). Prenant pour thème le paysage, en résonance avec la 1ère saison de Paysage > Paysages, l’exposition dévoile une quarantaine de clichés de l’Italien pris entre les années 1980 et 1990. Sur petit ou grand format, en noir et blanc, s’exprime alors tout le génie d’un regard qui aimait prendre son temps afin de capter l’essence de la vue, qu’elle soit urbaine ou sauvage. Avec cet éloge à la lenteur du regard, le photographe s’appliquait à mettre u

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