Descente d'orgueil

MUSIQUES | En sortie d'une résidence à Annemasse et d'un festival marseillais, Murat entame à Meylan la tournée de son 20e album (selon la police) : l'hypnotique "Toboggan". Un disque affranchi des habituels oripeaux rock de l'Auvergnat, où Jean-Louis Murat et Jean-Louis Bergheaud (son véritable nom) se livrent à un fascinant huis-clos hivernal et cotonneux, dans l'attente d'une éclaircie. Ou de la fin de la descente. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Lundi 18 mars 2013

Photo : Frank Loriou


L'esprit de contradiction chevillé au corps, Murat est capable, on le sait, de dire tout et son contraire. On ne s'étonnera donc guère de constater que sous la pochette de Toboggan – où on le trouve, plein soleil, « à bicyclette », chapeau pouilleux vissé sur la tête – se cache un disque hivernal. Un album d'hibernation : d'entrée, comme en écho hasardeux à une actualité météorologique imprévue et paralysante, JLM constate, comme regardant par la fenêtre : « Il neige / Il n'y a place que pour le silence / Au couteau sur ta chair blanche / L'état de mon cœur est de tout savoir ». En son ouverture, on jurerait entendre le cri déchirant du loup du Nightcall de Kavinsky, « gorge de loup dans la ténèbre ».

 

« Ici [les montagnes d'Auvergne, où il vit – ndlr], le printemps est toujours en retard, souffle Murat, et avec l'âge, l'été semble toujours plus court et l'hiver de plus en plus long. J'ai enregistré en novembre-décembre... Il neigeait.... Ça a dû influencer pas mal le disque. » De fait, la musique résonne, à l'étouffée, sourde comme un paysage recouvert du linceul hivernal. C'est que pour ce disque Murat a voulu enterrer ses principes : du trépied rock guitare électrique / basse / batterie, sur lequel il avance en moine-soldat depuis une tripotée (auvergnate) d'albums enregistrés live, il ne reste rien ou presque. Guitares nylon, claviers, cuivres, cordes, sitar, Murat a tout enregistré chez lui, seul, cerné par les éléments et les cris d'animaux, instruments et ingrédients à part entière de ce mille-feuilles sonore. Un renversement « esth-éthique » complet qui rappelle, en touches impressionnistes, certains passages de Mustango (1999), les plages les plus calmes de Lilith (2003) ou même Cheyenne Autumn (1989), sans le poinçon 80's.

 

 

Règlement de comptes

 

 

Surtout, Murat s'est « éclaté » à donner de la voix comme rarement : « Quand on enregistre dans les conditions de la scène, en général, j'ai une voix lead et il n'y a pas d'harmonies. Mais ça fait aussi partie de la musique d'harmoniser les choses. J'adore faire des harmonies vocales, je n'en fais pas assez sur mes disques d'habitude. » Ici, doublées, filtrées, harmonisées, vocodées, les voix de Murat sont multiples mais pas impénétrables.

 

Mieux, elles éclairent au ras la psyché muratienne, comme sur Amour n'est pas querelle, à classer parmi les pics musicaux du massif auvergnat : chanson de Roland version Jean-Louis où le cor dans la vallée sonne la reddition en règlement de comptes de Bergheaud et son double Murat, déclaration dialoguée d'amour vache. Manière de dissiper un malentendu tenace qu'il a pourtant souvent contribué à entretenir : Murat n'en veut à personne, si ce n'est à lui-même. Il ne se supporte pas, se collerait des beignes. Murat maudit Bergheaud, ce médiocre, qui ne peut pas sentir Murat, ce matamore.

 

Voilà l'escarpe dialectique sur laquelle cheminent l'homme et le musicien depuis toujours ; comment la bête à deux dos se balance d'un pied sur l'autre, ne cherchant l'amour et la paix, ce vœu pieu, que dans le regard de l'être aimé. S'accordant, parce que « les gens qui ne s'aiment pas sont des êtres dangereux », quelque trêve vite rompue.

 

Ulysse à la con

 

 

Cela, il l'évoquait déjà, il y a presque un quart de siècle, à la sortie de Cheyenne Autumn, sur le plateau de Laurent Boyer (on a connu Murat moins bon client !), et ça ne l'a pas quitté : « J'ai bien peur que ce soit à vie. J'ai un Moi particulier qui fait des disques, qui répond aux questions, qui est aussi un peu une création. Et puis un autre Moi, beaucoup plus naturel et beaucoup plus apaisé. Alors, forcément, entre les deux, souvent, il y a du tirage. Parfois, Murat j'en ai un peu ras le bol, et inversement. »

 

Plus tard, en écho, sur Agnus Dei Babe : « Trop noble pour moi / Ta légende, babe, je n'en veux pas (…) Ce dont nous souffrons vient de ton nom ». Emmuré dans ses sons, attifé de ses mots, empesé de ses maux, Murat/Bergheaud se cherche, à tous les sens du terme, s'invective : « Quel pauvre Ulysse à la con / Quel déboussolé » (Extraordinaire Voodo) ; excelle à ne se trouver qu'en Robinson égaré de jour comme de nuit « sous un ciel sans aucun abri ».

 

Et alors pourquoi Toboggan ? Parce que sensation de glissade, disque d'un « petit mec de France », ballotté comme un enfant, qui a « démoli [ses] nerfs à chanter l'amour passé », hanté par l'hiver de sa vie, la disparition de soi, de la campagne, des autres : « Le monde est sur un toboggan, on dévale à une vitesse folle et on ne sait pas où ça va finir. Il faut attendre que la glissade soit terminée. », risque-t-il en guise d'unique espoir de délivrance. En attendant la fin du parcours, Over and Over, guettant pour patienter le retour du printemps, que faire qu'il n'ait toujours fait ? S'oublier en « Neverland » musicaux comme sur le psychotropical Extraordinaire Voodoo, «  faire semblant d'être un autre / Seule façon d'exister ». Aussi pesante soit-elle.

 

 

Jean-Louis Murat, samedi 23 mars à 20h30, à la Maison de la Musique (Meylan)
« Toboggan » (Scarlett/[PIAS] Le Label), sortie le 25 mars.


Jean-Louis Murat


Maison de la Musique 4 avenue du Granier Meylan
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Jean-Louis Murat : Stakhanov à la Bourboule

Concert | Á peine livrés les actes de son séminaire scénique post-"Il Francese", Jean-Louis Murat reprend du service live comme pour teaser l'avènement de sa future production, troisième volet promis d'une trilogie du pas de côté entamée avec "Travaux sur la N89", sans doute déjà dans les tuyaux.

Stéphane Duchêne | Mardi 19 novembre 2019

Jean-Louis Murat : Stakhanov à la Bourboule

On connaît la verve impatiente du Stakhanov arverne. Mais au vrai, si elle n'étonne plus personne, elle épate toujours un peu. Comme fascine le torrent ininterrompu de sève poétique débordant par tous les temps les flancs offerts à la muse de cet incorrigible graphomaniaque, seul véritable specimen d'authentique artisan capable d'aligner sa production dans des proportions industrielles. Le tarif est immuable : un album par an les années ingrates, deux quand les semailles ont été généreuses et le tempérament clément. Cette année, à peine avait-il entamé la tournée consécutive à la publication d'Il Francese, deuxième étage d'une fusée exploratrice dont le premier lancement - un Travaux sur la N89 à la facture destructurée, éparpillée, expérimentale jusqu'à la désinvolture, forcément deconcertant - que le passant du (Mont) Sans-Souci en livrait une capture live immortalisée au Toboggan de Décines : Innamorato. Où, dans une dérive tout neilyoungienne, supportée par la complicité de l'hydre

Continuer à lire

La Route de Babel

MUSIQUES | La tournée "Toboggan" à peine (ou même pas) achevée, Jean-Louis Murat poursuit sa route avec l'excellente formation post-folk clermontoise The Delano Orchestra. Pour une tournée passant par le festival Uriage en voix d'abord, mais aussi avec "Babel", foisonnant double-album à paraître le 13 octobre. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 2 septembre 2014

La Route de Babel

Lors d'un entretien réalisé en mars 2013 avec Murat pour la sortie de Toboggan, le Bourboulien nous confiait son ras-le-bol des automatismes inhérents à l'enregistrement en groupe. Raison pour laquelle il s'était alors isolé pour donner naissance à un disque comme patiné par cent ans de solitude, pour ne pas dire cent hivers éternels. Un Toboggan si vertigineux qu'on ne pouvait qu'acquiescer à ce « caprice » muratien.. Mais le grand amateur de football – celui d'avant, celui des fougueux avants cavalant cheveux au vent – n'est, on le sait, avare ni de contre-pieds, ni de coups du foulard. Et c'est en changeant radicalement de tactique (ou, comme on dit aujourd'hui, d'animation offensive) qu'il a accouché les chansons du successeur de Toboggan, s'offrant non seulement un groupe, mais en plus pas le

Continuer à lire

« Parfois Murat, j'en ai un peu ras-le-bol »

MUSIQUES | À deux jours de la résidence qui marquera le début de sa tournée, Jean-Louis Murat, posé et aimable, réfléchissant à haute voix plus qu'il ne s'explique, évoque pour nous les grandes lignes et les courbes de Toboggan, son dernier album : ses envies de changement, le quant-à-soi destructeur de son double Moi, le long hiver auvergnat, l'amour, la mort et le vélo, un peu. Propos recueillis par Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Lundi 18 mars 2013

« Parfois Murat, j'en ai un peu ras-le-bol »

Pour cet album, Toboggan, vous avez radicalement changé de manière de travailler... Jean-Louis Murat : Oui. Sur les derniers albums, je travaillais en groupe avec quatre ou cinq musiciens. On bossait dans la même pièce en live. Et puis on partait en tournée. J'ai dû enchaîner quatre ou cinq disques comme ça. Celui-là, je l'ai enregistré tout seul, chez moi... Avec un ingénieur du son quand même. C'est un peu comme si j'avais fait un album solo après avoir longtemps fait partie d'un groupe.   Pourquoi avoir cette methode d'enegistrement à laquelle vous sembliez tenir? Ne serait-ce que pour la spontanéité qu'elle permet ? C'est un peu le hasard. Je me suis à enregistrer des démos, je ne sais pas pourquoi. D'habitude, je ne fais jamais de maquette et là je me suis dit (il rit) « tiens je vais faire des maquettes ! ». L'idée d'enregistrer seul est venue ensuite. Ca m'a paru logique. Quelque part, ça s'e

Continuer à lire

Le lièvre et la torture

MUSIQUES | Avec Grand Lièvre et après deux ans de silence, l'Arverne atrabilaire Jean-Louis Murat revient en douceur vers les sommets, entre blues minimal et langue à la renverse. Stéphane Duchêne

François Cau | Mercredi 26 octobre 2011

Le lièvre et la torture

«Qui veut voyager loin ménage sa monture» dit l'opticien amateur de poney. Murat, disquaire trop prolifique sujet aux égarements, a finalement eu pitié de la bête de somme, deux ans durant. Il faut parfois savoir prendre ses distances, «se mettre aux anges» comme il disait époque Lilith. Aux anges, ou au placard, quand sa maison de disque lui aurait mis le mors aux dents et le joug sur la carcasse, pas bouger, rien dépenser, pas même soi. L'auteur de Suicidez-vous le peuple est mort aurait même pensé à «se perdre de vue». Comprendre, pour l'angoissé de la partoche blanche, perdu de recherche, pour mieux se retrouver. Mais l'artisan, lorsqu'il ne met pas l'ouvrage sur le métier, a les doigts gourds. Quand le poète n'étale pas ses mots sur quelque surface, ils lui dégueulent de la bouche comme excès de bile. Tant et si bien que deux ans sans disque de Murat, on était au bord d'appeler les secours quand il nous devança avec Grand Lièvre : «L'art du silence aura ma peau» murmure-t-il sur Alexandrie, ajoutant plus loin dans sa (sublime) Lettre de la Pampa, fin de traversée du désert : «Toutes les sensations viennent de mon travail». Fender et Takamine Le propre de la mode étant de se

Continuer à lire