"La Dame de chez Maxim" : l'art et la manière Sivadier

Théâtre | Mettre en scène un vaudeville aujourd’hui s’apparente à une véritable gageure, tant le genre apparaît désuet. Jean-François Sivadier réussit pourtant son pari avec la mise en scène de "La Dame de chez Maxim" de Feydeau. Notamment grâce à une Norah Krief exceptionnelle.

Aurélien Martinez | Vendredi 16 octobre 2009

Photo : B. Enguérand


Dans un entretien accordé au Petit Bulletin Lyon pour sa mise en scène du Menteur de Goldoni (à voir aux Célestins), Laurent Pelly, ex-directeur du CDN grenoblois, déplore que « faire de la comédie soit presque honteux en France. Quand les spectateurs ont trop de plaisir, c'est vu comme quelque chose de louche… Moi, je revendique une comédie de qualité. »

Sans prendre trop de risques, on suppose que Jean-François Sivadier partage pleinement cet avis. Avec sa mise en scène retentissante d'un Feydeau pur jus, il participe ainsi à la création de spectacles intelligents, exigeants et surtout fédérateurs. Car chez Sivadier, ce nouvel attrait pour la comédie (c'est son premier vaudeville) se confond avec la volonté de travailler le grand répertoire et de le mettre à la portée de tous : déjà à la MC2, on avait ainsi pu découvrir ses mises en scène réussies de textes de Brecht et Büchner.

« Le Bonheur d'être demoiselle »

La Dame de chez Maxim, avec ses quiproquos et rebondissements en série, est une véritable machine à jouer pour le metteur en scène et les comédiens. La pièce contente les mésaventures d'un homme (le Docteur Peyton, interprété par un Nicolas Bouchaud survolté) englué dans ses mensonges et contraint d'en inventer d'autres pour couvrir les anciens. Au milieu de ce micmac intervient la Môme Crevette, le point de départ de l'intrigue. C'est elle que Peyton, ivre, a ramenée chez lui – c'est toujours la faute aux femmes et à l'alcool chez Feydeau ! C'est elle qui lui donne du fil à retordre (notamment quand elle doit être cachée aux yeux de la femme de Monsieur). Et c'est elle qui prolongera les complications, en se faisant passer pour Madame Peyton en personne.

Toute en gouaille, la truculente et grivoise Norah Krief interprète ce personnage haut en couleur, qui mène la barque pendant les 3h30 du spectacle. Spectacle que Sivadier a voulu grandiose (la scénographie est tout sauf minimaliste, évoquant la confusion des esprits avec ces grandes cordes de bateau), éloquent (aucun temps mort) et drôle (tous les comédiens sont exceptionnels). Mais c'est peut-être sur ce dernier aspect que le travail de Sivadier pêche un peu, notre homme ayant voulu – semble-t-il – aller à fond dans le côté humour vaudevillesque, quitte à surjouer certaines situations à l'extrême ou à surligner certaines répliques de clins d'œil (trop) appuyés. On peut le regretter parfois, même si l'humour dévastateur finit par nous emporter littéralement.

La Dame de chez Maxim, du mercredi 21 au samedi 24 octobre, à la MC2

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"Un ennemi du peuple" : Nicolas Bouchaud, seul contre tous

Théâtre | Qui n’a jamais vu sur scène le comédien Nicolas Bouchaud doit très vite réparer son erreur. En fonçant par exemple à la MC2 découvrir "Un ennemi du peuple", texte phare du dramaturge norvégien Henrik Ibsen mis en scène par Jean-François Sivadier.

Aurélien Martinez | Lundi 11 mars 2019

Aujourd’hui en France, il y a peu de comédiens de la trempe de Nicolas Bouchaud. C’est peut-être même le plus grand, et il n’y a qu’à le voir sur un plateau pour le constater. Dans les spectacles de Jean-François Sivadier par exemple, avec lequel il collabore depuis presque vingt ans. Logique donc qu’on le retrouve dans le rôle-titre d’Un ennemi du peuple, dernière mise en scène de Sivadier qui vient tout juste d’être dévoilée à la MC2. Bouchaud pourrait même être un argument de vente à lui tout seul, tant il donne une fougue bienvenue au texte politique et acerbe (aucun personnage n’est sauvé, même le héros) d’Ibsen publié en 1882 en incarnant le docteur Stockmann, lanceur d’alerte avant l’heure. Il faut le regarder chuter progressivement, passant de l’homme sûr d’œuvrer pour le bien commun en dénonçant un scandale sanitaire (les eaux de la station thermale de la ville sont impropres) au paria qui risque de mettre à terre toute une économie et une population : il est grandiose. Notamment dans la scène du simili procès public, lorsqu'il s’écarte de la trame d’Ibsen pour disserter sur le théâtre. Le

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Au spectacle (en plein air) cet été

Sélection | Alors que l’été la plupart des salles de l’agglo grenobloise sont fermées, il est tout de même possible de voir des spectacles en ville, en plein air et souvent dans un cadre original voire grandiose. Petite sélection maison.

Aurélien Martinez | Mardi 3 juillet 2018

Au spectacle (en plein air) cet été

De l’opéra et de la danse à la Bastille Du 25 juillet au 29 août Chaque été, le prestigieux Opéra national de Paris propose dans toute la France des projections en plein air de certaines de ses productions d’opéra et de danse. Comme à la Bastille, qui en diffusera quatre de fin juillet à fin août. Tout débutera le mercredi 25 juillet avec l’opéra Così fan tutte de Mozart mis en scène par Anne Teresa De Keersmaeker, l’une des papesses de la danse contemporaine souvent vue à la MC2. « Dans sa mise en scène, Anne Teresa De Keersmaeker allie le chant à la danse, et s’appuie sur la géométrie de la musique pour donner forme aux turbulentes transformations émotionnelles des personnages » (extrait de la note d’intention) : voilà qui risque d’être grandiose. Les mercredi 8 et 15 août, place à la danse pure, avec d’abord une soirée ballets avec des pièces de trois chorégraphes de renom (et d’époque différente – Benjamin Millepied, Jerome Robbins et George Balanchine), puis, une semaine plus tard, L'Histoire de Manon du chorégraphe

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Émilie Geymond : en présence d’une clown

Portrait | Alors qu’elle brille en gouailleuse Môme Crevette dans la mise en scène de "La Dame de chez Maxim" (Feydeau) d’Emmanuèle Amiell, on a rencontré la comédienne Émilie Geymond qui vient tout juste de créer son premier seule-en-scène clownesque baptisé "Cléopâtrak".

Alice Colmart | Mardi 3 avril 2018

Émilie Geymond : en présence d’une clown

Émilie Geymond semble habitée par le clown. Pourtant, derrière son humour ravageur, les accents qu’elle emploie et les diverses expressions de son visage, la comédienne grenobloise de 37 ans cache une profonde timidité. « À l’école déjà, jouer un rôle m’aidait à vaincre mon trac. Je mettais une perruque lors des exposés. Avec cet accessoire, je ne tremblais plus, ça allait directement mieux. » C’est donc tout logiquement perruquée qu’elle se retrouve aujourd’hui sur le plateau pour défendre son premier seule-en-scène Cléopâtrak, dans lequel elle se met dans la peau de la reine d’Égypte. Une réine délurée qui oscille avec brio entre le gag comique (elle trébuche sans cesse) et la tragédie, puisqu’elle tente par-dessus tout de se donner la mort. Un spectacle prometteur créé il y a quelques mois qui commence tout juste sa vie sur les scènes grenobloises – il sera à la Basse cour fin avril, et au Midi / Minuit fin juin. « Je ne sais pas faire autre chose que le clown » Cet art de la mise en scène et cette maîtrise précise des personnages développés dans Cléopâtrak, la comédienne les doit à d

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"Interview" : la force de la parole

Théâtre | Voilà un spectacle ("Interview") qui, sur le papier, avait tout pour être austère ; mais qui s’avère être finalement intelligent et ludique à la fois. Et ce grâce au talent de son metteur en scène (le journaliste Nicolas Truong) et de ses interprètes (les excellents Nicolas Bouchaud et Judith Henry), capables de transmettre à un public plus ou moins néophyte l’essence de leurs recherches et réflexions. À découvrir à la MC2.

Aurélien Martinez | Mardi 4 avril 2017

« Impossible d'échapper à cet exercice journalistique qu'est l'interview dans notre monde surmédiatisé […]. Mais, à l'ère du bavardage généralisé, l'enjeu consiste à y faire encore advenir des vérités, des paroles qui viennent rompre le conformisme et la banalité grâce à cet art singulier de "l'accouchement de la pensée" » (extrait de la feuille de salle distribuée cet été aux spectateurs du Festival d’Avignon). Sur scène nous sont donc livrées façon puzzle diverses paroles (Depardon, Pasolini, Duras, Foucault, Morin…), mais toujours avec le souci de les rendre lisibles, et en n'oubliant jamais qu’il est ici question de théâtre. On rit ainsi beaucoup pendant cette création atypique qui propose une véritable émulation intellectuelle. Même si cela n’empêche pas de grands moments de tension dramatique, comme lorsqu’il s’agit d’évoquer la récolte de la parole de ceux qui ont participé à des atrocités. Interview À la MC2 du jeudi 6 au vendredi 14 avril

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Domjuanissime !

Théâtre | Le "Dom Juan" mis en scène par Jean-François Sivadier, à la MC2 jusqu'au 28 janvier, est une immense réussite accessible à tous. Voilà qui est dit (et écrit).

Aurélien Martinez | Vendredi 20 janvier 2017

Domjuanissime !

Pour moderniser un texte classique en langue étrangère, comme un Shakespeare par exemple, il suffit de commander une nouvelle traduction plus rock’n’roll et hop, le tour est joué. Avec les classiques français, sauf à les réécrire totalement (certains le font très bien), les options des metteurs en scène sont plus restreintes. Tout doit donc être dans la forme et dans les à-côtés. C’est ce qu’a magnifiquement compris Jean-François Sivadier depuis 20 ans, et qu’il démontre une nouvelle fois avec un Dom Juan de Molière captivant. Pendant 2h30 sans presque aucun temps mort, on suit avec délectation les aventures du mythique « épouseur » (comme le qualifie son valet Sganarelle) campé par Nicolas Bouchaud. Le comédien complice de Sivadier, à l’aura magnétique, fait de son personnage un égoïste manipulateur doté d’une confiance en soi inébranlable : le monde autour de lui peut le mettre en garde voire sévèrement tanguer (grandiose scénographie), lui reste concentré sur son plaisir amoral

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Théâtre : les temps forts de la saison grenobloise

Panorama 2016/2016 | Pour cette saison 2016/2017, on vous a concocté un programme varié entre spectacles coups de poing, aventures atypiques et classiques rassurants. Suivez-nous, que ce soit à la MC2, à l'Hexagone, au Théâtre de Grenoble, à la Rampe, à la Faïencerie, au Théâtre en rond...

Aurélien Martinez | Jeudi 13 octobre 2016

Théâtre : les temps forts de la saison grenobloise

LA 432 « Un spectacle intelligent pour ceux qui ne veulent pas réfléchir » : voilà comment les légendaires Chiche Capon présentent leur LA 432, que l’on a classé en théâtre parce qu’il faut bien le mettre quelque part. Sauf que c’est beaucoup plus que ça : un déferlement burlesque et musical (leur ritournelle Planète Aluminium reste très longtemps en tête) porté par des comédiens clownesques survoltés qui n’hésitent pas à secouer le public (ou à lui taper dessus). Joyeusement régressif ! Au Théâtre municipal de Grenoble mardi 22 novembre ________ Fables Un spectacle où certaines fables de Jean de La Fontaine (1621 – 1695) sont mises en scène par deux joyeux comédiens qui s’amusent véritablement à camper les différents animaux

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"La Vie de Galilée" : divertissement haut de gamme

Théâtre | Quand l'un des plus grands metteurs en scène français (Jean-François Sivadier) remonte l'un des ses spectacles phares ("La Vie de Galilée" de Brecht) toujours avec son comédien fétiche (Nicolas Bouchaud), on ne peut que s'enthousiasmer. Ce que l'on fait ici du coup.

Aurélien Martinez | Mardi 6 janvier 2015

Nicolas Bouchaud–Jean-François Sivadier, c'est la quintessence du rapport comédien–metteur en scène. Une Rolls Royce théâtrale. Le talent du premier, véritable bête de scène capable de donner vie à n'importe quel matériau, couplé au savoir-faire du second, faiseur de théâtre au sens noble du terme, offre à chaque fois des étincelles. Ensemble, ils se sont penchés sur Feydeau, Molière, Shakespeare, Büchner ou encore Brecht : des dramaturges qui ont écrit de véritables machines à jouer où le plaisir des comédiens et – surtout – du public est constant. Si tant est que les artisans d'aujourd'hui les prennent telles quelles, en assumant cette partie de jeu (qui peut aussi côtoyer des propos plus graves), ces œuvres du répertoire sont des petits bijoux indémodables. Science politique C'est l'une de ses machines que Jean-François Sivadier a décidé de remonter, après une première version à succès en 2002 : La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Soit le parcours de l'un des plus grands scientifiques de l'histoire qui s'est confronté à un pouvoir religieux bien décidé à conserver l'ordre établi – la terre au centre d

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"La Loi du marcheur" : éloge de la durée

Théâtre | Nicolas Bouchaud incarne avec un plaisir non dissimulé le critique de cinéma Serge Daney, mort en 1992. Dans un solo souvent émouvant, il interroge le pouvoir de l'image et le rapport au temps.

Nadja Pobel | Mardi 10 janvier 2012

La Loi du marcheur est un spectacle construit à partir de longs extraits de l'entretien qu'a accordé Serge Daney à l'écrivain et médiologue Régis Debray et qui a été édité en DVD sous le titre Itinéraire d'un ciné-fils. Quelques mois avant sa mort des suites du sida, Daney parle de la naïveté réjouissante avec laquelle il est allé à Hollywood à vingt ans avec le critique et cinéaste Louis Skorecki, et comment il a rencontré, au culot, les plus grands réalisateurs (Hawks, Hitchcock...) en prétextant travailler pour une revue française qui commençait à intriguer et dont il a intégré ensuite la rédaction : Les Cahiers du Cinéma. Le comédien Nicolas Bouchaud, mis en scène par Éric Didry, donne beaucoup de délicatesse à son personnage. Lui que l’on a souvent vu dans les distributions de Jean-François Sivadier (dernièrement La Dame de chez Maxim et Noli me tangere, pièces toutes les deux présentées à la MC2), sait transmettre ici l'émotion presqu'enfantine dont fait part Daney au cours de ces entretiens. « Le cinéma c'est l'enfance » Un Serge Daney qui analys

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"Noli me tangere" : les guignols de l’Histoire

Théâtre | Que ce soit via Feydeau (La Dame de chez Maxim), Büchner (La Mort de Danton), Brecht (La Vie de Galilée) ou lui-même (Italienne, scène et orchestre), les (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 4 mars 2011

Que ce soit via Feydeau (La Dame de chez Maxim), Büchner (La Mort de Danton), Brecht (La Vie de Galilée) ou lui-même (Italienne, scène et orchestre), les Grenoblois ont maintes fois eu l’occasion de se rendre compte du talent certain de Jean-François Sivadier pour la mise en scène. En développant un propos réfléchi sur les œuvres qu’il monte, l’homme arrive ainsi à construire des spectacles intelligents, généreux et accessibles d’une très grande force. Des qualités qui ne font pas défaut à Noli me tangere, sa dernière proposition en date dont il a lui-même signé le texte. Soit une pièce monstre (2h45 tout de même) située « en l'an 27 de notre ère dans le royaume de Judée ». Avec le personnage mythologique de Salomé, qui une fois de plus dansera devant Hérode, son beau-père, et obtiendra la tête de Saint Jean-Baptiste, cousin et annonciateur du Christ. S’amuser avec l’un des passages de la Bible ? Le pari a le mérite d’être osé. La troupe de fidèles de Sivadier s’empare du texte

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