Pourquoi c'est drôle

SCENES | Dans Colères, reprise d’un spectacle créé en 1996, le grand François Rollin campe Jacques Martineau, preneur d’otage soupe au lait du public d’un spectacle comique. L’occasion inespérée de causer humour avec le fameux auteur/interprète. Propos recueillis par François Cau

François Cau | Jeudi 22 décembre 2011

Comment est né à l'origine ce personnage ?
François Rollin : D'une envie de travailler sur ce sentiment. Je pense que ça vient de mon observation de gens en colère, avec l'idée que c'est rarement autrement que ridicule, la colère. Ridicule ou pathétique, mais en tout cas beaucoup moins impressionnant que celui qui se met en colère ne le croit.

Il y a dix ans, la création passait pour un brillant exercice de style, mais aujourd'hui, on a plus l'impression d'un inquiétant portrait de l'époque…
Pourtant le texte n'a pas beaucoup changé... Mais de toute façon dans les deux cas, c'est une peinture de caractère un peu inquiétante, et ça dénonce un comportement simplificateur qui est assez violent et assez dangereux. Traditionnellement, les spectateurs qui ont des sympathies pour le Front national se sentent visés. Ce qui n'est pas anormal, puisqu'on a là quelqu'un qui a beaucoup de points communs avec le Front national. Jacques Martineau n'est pas frontiste, ce n'est pas aussi simple que ça. Mais il n'est pas bien, il tente des remèdes simplistes, il enrage que ça ne marche pas. Il n'a pas saisi que le monde est complexe. Qu'il ne suffit pas de dire « ne faites plus ça » pour que les gens ne le fassent plus. C'est compliqué aussi parce que des fois on ne devrait pas rigoler et on rigole, toutes ces nuances échappent à ce personnage qui est d'un seul bloc.

Est-ce que vous ressentez de la jubilation à jouer ce personnage ?
Oui, je pense en profiter beaucoup, mais ça tous les acteurs le disent : plus le personnage est loin, complexe, plus c'est amusant de se l'approprier, de sortir de soi-même pour le jouer. Le moins intéressant c'est soi, c'est comme si on était au café. C'est plus amusant de rentrer dans une proposition et d'y faire croire.

J'ai eu le sentiment que vous vous éclatiez surtout quand vous exprimez ce qu'est l'humour selon ce personnage…
C'est sûr, c'est d'une absurdité totale. Ça répond aussi à quelque chose, parce qu'il y a pas mal de gens qui ont une lecture de l'humour qui est semblable à la sienne, qui voudraient toujours des choses logiques. L'absurde et le non sens, qui sont des choses que je pratique beaucoup, dérangent pas mal de gens. Ils ont besoin d'un « pourquoi c'est drôle », ils n'arrivent pas à jouir de quelque chose dont ils ne maitriseraient pas les tenants et aboutissants. Mais souvent, dans les situations les plus drôles de la vie, on ne sait pas très bien pourquoi c'est drôle, c'est une alchimie complexe, beaucoup moins logique que ce qu'aimeraient certains.

C'est peut-être une question culturelle ?
C'est en tout cas plus Français que Britannique, ou Belge. Les Belges et les Anglais ont un meilleur accès à ça. La culture française pousse plus au calembour, à la grosse blague gauloise, et je vois bien qu'il y a des gens qui ne rient que de ça. Quand on va voir beaucoup de one-man, de stand-up, on voit que la majorité des spectateurs se reconnait surtout là-dedans, est plus à l'aise avec ces blagues de tradition gauloise que dans des situations plus absurdes, plus complexes.

J'ai toujours eu de vous l'image d'un artiste comique très rigoureux, presque d'orfèvre de la vanne, sur le timing, l'interprétation, l'écriture ; et le fait que vous apportiez votre contribution aux spectacles d'artistes aussi variés qu'Edouard Baer, Sophie Mounicot ou Arnaud Tsamère ne fait que renforcer cette impression. Dans vos différents spectacles, et dans celui-ci en particulier, j'ai eu le sentiment que vous vouliez moquer ce trait… Est-ce le cas ?
Oui… Il est possible que mon travail donne l'image d'un travail rigoureux, moi je ne le sens pas comme ça, j'ai plus l'impression de travailler d'instinct, je ne suis pas si méthodique, je ne passe pas de longues heures à peaufiner, c'est beaucoup plus spontané. Je pense que c'est plutôt, à la fin, l'expérience qui donne ça. Vous montrez un meuble à un ébéniste, il sait tout de suite par où il faut le prendre pour le restaurer. C'est le métier. Et je crois que j'ai suffisamment de métier pour pouvoir réagir à toute une série de propositions, je commence à savoir comment ça fonctionne, et j'ai confiance dans le fait qu'il faut d'abord – c'est quelque chose que j'essaie de passer aux gens avec qui je travaille – ne pas avoir de projet pour le public. Parce que quand vous écrivez avec un projet pour le public, vous serez toujours en dessous ou au mieux dans les clous de l'attente. Or il faut proposer au public ce à quoi il ne s'attend pas, et donc faire ce qu'on a envie de faire. Je crois que tous les artistes qui font ce qui les fait vraiment rire ne peuvent jamais se planter. Il y a quelque chose qui relève de l'humain, celui qui a trouvé en lui une chose qui le fait rire, c'est communicatif, même si les gens ne comprendront pas forcément 100% - ceux qui font rire à 100% ne font pas rire très fort. Une des ficelles du métier est de ne pas s'occuper du public a priori, mais a posteriori, comme le disait très bien Brassens. Il faut construire quelque chose et après se demander si ça mérite d'être montré, si les gens ont envie de le voir. Mais il ne faut surtout pas y aller en se disant « qu'est-ce qui va faire rire les cons ? ».

Tout ce que vous décrivez, c'est en quelque sorte l'inverse de ce qui se fait en ce moment en France dans le stand up…
Je ne veux pas dire du mal du stand up parce qu'il y a beaucoup d'artistes dont je suis tout de même client, je trouve ça bien, mais… Profondément, ce n'est pas la forme la plus géniale, la plus généreuse, la plus inventive ou la plus créative. C'est presque une discipline qui sort du théâtre ; je suis plus dans le théâtre dans le sens où on se barre ailleurs, on est dans un autre endroit. Ça raconte une histoire, on sort du cadre dans lequel on pensait être. Et souvent le stand up est juste une rencontre avec quelqu'un, ça pourrait se passer au bistro du coin. Ça peut rentrer dans une oreille et sortir par l'autre.

Est-ce que ce spectacle est en quelque chose une théorisation de votre vision de l'humour ?
Pas à ce point, mais ça a quelque chose d'un manifeste. C'est-à-dire que je fais un spectacle drôle avec les ingrédients pas prévus pour. Certains comiques, à la lecture du pitch, pensent qu'il n'y a pas matière à faire rire, ou qu'il faut y aller avec un bonne humeur goguenarde… mais non. Personnellement, les spectacles qui m'ont le plus fait rire, c'était justement un personnage, parfois drôle mais quelquefois aussi assez tragique, une histoire qu'on me raconte et après, à moi de faire le chemin, de m'identifier. De ce point de vue, je fais avec ce spectacle la démonstration qu'il y a une autre voie que monter sur scène pour sortir des vannes ou des petites réflexions bien senties.

Il y a un trait commun à beaucoup d'artistes, et notamment Edouard Baer, qui consiste à se créer un alter-ego de fiction qui exorcise ce qu'ils ont la trouille de devenir, comme une version négative d'eux-mêmes… Est-ce le cas pour vous ?
Oui. On se met en scène pour en faire rire, dans ce registre de ce qu'on ne voudrait pas être, ce qu'on a la crainte d'être ou de devenir, de ce à quoi on a peur de ressembler. Et c'est partagé par le public, la catharsis opère. Edouard Baer a ce personnage qui est dans la lose, et il en rit en espérant qu'il n'est pas comme ça.

Ça procède parfois d'un narcissisme mal placé, mais dans vos deux cas on sent surtout de l'humilité…
Pour Edouard j'en suis sûr. On n'a pas un tempérament de star, on n'a pas l'impression d'avoir tout compris, on est plus dans un chemin de plaisir, en essayant de s'en sortir. On connaît trop de choses pour se croire les rois du monde. Edouard est un garçon très cultivé, et chez les comiques, ce sont les moins cultivés qui croient avoir tout inventé, alors qu'ils font des choses qu'Alphonse Allais avait déjà décidé de ne plus faire il y a un siècle.

Est-ce que l'un des messages pourrait être : on peut rire de tout, y compris et surtout de ceux qui ne veulent pas rire de tout ?
Absolument ! Jacques Martineau est là pour qu'on rie de lui, parce que sa pensée ne mène nulle part. Il est la démonstration du fait qu'à essayer de limiter le rire ou à simplement vouloir mettre des frontières, on se ridiculise toujours. Ça n'empêche pas des tas de gens, notamment dans les médias, de vouloir mettre des limites, mais chacun a les siennes. Personne ne peut dicter à l'autre, d'abord parce que c'est une démarche autoritaire et coercitive, et ensuite folle, puisque je ne maitriserai jamais le territoire du rire des 7 milliards d'individus de la planète. C'est une entreprise mégalomaniaque que de vouloir dire de quoi on doit rire ou non. Et au nom de quoi, de quelle légitimité ? C'est toujours facile de prendre ça en défaut. « On ne peut pas rire de la maladie » / « et d'un rhume ? » / « le rhume, ça va » / « mais s'il a atteint les bronches ? » / « ça va encore, mais pas le cancer » / « même un début de cancer du sein ? » / « OK, mais pas du pancréas » ; tout cela est complètement absurde. On peut et on doit rire de tout. Y compris des choses dont on ne devrait pas rire. Le rire n'est pas un jugement philosophique sur la vie, c'est une réaction intime. C'est comme si on disait qu'on ne peut pas aimer n'importe qui – bah si, on peut. Chacun trouvera et trouve toujours l'endroit où il a besoin de manifester cette chose humaine, profonde, intime, quasiment sexuelle qu'est le rire, et ceux qui veulent lui dicter le chemin se trompent et ils n'y arriveront pas.  

 

Colères

Jacques Martineau, hurluberlu un rien sociopathe sur les bords, s'invite sur la scène d'un théâtre où doit performer une « star du comique » ; juste deux minutes, histoire de préciser qu'il n'est pas d'accord avec cette idée qu'on peut rire de tout. Forcément, la démonstration va “s'éterniser“ sur une heure et demie de spectaculaire mauvaise foi, au gré de laquelle François Rollin campe ce personnage de censeur refoulé avec sa grâce coutumière. Avec force invectives de son public « irresponsable », panneaux explicatifs et moult digressions, il pousse la folie de son personnage jusqu'au bout, sans temps mort et sans jamais regarder son monstrueux alter ego fictionnel de haut.

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