L'Amer Rousseau

SCENES | Michel Raskine tire le portrait d'un Jean-Jacques Rousseau vieillissant et aigri dans un spectacle intelligent, drôle et mordant, emporté par une fantastique Marief Guittier. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Mercredi 15 février 2012

Photo : Michel Cavalca


Allongé sur un banc, emmitouflé dans des couvertures alors que l'aube se lève sur sa maison à la campagne, Jean-Jacques Rousseau se réveille lentement. Que ce soit Marief Guittier qui lui prête ses traits féminins ne choque pas longtemps - surtout quand l'actrice atteint un tel sommet de maîtrise de son jeu - car toute la scénographie, entre moquette vert fluo et arbre en carton-pâte, joue le faux-semblant. Et le spectacle ? Il montre d'abord un Rousseau illuminé, en plein trip exalté face à la nature, évoquant ses siestes en barque et ses promenades en forêt. On se demande, pendant ce premier quart d'heure à la lisière de l'ennui, où Raskine veut en venir, quel intérêt il peut bien trouver à ce Rousseau des champs à la naïveté surannée...

Le Misanthrope suisse

Soudain, le valet un peu effacé du philosophe (Bertrand Fayolle, impeccable de flegme et de présence discrète face au monstre), le rappelle à l'ordre : «Le Théâtre !» lui crie-t-il. C'est alors un tout autre Rousseau qui apparaît, Raskine révélant enfin l'objectif du spectacle : casser l'image d'un Jean-Jacques Rousseau humaniste et généreux, et en faire un personnage de Thomas Bernhard, un monstre d'amertume ruminant avec aigreur une misanthropie hargneuse et revancharde. C'est contre Molière que s'exerce d'abord son courroux, et notamment la manière dont il traite avec ironie Alceste dans Le Misanthrope. Pour Rousseau, ce personnage qui pourfend ses congénères s'adonnant aux plaisirs de l'existence est en fait celui qui, dans la pièce, dit le vrai, et mérite pour cela un respect infini. Pour compléter sa thèse, il va exemplifier le propos avec sa propre expérience : une drague homosexuelle à Lyon qui lui inspire un profond dégoût, un comparatif grossier entre les peuples européens dont il déduit que plus ils se laissent aller à la bonne chère, plus ils se noient dans la facilité (les Suisses comme lui, bien sûr, sont un modèle de tempérance !)... Rousseau n'est plus le penseur intègre que l'on a l'habitude de se représenter, mais un intégriste de la pensée et de la raison vomissant la vie pour mieux oublier que celle-ci l'abandonne lentement. Le spectacle réussit à rendre pathétique cet homme empêtré dans des passions qu'il prétend fuir, plongeant dans la confusion en pensant garder une complète maîtrise de son existence. Ce que Raskine traduit parfaitement dans le dernier mouvement : les phrases ne sont plus que des aphorismes qui s'entrechoquent et se répètent, les restes d'une pensée en lambeaux, disloquée comme le corps de Rousseau après son accident. La nuit tombe sur lui comme sur la scène, et la mort emporte son ressentiment. Ce spectacle étonnamment drôle et vif derrière sa sombre cruauté se termine ainsi par un magnifique fondu au noir.

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Rousseau : le savoir en Savoie

ESCAPADES | La nature et les territoires savoyards sont des clés majeures pour lire l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau et comprendre son aspiration au Romantisme. Thibault Copin

Thibault Copin | Mercredi 6 avril 2016

Rousseau : le savoir en Savoie

« S’il est une petite ville au monde où l’on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c’est Chambéry. » Jean-Jacques Rousseau a ainsi entretenu avec Chambéry des liens intimes liés à sa relation avec Mme de Warens, sa tutrice qui y vivait. Arrivé en 1731 dans le chef-lieu de la Savoie, le jeune homme genevois encore novice va découvrir ce qu’on serait tenté d’appeler les choses de la vie, ainsi qu’il le concède dans ses célèbres Confessions : « C’est durant ce précieux intervalle que mon éducation, mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m’a fait ce que je n’ai plus cessé d’être à travers les orages qui m’attendaient. » Il est agréable de suivre la balade romancée mise en place au sein de l’entrelacs des rues. Disponible sur le site en ligne de l’Office du tourisme, le parcours retrace, du château jusqu’au cimetière où repose la préceptrice, les pas de l’auteur. Cette promenade gratuite et fraîche est un bon moyen pour découvrir, au travers des yeux d’un Rousseau amoureux, les richesses architecturales et historiques de la commune – Chambéry est une cité chargée en patrimoine qui fut notamment le siège de la dy

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Seyssinet-Pariset : voici l’Ilyade

ACTUS | Changement de nom pour le Centre culturel Jean-Jacques Rousseau de Seyssinet-Pariset. Mais une ligne directrice conservée, ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Aurélien Martinez | Mardi 30 juin 2015

Seyssinet-Pariset : voici l’Ilyade

Le Centre culturel Jean-Jacques Rousseau n’est plus, vive l’Ilyade ! Pour célébrer la réouverture après travaux de sa salle de spectacle de 300 places, la municipalité de Seyssinet-Pariset a décidé de frapper fort en arrêtant avec l’ancien nom à rallonge. Et en "grenoblisant" le nouveau avec ce fameux Y qui n’a rien de mythologique. Niveau programmation, pas de changements par contre, on est toujours sur un pertinent croisement de formes. Pour débuter, on se réjouit que l’Incredible Drum Show des Fills Monkey (deux batteurs pour un show musical et théâtral explosif) soit repris après son succès dans ces mêmes murs en 2014. Sinon, en théâtre, l’auteur et metteur en scène Gilles Granouillet de la compagnie Travelling Théâtre dévoilera Abeilles, spectacle tout public su

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Awards 2013 théâtre

SCENES | L’award du meilleur espoir : la compagnie des Gentils Ça fait un bout de temps que la petite bande issue en partie du conservatoire de Grenoble et (...)

Aurélien Martinez | Jeudi 19 décembre 2013

Awards 2013 théâtre

L’award du meilleur espoir : la compagnie des Gentils Ça fait un bout de temps que la petite bande issue en partie du conservatoire de Grenoble et réunie autour du metteur en scène Aurélien Villard fait son nid dans le milieu grenoblois, toujours guidée par l’envie de proposer un théâtre généreux et non intimidant. On a souvent pu la croiser à l’Espace 600, qui la soutient depuis longtemps, mais aussi à l’Amphidice (sur la fac) ou au festival Textes en l’air de Saint-Antoine-l’Abbaye (Aurélien Villard vient de ce village isérois). Pourquoi un award maintenant du coup ? Parce que 2013 est véritablement l’année du décollage pour les Gentils, grâce à leur création La Carriole fantasque de Monsieur Vivaldi qui vient d’être produite par le Théâtre nouvelle génération de Lyon – et non par une structure grenobloise, mais bon ! Un acte de professionnalisation (avant, c’était en mode débrouille, alors que là, tout le monde est payé) qui ouvre de nouvelles voies à ces saltimbanques adeptes du théâtre chanté et,

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Fessée panachée

ARTS | Pour les 300 ans de la naissance de Rousseau, la Bibliothèque Municipale sort ses plus belles archives - manuscrits, gravures, tableaux... Et les regroupe dans une exposition pour le moins foisonnante, pensée dans le respect des multiples facettes de cet Homme-personnage, embrassant de façon surprenante les différents héritages et continuités de son œuvre. Laetitia Giry

Laetitia Giry | Vendredi 27 avril 2012

Fessée panachée

Ce n’est un secret pour personne : Jean-Jacques Rousseau, philosophe de son état, grand penseur du siècle des Lumières (le dix-huitième, celui qui prépare la refonte révolutionnaire amorcée en 1789) est un peu le père spirituel de l’écologie (amour des balades dans la nature, peur et critique de la vilaine marche de l’industrialisation), en même temps qu’une référence absolue en termes d’éducation (on pense à l’Emile, si mal reçu à l’époque). La première partie de l’exposition, honnête, salue ces acquis de manière quelque peu démonstrative, par un accrochage à l’allure fouillis mais original, soutenu par des notes précises et instructives. Si la seconde partie se présente quant à elle sous une forme plus conventionnelle (étant essentiellement constituée de gravures, manuscrits et livres ouverts sous verre), elle se distingue par l’intérêt de son contenu et la présence de certaines pièces aussi rares que précieuses. On constate que les héritages moins évidents de la pensée de Rousseau sont partout : chez les résistants et les collabos, les romantiques, les révolutionnaires et les socialistes, dans la psychanalyse ou bien encore chez Sade… Surmoi sur Rousseau

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Gloire à Jean-Jacques !

ARTS | Une révolution a toujours ses inspirateurs. Ainsi, ceux qui ont porté haut la flamme de 1789 se référaient entre autres à l’écrivain et philosophe Jean-Jacques (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 16 mars 2012

Gloire à Jean-Jacques !

Une révolution a toujours ses inspirateurs. Ainsi, ceux qui ont porté haut la flamme de 1789 se référaient entre autres à l’écrivain et philosophe Jean-Jacques Rousseau, mort onze ans avant la prise de la Bastille, et à ses écrits – notamment Le Contrat social. Pour le tricentenaire de sa naissance, plusieurs évènements ont lieu dans la région, les Alpes ayant souvent été foulées par le Genevois. Le Musée de la Révolution française de Vizille s’intéresse ainsi à l’influence des idées du penseur pendant la décade révolutionnaire, en prenant comme angle d’attaque la volonté de nombre de Français de l’époque de vouloir lui ériger une sculpture monumentale – sculpture qui ne verra pourtant jamais le jour. Ce qui illustre avant tout le besoin de brandir de nouvelles valeurs après la période monarchique. D’où le développement d’un culte autour de la figure de Rousseau, qui conduira à son entrée au Panthéon en 1794. Pour cette (très courte) exposition, le Musée s’appuie sur plusieurs œuvres représentant Rousseau, dont un modèle en plâtre de monument devant lui être dédié, un tableau s’attachant au transfert de ses cendres au Panthéon, ou encore un impressionnant cabinet de cir

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À deux doigts de l’enfer

SCENES | théâtre / Il y a des mises en scène qui font date. Quand, en 1991, Michel Raskine (actuel directeur du Théâtre du Point du Jour, à Lyon) monte Huis Clos de (...)

| Mercredi 28 mars 2007

À deux doigts de l’enfer

théâtre / Il y a des mises en scène qui font date. Quand, en 1991, Michel Raskine (actuel directeur du Théâtre du Point du Jour, à Lyon) monte Huis Clos de Jean-Paul Sartre, on en oublierait presque que la fameuse réplique «l’enfer c’est les autres» a été ressassée et mangée à toutes les sauces, jusqu’à l’écœurement. La presse salue alors unanimement cette vision résolument moderne, ce Huis Clos “grunge”. Un homme, deux femmes, une statue de Jésus, témoin impassible de la scène qui va se jouer et quatre canapés. L’enfer est ici une chambre sans porte ni fenêtre où l’on entre par une trappe, guidé par un cerbère clownesque et hystérique qui semble se délecter d’avance des drames à venir. Dans une chaleur étouffante, les trois personnages vont alors pouvoir se mettre à nu, au sens figuré comme au sens propre, chacun étalant ses petites horreurs, devenant le bourreau des deux autres, cherchant son pardon ou la protection d’un corps. Que reste-il de cette mise en scène en 2007 ? La même humanité, la même volonté de ne pas juger ces monstres ordinaires mus par le désir violent, l’envie d’être aimés au-delà de la vie. Et une comédienne, Marief Guittier, campant une Inès rock’n’roll, chev

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