Little big man

Portrait / Retour en grâce et étape lyonnaise pour Vic Chesnutt, figure emblématique du folk américain des années 90. Au bout d'une trajectoire riche et accidentée, un album, North Star Deserter, explosif et revenu de tout. Stéphane Duchêne

Première moitié des années 90, les magazines musicaux sont envahis par une poignée de boys américains mal dans leur peau. Ils ont pour noms Will Oldham (Palace Brothers/Palace Music), Bill Callahan (Smog), Mark Linkous (Sparklehorse) ou Mark Kozelek (Red House Painters). Arborant guitares patinées aux (dés)accords punk et look d'équarisseurs pentecôtistes, ils surgissent du fossé américain, rassemblés sous une bannière étiolée qui souligne qu'au sortir de l'ère busho-reaganienne, le rêve américain a de la terre au cul, du sang dans la bouche et les poches retournées.

Parmi eux, sorti du fossé au sens propre comme au figuré, un drôle de personnage doté d'une voix qui déchire les tympans avant de fendre le cœur : Vic Chesnutt, parfaite figure de redneck du Grand Sud dépressif et misanthrope de Faulkner et Harper Lee. Un type tordu, ramassé dans un fauteuil depuis un accident de voiture à l'âge de 18 ans, mauvais dosage d'alcool, de vitesse et d'ennui existentiel. 
Oiseau moqueur tombé du nid, volontiers coiffé de chapeaux improbables et autres couronnes de roitelet. Richard III chez les ploucs, on l'imagine murmurer, comme son collègue de Sparklehorse sur l'un de ses titres, le fameux vers de Shakespeare : «A horse, a horse, my kingdom for a horse».Ironiquement, avant cet accident qui le condamne à raser le bitume, Vic Chesnutt a grandi à Zebulon, sautillant trou de balle de la Géorgie où ne dansent guère que les torches du Klu Klux Klan dont son grand-père est un membre actif. 

Zebulon

En bon tragédien, Chesnutt lutte pourtant contre la fatalité, à laquelle il ne croit pas. Sur son premier album, Little (1990), le titre Speed Racer énonce «the idea of divine order is essentially crazy / the laws of action and reaction are the closest thing to truth in the universe (...) I'm not a victim (...) I'm intelligent». Physiquement brisé, il s'enfuit au sortir de l'hôpital pour une cité aux consonances antiquement tragiques, Athens, fief de la bohème géorgienne, où il dévore les grands poètes américains quand à Zebulon il n'avait jamais osé ouvrir un livre.

Mais c'est surtout via la musique qu'il tord le destin, cette musique qui le sauve de tout depuis toujours : à la mort de John Lennon, qui le laisse inconsolable, ses parents lui offrent une guitare pour l'aider à surmonter l'épreuve... Là, bien que sa paralysie lui interdise toute pratique instrumentale, il rejoue très vite de la guitare, développant un jeu rudimentaire et sec qui deviendra sa marque de fabrique. 

À Athens, il devient une attraction. Le roi Michael Stipe lui-même, chef de file de l'agora musicale géorgienne et porte-voix de REM, en «perd sa religion». Puis le pousse dans un studio pour deux albums de folk atrabilaire, Little et West of Rome, rêches comme la bure mais volatiles comme le coton local : guitare acariâtre caressée comme un vieux matou à rebours du poil et voix transformant les microsillons en tranchées ardennaises. 

Début de buzz et succès d'estime : on lui consacre un documentaire (Speed Racer, 1993), plus tard un album de reprises (Sweet Relief II, 1996) et Vic fait beaucoup parler. Autant pour ses chansons aux textes fouillés et ce timbre abrasif, qui lui vaudra des comparaisons faciles avec Bob Dylan, que pour son histoire singulière et ses errements : sa dépendance à l'alcool et aux drogues (premier coma à quinze ans) ou sa propension à se coller une carabine dans la bouche quand aucun goulot ne se présente.

Soupe à l'oignon

Heureusement, il y a Tina, sa femme et bassiste, qui planque les flingues, et la musique, encore, qui absorbe les débordements. Sur le bien nommé Drunk (1993), il narre sa vie dissolue, dissoute dans la bohème et le bourbon, puis calmé, comme débarrassé d'un fardeau, finit par s'épanouir : avec Is the actor happy ? (1995), réponse dans la question, le tragédien apparaît plus inspiré et apaisé que jamais. Le disque, qui bénéficie d'une production soignée, est un chef d'œuvre. Le morceau Onion Soup, plat de résistance (aux tentations) et référence à la mixture ingurgitée en queue de beuverie, semble marquer la fin de la cuite. Pas des tourments comme le montre le beau et noir About To Choke (1996), autre pièce maîtresse.

Mais désormais, collaborant volontiers avec ses pairs (Kurt Wagner de Lambchop sur The Salesman & Bernadette (1998), disque pop et cuivré empreint d'allégresse), il est un musicien à part entière, c'est son job. C'est peut-être cela d'ailleurs qui rend ses albums suivants moins intéressants car moins intenses. Jusqu'à cet improbable North Star Deserter sur lequel la troupe du label Constellation tisse un épais brouillard sonique dans lequel la voix toujours aussi contondante de Chesnutt suffit à se repérer. 

De cette voix inimitable le critique John J. Sullivan du magazine Oxford American, bible culturelle du Grand Sud, a écrit un jour : «Vic a changé la prononciation en instrument, il ressuscite et déforme des syllabes dont l'habitude ou la paresse nous ont fait oublier l'existence». Mais plus qu'une réalité phonétique, la voix de Vic Chesnutt, changeante et âcre comme la flamme d'une lampe à huile remplie de vinaigre, nous ramène à la réalité d'une infinité d'avanies existentielles auxquelles une position inconfortable comme la sienne interdit à tout jamais de s'habituer.

VIC CHESNUTT + DIRTY THREE + RIEN. À l'Épicerie Moderne, Mardi 19 février.

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