Il était une fois en Anatolie

ECRANS | De Nuri Blige Ceylan (Turquie, 2h30) avec Muhammet Uzuner, Yilmaz Erdogan…

Jerôme Dittmar | Vendredi 28 octobre 2011

A Cannes, Il était une fois en Anatolie avait un peu achevé tout le monde. Loin du tumulte, le nouveau film de Nuri Blidge Ceylan se laisse mieux approcher avec ses 2h30 au ralenti. Virée nocturne dans les steppes d'Anatolie, le film suit une bande de flics errant avec deux criminels pour retrouver le corps mort de celui qu'ils ont assassiné. Le cadre est désertique, étrange, presque d'un autre monde. Aucune âme qui vive dans les espaces traversés, sauf pour une halte dans un village, où la fille du maire apparaît comme une déesse de la nuit devant des hommes fatigués. Autant être clair, le film est ardu, à la fois linéaire et digressif ; chaque scène ou conversation s'étire, bégaie ou bloque sur un détail. Ceylan, travaillant par touches, plonge, touille, puis replonge, dessinant imperceptiblement les contours de son film, ses personnages et leurs cadres. Ce n'est qu'au bout de deux heures que le tout prend forme. C'est long, avec beaucoup de gras, de décalages absurdes qui sentent le cinéma d'auteur mondialisé. Pourtant, ces lentes circonvolutions finissent aussi par créer un enlisement qui touche au coeur du film. Par l'affinement des points de vue, que Ceylan laisse finement apparaître. Puis grâce à son regard sur la nature humaine, sa violence, son cynisme, sa barbarie. Rien de renversant, mais une noirceur qui colle à la peau.
Jérôme Dittmar

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L’arbre, le père et le puits : "Le Poirier sauvage"

Drame | Un film de Nuri Bilge Ceylan (Tur, 3h08), avec Doğu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yıldırımlar…

Vincent Raymond | Mercredi 8 août 2018

L’arbre, le père et le puits :

Fraîchement diplômé, Sinan rentre en Anatolie où son père instituteur, plutôt que de rembourser ses dettes de jeu, passe son temps à creuser un puits. Se rêvant écrivain, Sinan tente de réunir des fonds pour éditer son premier roman. Mission ardue dans la Turquie contemporaine… Entre saga et chronique sociale, ce portrait d’une jeunesse désenchantée naturellement en rupture avec ses aînés — le père de Sinan, traînant petits mensonges, son insolvabilité chronique et poussant ses ricanements satisfaits à tout bout de champ, donne carrément le bâton pour se faire battre — Le Poirier Sauvage la montre sans perspective non plus : n’étant pas assurés d’obtenir un emploi d’enseignant, ou déprimés à l’idée d’être affectés à l’intérieur des terres, les jeunes diplômés préfèrent rejoindre les forces anti-émeutes pour casser sans remords du manifestant — voilà qui en dit long sur l’état de l’État. Sans attaquer directement le régime d’Erdogan, Nuri Bilge Ceylan montre la délaïcisation de la Turquie et la prise en main des petites communautés villageoises par de néo-imams à l

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Alexandre Mallet-Guy : n’oublie pas que tu vas produire

Portrait | Il a révélé en France Asghar Farhadi ou Joachim Trier, et accompagne désormais Nuri Bilge Ceylan ou Bruno Dumont. À Cannes cette année, le patron de Memento Films présente quatre films, dont 120 battements par minute de Robin Campillo, en lice pour la Palme d’Or.

Vincent Raymond | Mardi 23 mai 2017

Alexandre Mallet-Guy : n’oublie pas que tu vas produire

Sur un plateau de tournage, il pourrait passer pour la doublure lumière de Pierre Deladonchamps ou de quelque jeune premier blond. Silhouette élancée et regard bleu franc, ce tout juste quadragénaire ne colle pas à ces portraits de producteurs dessinés par Hollywood : volumineux, grincheux, tonitruants ; bref, à l’image des frères Weinstein. Alexandre Mallet-Guy parle d’une voix mesurée. Et si son débit parfois se précipite avant de s’étouffer dans un sourire timide, n’en tirez pas de conclusions hâtives : il a le caractère aussi solide que son goût est affirmé. Depuis 2003 aux manettes de Memento Films, la structure de production, distribution et ventes internationales qu’il a créée ex nihilo, l’homme revendique une ligne éditoriale parmi les plus exigeantes de la profession. Ce qui ne le prive pas d’aligner un palmarès enviable. Le produit de la chance et d’un indubitable flair : « Chez Memento, il n’y a pas de comité de visionnement. Les personnes travaillant sur les acquisitions viennent avec moi sur les festivals, je les écoute… ma

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Winter Sleep

ECRANS | Palme d’or du dernier festival de Cannes, ce long et passionnant film de Nuri Bilge Ceylan inscrit désormais le cinéaste comme un héritier d’une haute idée du cinéma, empruntant au théâtre et à la littérature pour s’approcher au plus près de l’âme humaine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

Winter Sleep

Un hôtel perdu dans les majestueux décors de l’Anatolie ; l’automne est en train de se terminer. «Voici venu l’hiver de notre déplaisir» disait le Duc de Gloucester en ouverture de Richard III ; l’hôtel s’appelle justement Othello, et son propriétaire, Aydin, règne sur ce bout de terre comme un roi fatigué, un Lear sans descendance mais entouré d’une femme beaucoup plus jeune et d’une sœur que les mauvais coups de la vie ont conduit à se réfugier ici. Aydin est un ancien acteur, mais c’est aussi un éditorialiste pétri de prétentions ; c’est surtout un héritier, ce que le premier mouvement de Winter Sleep vient exposer avec ce sens de la durée romanesque qu’a adoptée Nuri Bilge Ceylan depuis Il était une fois en Anatolie. Aydin et son homme à tout faire descendent au village réclamer un loyer impayé ; en chemin, la vitre de leur véhicule est fracassée par une pierre lancée par l’enfant du locataire en faute. Une image magnifique qui fait entrer une inquiétude sourde dans le cours des événements, comme le

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Cannes jour 11 : À sec

ECRANS | Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan. La Source des femmes de Radu Mihaileanu. Elena d’Andrei Zviagintsev.

Dorotée Aznar | Dimanche 22 mai 2011

Cannes jour 11 : À sec

Le mystère des sélections cannoises n’étant pas si impénétrable que ça, il faut dire ici que des fuites avaient eu lieu concernant la présence en compétition du dernier Nuri Bilge Ceylan, Il était une fois en Anatolie. Le metteur en scène turc, autrefois chéri du festival (double prix pour Uzak, sélection officielle pour Les Climats, Prix de la mise en scène pour Les Trois singes), allait en 2011 prendre la place du cinéaste qui vient à Cannes pour «se suicider», après Mikhalkov en 2010, Tsai Ming Liang en 2009 et Wenders en 2008. La projection officielle de ce film fleuve (2h37) le samedi à 22h30 en disait assez long sur l’envie de le planquer sous le tapis, sachant qu’à cet instant du festival, la plupart des accrédités ont déjà fait leurs valises pour rentrer à la maison. Plans tableaux sans fin, dialogues en boucle, personnages opaques : au bout d’une heure, non seulement il ne s’était toujours rien passé à l’écran, mais on n’avait aucune idée de là où Bilge Ceylan voulait en venir. Du coup, on est tout bonnement rentré se coucher pour être frais le lendemain. Mais si j’avais su qu’une autre épreuve m’attend

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Les Trois singes

ECRANS | De Nuri Bilge Ceylan (Fr-Ita-Turquie, 1h49) avec Ahmet Rifat Sungar, Atice Aslan…

Christophe Chabert | Vendredi 9 janvier 2009

Les Trois singes

Cinéaste d’un formalisme contemplatif souvent au-delà du raisonnable (Uzak, Les Climats), Nuri Bilge Ceylan a trouvé ici un sujet (la dislocation d’une famille engoncée dans le mensonge et les non-dits) à même de canaliser habilement ses obsessions esthétiques – pour ne pas dire esthétisantes… Dans une lumière sépulcrale, le réalisateur se joue de son atmosphère de faux huis clos, manipule ses personnages pour mieux souligner leurs apparentes contradictions, enchaîne les dialogues de sourds, installe une pression étouffante dont la violence latente ne demande qu’à exploser. Un jeu de massacre parfois un rien trop languide (soyons clairs, Les Trois singes est un film qui se mérite), où percent cela dit de prodigieuses idées de mise en scène : quand Nuri Bilge Ceylan remonte à mi-parcours le fil du traumatisme commun, il le fait à la grâce d’une inventivité visuelle sidérante et, surtout, sans asséner pour autant d’explication sentencieuse. On sent que la tentation d’un symbolisme grossier n’est jamais très loin, mais le réalisateur garde le cap, et fait macérer son malaise d’une façon adroitement diffuse. FC

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