Sils Maria

ECRANS | D’Olivier Assayas (Fr, 2h03) avec Juliette Binoche, Kristen Stewart…

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

La prétention qui suinte de la première à la dernière image de Sils Maria ne surprendra pas ceux qui, comme nous, ont pris en grippe le cinéma d'Olivier Assayas. Il y raconte, sans le moindre scrupule de crédibilité, comment une star entre deux âges (Juliette Binoche, qui pose tout du long en alter ego de Juliette Binoche) décide de reprendre la pièce qui l'a rendue célèbre et dont l'auteur s'est éteint, comme par hasard, au moment où elle allait lui rendre hommage en Suisse. Elle laisse le rôle de la jeune première à une nymphette hollywoodienne (Chloë Grace Moretz) et endosse celui de la femme mûre, ce qui déclenche chez elle un psychodrame dont le souffre-douleur sera son assistante (Kristen Stewart, la seule à surnager en adoptant un très respectable profil bas au milieu du désastre).

«Tu l'as vu, mon Persona ?» nous susurre Assayas tout du long avec une finesse éléphantesque, des coquetteries stylistiques de grand auteur — le faux film muet, la musique classique — et une manière très désagréable de désigner ce qui est de l'art et ce qui n'en est pas. Les blockbusters de super-héros ? Des merdes à regarder avec des lunettes 3D ridicules… Internet ? Un aspirateur à scandales pour faire mousser des célébrités à l'ego enflé… L'Amérique ? Un mirage fascinant qui masque une profonde inculture… Le problème, c'est qu'Assayas pipe les dés de sa démonstration en réalisant des pastiches grotesques plutôt qu'en s'appuyant sur des exemples réels — seul Sydney Pollack aura droit à une assez basse attaque ad hominem. Sils Maria semble contaminé par cette logique du faux mal fichu, ressemblant à un premier jet ni réfléchi, ni dégrossi, un cinéma de roi fainéant à l'arrogance même pas dissimulée, qui se termine sur une scène de théâtre contemporain pour un ultime et piteux cliché de mise en scène.

 

Christophe Chabert

Sortie le 20 août


Sils Maria

De Olivier Assayas (2h3) avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz

De Olivier Assayas (2h3) avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz

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À dix-huit ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui conduit au suicide une femme plus mûre, Helena. Vingt ans plus tard on lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois de l'autre côté du miroir, dans le rôle d'Helena...


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Juliette Binoche et l’école des femmes : "La Bonne Épouse"

Comédie | La brutale disparition de son époux oblige Paulette Van Der Beck à prendre les commandes de l’école ménagère familiale en déclin qu’il était censé diriger. Mais en cette veille de mai 68, les jeunes élèves ne tiennent plus à devenir des fées du logis soumises en tout point à leur mari…

Vincent Raymond | Mardi 10 mars 2020

Juliette Binoche et l’école des femmes :

Sortant avec une certaine malice quelques jours après que l’on a célébré la Journée internationale des droits des femmes, La Bonne Épouse rappelle avec un second degré évident les vertus et commandements jadis prodigués aux jeunes filles ; le hiatus entre les us de l’époque patriarcale serinés par une institution vitrifiée dans la tradition et l’éclosion d’une nouvelle société n’en paraît que plus comique ! Dans cette ambiance provinciale patinée façon Choristes, Martin Provost bénéficie de surcroît d’un trio féminin de choc : Juliette Binoche (apprêtée et maniérée comme Micheline Presle dans Les Saintes Chéries) en directrice prenant la vague de l’émancipation féminine, Yolande Moreau en vieille fille éberluée par ces changements insolites et surtout Noémie Lvovsky en bonne-sœur revêche, évoquant un Don Camillo en guimpe — parfaite dans ce registre qu’on ne lui connaissait pas encore. Cœur sensible, Provost complète son histoire d’une romance au

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Tout sur sa mère : "La Vérité"

Drame | Star de cinéma, Fabienne vient de publier ses mémoires titrées La Vérité et va entamer un nouveau tournage. Sa scénariste de fille Lumir, son époux et leur petite Charlotte, débarquent alors de New York. Leur séjour permettra de régler de vieilles querelles, mais aussi panser des plaies…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Tout sur sa mère :

« On ne peut se fier à sa mémoire ». Aux allures de mantra, cette réplique est un peu la clef de La Vérité : on l’entend sortir de la bouche de Lumir (reprochant les arrangements de sa mère avec la vérité dans son livre), mais aussi de celle de la fantasque Fabienne, faisant remarquer en retour à sa fille que le point de vue d’une enfant est trompeur. Si l’actrice revendique dans sa vie comme son art le “mentir vrai“ d’Aragon, en assumant également une incorrigible mauvaise foi et ses caprices, elle sait — par le bénéfice de l’âge — que toute vérité est relative, subjective. Que la perfection qu’elle suppose est forcément impossible à atteindre. Et que l’écrit est un pis-aller au jeu, donc à la vie. Acteurs 1, scénaristes 0 ? Difficile de savoir qui aura le dernier mot ! Kore-eda accomplit ici une œuvre d’une vertigineuse adresse offrant bien des niveaux de lectures. Sans renoncer aux valeurs intrinsèques de son cinéma (ses “plans haïkus“ célébrant la saisonnalité et la nature ; la famille…), il témoigne d’une authentique compréhension et assimilation des codes

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L'affaire est dans le sac : "Greta"

Thriller | de Neil Jordan (É-U-Irl, int.-12ans, 1h38) avec Isabelle Huppert, Chloë Grace Moretz, Maika Monroe…

Vincent Raymond | Mardi 11 juin 2019

L'affaire est dans le sac :

Serveuse à New York, Frances trouve un soir dans le métro un élégant sac à main. Il appartient à Greta, une excentrique vieille Française qui conquiert vite la jeune fille. Frances découvre alors combien Greta peut se montrer intrusive et inquiétante. Mais n’est-ce pas déjà trop tard ? Depuis combien de temps n'avait-il pas été plaisant de voir Isabelle Huppert à l'écran ; c'est-à-dire appelée pour autre chose qu'un rôle lui donnant le prétexte d'être soit une victime à la passivité suspecte pour ne pas dire consentante, soit une épave bourgeoise — les deux n'étant pas incompatibles ? Neil Jordan a eu le nez creux en pensant à elle : d'ordinaire agaçantes, les minauderies de son jeu se révèlent ici franchement inquiétantes et servent à asseoir la dualité de son personnage de prédatrice : sous des dehors lisses et respectables, sans âge, Greta tient du vampire, auquel il ne faut jamais ouvrir sa porte si l'on veut s'en prémunir, mais qui ne vous lâchera pas si vous l'invitez chez vous. Jordan s'y connaît sur le sujet. Le terme a beau paraître galv

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Le cœur a ses réseaux (sociaux)… : "Celle que vous croyez"

Le Film de la Semaine | Sous une identité d’emprunt, une quinquagénaire délaissée noue une liaison grâce à Internet avec un vingtenaire, retardant sans cesse le moment de la rencontre. Une trouble romance à distance magnifiquement interprétée par Juliette Binoche et François Civil.

Vincent Raymond | Mardi 26 février 2019

Le cœur a ses réseaux (sociaux)… :

Son jeune amant l’ayant quittée sans élégance, Claire tente de se rapprocher de lui en se liant sur Facebook avec Alex, son colocataire. Entre Alex et Clara, l’alias de 24 ans que la quinquagénaire s’est créée, va naître une relation érotique d’autant plus trouble qu’elle reste virtuelle et aveugle… Adapté d’un roman de Camille Laurens, Celle que vous croyez n’est justement pas ce que l’on pourrait croire — à savoir un thriller érotique, ni une fable sur la digitalisation des relations humaines. Portant sur la solitude et la peur de l’abandon, ce film se révèle également un exercice de style autour du récit, dans ses différents niveaux d’imbrication (avec peut-être un rebondissement final en trop) et l’incertitude de son authenticité : en effet, l’histoire est recomposée à partir du discours partiel de Claire à sa psy — aux omissions et travestissements de la vérité près — et se trouve amendée par un roman offrant une version alternative de la réalité. Tout est paroles, faux-semblants, mensonges et fantasmes dans ce qui résonne comme la version contemporaine d’un échange épistolair

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François Civil : « une voix, ça nourrit l’imaginaire »

Celle que vous croyez | Déjà impressionnant dans Le Chant du loup, François Civil poursuit sa démonstration en jouant la victime d’une séduction aveugle ourdie par Juliette Binoche dans Celle que vous croyez de Safy Nebbou. Entretien décontracté.

Vincent Raymond | Mardi 26 février 2019

François Civil : « une voix, ça nourrit l’imaginaire »

Vous étiez “Oreille d’or“ dans Le Chant du loup. Ici, votre personnage joue plutôt de sa voix et de ses yeux, puisqu’il est photographe… François Civil : (rires) Je ne m’en étais pas rendu compte ! Le début de ma carrière est un parcours des sens : dans Mon Inconnue qui sort bientôt, ce sera le toucher, puisque je serai écrivain. Peut-être être que je serai nez dans le prochain ? Vous l’étiez déjà un peu dans Ce qui nous lie de Klapisch. Ah voilà : c’était le nez et le goût. Bon, ben ma carrière est bientôt finie (rires) ! Cela ne vous a pas freiné de n’avoir ici qu’une petite présence à l’écran ? Tout au contraire ! En lisant, je me disais « ce n’est qu’une voix pour l’instant », et je trouvais ça super excitant d’aborder le personnage comme cela. Un acteur, c’est un corps et une voix. Généralement, on incarne le personnage en premier ; là, c’était d’abord des pixels dans un chat, puis la voix. C’était tout à fait particulier. Et puis, j’apparais

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Sous les couvertures… : "Doubles Vies"

Et aussi | De Olivier Assayas (Fr, 1h48) avec Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne…

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

Sous les couvertures… :

Dirigeant avec pugnacité et passion une maison d’édition, Alain s’interroge. Sur ses publications — il vient de refuser l’énième opus de son ami nombriliste Léonard —, sur l’évolution de son métier à l’heure du numérique, sur le couple qu’il forme avec Séléna, une comédienne de série… Bonne nouvelle : après l’éprouvant Personal Shopper, Olivier Assayas a tourné la page pour évoquer en français deux sujets on ne peut plus hexagonaux : les chassés-croisés amoureux et le milieu du livre — deux passions tricolores qui se croiseront prochainement à nouveau dans Le Mystère Henri Pick de Rémi Bezançon. L’approche est habile, car on ne sait en définitive s’il s’agit d’une réflexion profonde sur les mutations des industries culturelles (s’apprêtant, après avoir glissé du monde des lettres à celui des chiffres, à basculer dans celui, binaire, de la digitalisation) passée en contrebande dans une comédie entomologique de mœurs germanopratine, ou bien du contraire. Seuls des archétypes de parisiens peuvent se livrer à ces petites joutes verbales, amoureuses et professionnelles,

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Olivier Assayas : « le cinéma est fait pour poser des questions, pas pour donner des réponses »

Entretien | Portraits intimes, fresques politiques, cinéma de genre… Olivier Assayas a tâté de tous les registres et vécu autant de vies. Sa nouvelle réalisation les voit doubles, mais lui permet d’évoquer avec clairvoyance les secteurs du livre et du cinéma. Conversation.

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

Olivier Assayas : « le cinéma est fait pour poser des questions, pas pour donner des réponses »

Doubles vies a-t-il été difficile à écrire ? Olivier Assayas : Absolument pas ! La seule base, c’était que ça m’amuse. À chaque fois qu’une scène m’ennuyait, je m’arrêtais et j’attendais que me vienne une idée qui m’amuse. J’avais aussi le plaisir de renouer avec des choses qui me manquaient beaucoup, comme tourner en français. Le dernier, c’était Après mai, avec des ados, ce n’était pas du tout la même manière de le penser, de le tourner. À travers le personnage de l’écrivain qui “siphonne“ sa vie privée pour nourrir ses romans, Doubles vies interroge le rapport entre la fiction et l’autofiction… L’espace entre la fiction et l’autofiction est épais comme un papier à cigarettes, dans le sens où les écrivains, quels qu’ils soient, s’inspirent de leur propre expérience — même ceux qui écrivent de la science-fiction : j’ai le sentiment qu’ils sont encore plus près d’eux-même, du monde dans lequel ils vivent que lorsqu'ils racontent des choses à la première personne. Certains ont besoin de jouer avec le feu, parce que ça peut êtr

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Juliette Binoche et graine de mystère : "Voyage à Yoshino"

ECRANS | de Naomi Kawase (Jap-Fr, 1h49) avec Juliette Binoche, Masatoshi Nagase, Takanori Iwata…

Vincent Raymond | Mardi 27 novembre 2018

Juliette Binoche et graine de mystère :

Vingt ans après une mystérieuse épreuve intime, Jeanne est de retour dans la forêt de Yoshino en quête d’une plante médicinale très rare aux vertus universelles, Vision. Hébergée par Tomo un forestier taciturne, elle apprend à lire les signes annoncés par une vieille aveugle un peu mage… Naomi Kawase aime le vent, les forêts, la nature, les cérémonials prandiaux, les mourants et les morts. Un joyeux programme qu’elle recombine à l’envi et avec une frénésie enviable, et des succès inégaux. Ce Voyage… fait penser à Un beau soleil intérieur de Claire Denis ou à Sils Maria d’Assayas : des prétextes à filmer Juliette Binoche — qui le mérite et parvient à elle seule, par la grâce de sa personne à justifier ou à porter un film à l’intrigue ténue. Cette quête semi-ésotérique de la plante miracle, bercée par la poésie relaxante de longs plans contemplatifs du vent balançant les arbres et appuyée par des calculs de nombres premiers ou les apparitions spectrales d’êtres aimés, se

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De la Terre à l’hallu : "High Life"

Sci-Fi | de Claire Denis (Fr-All-G-B-Pol, int. -12 ans avec avert., 1h51) avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, André Benjamin…

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

De la Terre à l’hallu :

Loin du système solaire, un module spatial. À son bord, un équipage de relégués cornaqués par une infirmière déglinguée a embarqué pour une mission suicide : l’exploration d’un trou noir et de ses potentialités énergétiques. Mais le pire péril réside-t-il à l’extérieur ou à l’intérieur ? Que Claire Denis s’essaie à la science-fiction galactique n’a rien de stupéfiant en soi : elle s’était déjà confrontée au fantastico-cannibale dans Trouble Every Day. En vérité, ce n’est pas le genre qui modèle son approche, mais bien la cinéaste qui, par son style et son écriture, modèle le cinéma de genre. High Life tient donc du conte métaphysique et du roman d’apprentissage : il zone davantage dans les environs ténébreux de 2001 et de Solaris qu’aux confins opératiques de Star-Wars-Trek. Claire Denis semble de surcroît s’ingénier à vider son film de sa puissance épique : sa déconstruction de la chronologie du récit, réduit à des

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La mauvaise éducation : "Come as you are"

Drame | de Desiree Akhavan (É-U, 1h31) avec Chloë Grace Moretz, Sasha Lane, John Gallagher Jr.…

Vincent Raymond | Mercredi 18 juillet 2018

La mauvaise éducation :

1993. Surprise en plein ébat avec une camarade, la jeune Cameron est envoyée par sa tante dans camp religieux de “réhabilitation“ pour les adolescents “déviants“ placé sous la férule des frère-sœur Marsh. Au sein du groupe, Cameron tente de préserver son intime personnalité… Cette vieille obsession puritano- normative de guérir l’homosexualité par la réclusion et la prière ! Dans l’idée (et l’efficacité), cela rejoint l’antique sacrifice des vierges pour s’assurer de bonnes récoltes ; le fait de croire que l’on peut infléchir des événements sur lesquels l’on n’a aucune prise en sadisant ses semblables au nom de l’intérêt général. La prétendue maison de rééducation religieuse des Marsh est à la fois un lieu de retrait du monde pour des familles honteuses de l’orientation de leur enfant (“cachons ce gay que nous ne saurions voir“) et un centre de torture psychologique. Paradoxalement, le confinement des ados et les chambrées non mixtes tendent à annuler le lavage de cerveau hétéro opéré pendant la journée. Desiree Akhavan épouse avec beaucoup de justesse et de sens

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Variable à orageux : "Un beau soleil intérieur" de Claire Denis

ECRANS | de Claire Denis (Fr, 1h34) avec Juliette Binoche, Xavier Beauvois, Philippe Katerine…

Vincent Raymond | Mardi 26 septembre 2017

Variable à orageux :

Isabelle, parisienne à la quarantaine flamboyante, traverse une mauvaise passe sentimentalement parlant. Les hommes ne manquent pourtant pas dans sa vie : un amant balourd, son ex mesquin, un jeune comédien qui boit trop, un voisin fantasque. Mais aucun ne ranime sa petite flamme… Tout musicien qui se respecte éprouve, en présence d’un stradivarius, la nécessité de le faire vibrer entre ses doigts. Juliette Binoche est de ce bois dont les instruments d’exception sont faits : une source d’inspiration, de vie et de naturel à même de sauver bien des scripts défaillants ; un sauf-conduit pour film sans centre de gravité. Un beau soleil intérieur ne tient que sur (et grâce à) elle : Claire Denis se contente de la filmer dans tous ses états (une aubaine), chopant forcément des instants magiques de vérité au milieu d’un océan de pas grand chose. C’est moins ouvragé que lorsque Sautet façonnait du sur-mesure pour Romy Schneider. Le pompon du WTF revient au face-à-face final avec Depardieu jo

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Camille Claudel au cinéma : les batailles, les prisons

ECRANS | Apparaissant de façon intermittente dans "Rodin", Camille Claudel (ici incarnée par Izïa Higelin) est désormais sortie de l’obscurité où ses contemporains voulaient la reléguer, en partie grâce au 7e art.

Vincent Raymond | Mardi 23 mai 2017

Camille Claudel au cinéma : les batailles, les prisons

On ne dira jamais assez le pouvoir du cinéma lorsqu’il s’agit de réhabiliter une figure oubliée ou injustement dénigrée en son temps. Morte dans l’indifférence générale à l’asile psychiatrique de Montfavet, où sa famille l’avait faite interner trente ans plus tôt, inhumée à la va-vite avant que ses restes ne se trouvent jetés à la fosse commune, Camille Claudel (1864-1943) aurait pu demeurer cette silhouette grise et honteuse hantant l’ombre de ces “grands hommes” que furent son frère Paul et son amant Rodin. Mais grâce au roman Une femme (1982) signé Anne Delbée, suivi deux ans plus tard par une biographie de la main de Reine-Marie Paris, descendante de la sculptrice, la tragédie d’une artiste se fit jour. Isabelle et Juliette Isabelle Adjani s’empara de cette destinée malheureuse, dont elle voulut exalter le lyrisme funeste et passionné dans un biopic. Réalisé par son compagnon de l’époque, le chef-opérateur Bruno Nuytten, le film qui en découla se voulait digne d’un mausolée à la mé

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"Ghost in the Shell" : critique et interview de Scarlett Johansson

ECRANS | À l’instar de ses héros humains améliorés par les machines, ce film en prises de vues réelles s’hybride avec toutes les technologies visuelles contemporaines pour revisiter le classique anime de Mamoru Oshii (1997). Une (honnête) transposition, davantage qu’une adaptation.

Vincent Raymond | Mardi 28 mars 2017

Dotée d’un corps cybernétique augmentant ses capacités humaines, le Major a été affectée à la Section 9, une unité d’élite dépendant du gouvernement. Sa prochaine mission vise à combattre un criminel capable de pirater les esprits, mais aussi de lui révéler un passé qu’on lui a dissimulé… En s’appropriant le joyau de Oshii, Rupert Sanders touche à un tabou. Ghost in the Shell constitue en effet un jalon dans l’histoire des anime : il est le premier à avoir été universellement considéré comme un film “adulte” (en tout cas moins familial ou jeune public que les Takahata et Miyazake) ainsi qu’une œuvre de science-fiction visionnaire, dans la lignée des adaptations de Philip K. Dick ou Asimov. Sa narration elliptique, intriquant anticipation et tensions géopolitiques, ajoutée à son esthétique élégante et épurée, l’ont érigé en référence d’un futur dystopique… dépassé. Bien en chair Car depuis vingt ans, EXistenZ, Matrix puis la réalité virtuelle ont rattrapé certaines des projections de l’anime. Sanders et ses scénaristes l’ont donc “déshab

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"Un jour dans la vie de Billy Lynn" : Post trauma, luxe

Le film de la semaine | De ses dommages collatéraux en Irak à ses ravages muets sur un soldat texan rentré au bercail pour y être exhibé comme un héros, la guerre… et tout ce qui s’ensuit. 24 heures de paradoxes étasuniens synthétisés par un patron du cinéma mondial, le polyvalent Ang Lee.

Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Suggérant à la fois un roman de Zweig et une chanson des Beatles, le titre français de Billy Lynn's Long Halftime Walk ne trahit pas, loin s’en faut, l’esprit du film de Ang Lee ; son apparente banalité le contient en effet dans son entier, respectant l’unité de temps en dessinant une perspective plus vaste. Tout se déroule durant la journée particulière de Thanksgiving : ayant accompli un acte héroïque en Irak, le jeunot Billy Lynn bénéficie d’une permission exceptionnelle au Texas afin, notamment, de parader au sein de son unité durant le spectacle de mi-temps d’un match de football américain. Avant de participer à cette mise en scène aussi grotesque qu’obscène — censée galvaniser ou distraire, on ne sait guère, une populace déconnectée de la réalité du terrain —, le troufion aura essuyé les suppliques de sa sœur l’incitant à se faire réformer, découvert la béance entre l’image que se font les civils du front et la réalité, mais surtout été bombardé intérieurement d’envahissants souvenirs constitutifs d’un traumatisme latent. Full frontal, Foule frontale Ang Lee montre dans ce stupéfiant raccourci la germinatio

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"Personal Shopper" : perservare diabolicum est

ECRANS | de Olivier Assayas (Fr, 1h45) avec Kristen Stewart, Lars Eidinger, Sigrid Bouaziz…

Vincent Raymond | Mardi 13 décembre 2016

Avec Personal Shopper, Olivier Assayas s’essaie au film fantastique-lol — un truc si improbable qu’il devrait prêter à rire tant il se prend indûment au sérieux. Las, d’aucuns ont dû lui trouver une insondable profondeur, une beauté ineffable, au point de le juger digne de figurer dans un palmarès. En découle un aberrant Prix de la mise en scène à Cannes — dépouillant de fait Cristian Mungiu de l’intégrité de ses justifiés lauriers. On suit donc ici une jeune Américaine, Maureen, chargée de garnir la penderie parisienne d’une quelconque vedette, entre une session d’emplettes et une vague séance de spiritisme. Car Maureen, plus ou moins médium ayant perdu son frère jumeau, guette la manifestation post mortem d’icelui… Prolongation morne et inutile du ticket de Kristen Stewart chez Assayas, après l’inégal

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“Ma Loute” : à manger et à boire

Festival de Cannes | Si Roméo était fils d’un ogre pêcheur et Juliette travestie, fille d’un industriel de Tourcoing, peut-être que leur histoire ressemblerait à cette proto-comédie de Bruno Dumont. Un régal pour l’œil, mais pas une machine à gags. En compétition officielle à Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

“Ma Loute” : à manger et à boire

Quel accueil des spectateurs non francophones — et tout particulièrement les membres du jury du festival de Cannes — peuvent-il réserver à Ma Loute ? Grâce aux sous-titres, ils saisiront sans peine le dialogue de ce film dans son intégrité, mais ils perdront l’une de ses épaisseurs : la saveur des intonations snobinardes et des borborygmes modulés avec l’accent nordiste — forçant les non-Ch’tis à accoutumer leur oreille. Cela étant, si les mots seuls suffisaient à Bruno Dumont, il ne serait pas l’énigmatique cinéaste que l’on connaît ; d’autant plus indéchiffrable avec ce huitième long métrage, qui prolonge son désir de comédie engagé avec la série P’tit Quinquin. Dans le fond, Dumont ne déroge guère ici à ses obsessions : capter l’hébétude quasi mystique saisissant un personnage simple après une rencontre inattendue, puis observer ses métamorphoses et ses transfigurations. Certes, les situations se drapent d’un cocasse parfois outrancier et empruntent au burlesque du cinématographe ses ressorts les plus usés (chutes à gogo, grimaces à foison, bruitages-gimmicks…). Mais il ne s’agit que d’un habillage comique ; derrière une f

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Café Society : Hollywoody boulevard

ECRANS | Le 47e opus de Woody Allen-réalisateur semble avoir été taillé sur mesure pour effectuer l’ouverture de la 69e édition du festival de Cannes : glamour, artifices et nostalgie des vieilles bobines s’y bousculent. On passe un charmant moment, sans être transporté…

Vincent Raymond | Jeudi 12 mai 2016

Café Society : Hollywoody boulevard

Un film situé, au moins partiellement, dans les arcanes du Hollywood de l’âge d’or ne pouvait que finir (ou, à tout le moins, commencer sa carrière) sur la Croisette. Café Society tend une sorte de miroir temporel pareil à une vanité à la foule des producteurs, cinéastes, comédiens, agents qui se pressent aux marches du Palais et dans les réceptions pour participer à la gigantesque sauterie cannoise. Car du cinéma, il ne montre absolument rien si ce n’est un extrait de La Dame en rouge (1935) de Robert Florey. En cela, il se situe aux antipodes de Avé César des frères Coen qui avait effectué l’ouverture de la Berlinale. Ici, les stars demeurent cachées dans leurs résidences exubérantes, ou des noms évoqués par paquets de dix, d’éphémères symboles de puissance dans l’Usine à rêve, totalement privées de substance et d’incarnation. Woody et ses doubles C’est plus la nostalgie jazzeuse, l’élégance du cadre et les vestes cintrées qui intéressent Woody Allen dans ce décor-prétexte. Les plateaux, il leur a déjà réglé leur compte dans Hollywood Ending (2002), comédie décriée et pourtant débordant

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Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

ECRANS | "Nobody wants the night" d’Isabel Coixet.

Christophe Chabert | Vendredi 6 février 2015

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

Nous voilà donc de retour à Berlin, accueilli par la neige, mais toujours enchanté par l’organisation toute germanique d’un festival absolument titanesque, avec 170 films dans les diverses sections et une ouverture au public autant qu’aux professionnels. La Berlinale reste sur une édition 2014 très réussie, même si, c’est connu, sa compétition est toujours un peu de bric et de broc. Toujours est-il qu’à N+1, force est de constater que deux films de la sélection 2014 — The Grand Budapest hotel et Boyhood — se retrouvent dans la course à l’oscar du meilleur film, et que son ours d’or — Black coal — a révélé un cinéaste sur lequel il faudra compter dans les années à venir. On n’oublie pas non plus que c’est à Berlin qu’on a découvert deux films français importants de la saison, Dans la cour de Pierre Salvadori et L’Enlèvement de Michel

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Cannes 2014, jours 9 et 10. La fin — enfin !

ECRANS | Jimmy’s hall de Ken Loach. Alleluia de Fabrice Du Welz. Whiplash de Damien Chazelle. Sils Maria d’Olivier Assayas. Leviathan d’Andrei Zviaguintsev.

Christophe Chabert | Samedi 24 mai 2014

Cannes 2014, jours 9 et 10. La fin — enfin !

Il faut savoir arrêter une guerre, dit-on. Un festival de cinéma aussi, avec comme bilan chiffré 32 films vus (plus trois vus avant d’y aller), et quelques blessés légers — après une telle foire, on se dit chaque année qu’on ne nous y reprendra plus. Et, quand on relit ce qu’on a écrit à chaud, on se lamente de notre propre médiocrité en se répétant obstinément que ce métier est aussi vain que stupide — peut-être la conséquence de cette arrogance insupportable qui règne à Cannes, où personne ne salue les gens qui travaillent à faire vivre le festival, mais où tout le monde saute au cou du premier imbécile friqué venu.   Il faut savoir arrêter une guerre. Oui, mais après, comment fait-on pour réconcilier les combattants ? C’est la question posée par Ken Loach dans son dernier film, Jimmy’s Hall — son dernier, disait-il avant de le présenter, mais ça avait l’air moins clair lors de la conférence de presse. Ce n’est pas une suite au Vent se lève, mais un prolongement, ce moment où, la guerre terminée, la nation irlandaise, divisée par des crimes fratricides, doit réapprendre à vivre ensemble et reformer une communauté. Sujet fordie

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De l’amour et de la pellicule

ECRANS | Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la (...)

Christophe Chabert | Mardi 15 avril 2014

De l’amour et de la pellicule

Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la retourne dans sa programmation printanière en "Que se passe-t-il quand un cinéaste filme la femme / l’homme qu’il aime ?". Ce cycle "Je t’aime, je te filme" sera donc l’occasion de passer en revue des couples célèbres, comme celui formé par le regretté Alain Resnais et sa muse Sabine Azéma — Mélo — ou celui, tumultueux, qui unit le temps du tournage interminable des Amants du Pont-Neuf Leos Carax et Juliette Binoche. Restons en France, mais quelques années auparavant, où Jean-Luc Godard magnifia Anna Karina du Petit Soldat à Pierrot le fou, avec au milieu un film qui semble n’exister que pour elle, Vivre sa vie, travail d’iconisation amoureuse à la croisée de la fétichisation cinéphile — Karina filmée comme Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc — et de la contemplation subjuguée… C’est un rapport du même ordre que l’on trouve dans La Belle et la bête ; Cocteau est tellement fasciné par la Bête-Jean Marais qu’il en oublie complètement d

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Camille Claudel 1915

ECRANS | De Bruno Dumont (Fr, 1h35) avec Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent…

Christophe Chabert | Mercredi 6 mars 2013

Camille Claudel 1915

Avec ce Camille Claudel 1915, Bruno Dumont aura au moins réussi une chose : montrer que rien ne résiste au dogmatisme de sa démarche, ni actrice star, ni reconstitution d’époque, ni évocation d’un personnage réel. Même les véritables pensionnaires de l’asile où Camille Claudel se trouve enfermée sont réduits par la caméra de Dumont à n’être que des figures grimaçantes sorties d’une toile de Jérôme Bosch, ersatz des comédiens amateurs de ses films précédents. Dans le dossier de presse, le réalisateur et son actrice parlent de la «rienté» (sic) qu’on voit à l’écran : Camille ne fait rien et il ne se passe rien, elle attend la visite de son frère Paul en regardant la lumière et en préparant ses repas. C’est en fait Paul qui intéresse vraiment Dumont : une scène résume son discours, celle où, en écrivant une lettre, il bande ses muscles comme pour éprouver son propre corps. Depuis La Vie de Jésus, la question du dualisme chrétien hante Dumont, du pêché charnel à la libération de l’esprit hors de son incarnation terrestre. Il rabâche la question dans des films de plus en plus exsangues, focalisés sur cette quête religie

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Après mai

ECRANS | D’Olivier Assayas (Fr, 2h02) avec Clément Métayer, Lola Creton, Carole Combes…

Christophe Chabert | Mercredi 7 novembre 2012

Après mai

De L’Eau froide à Carlos, la révolution politique avortée des années 70 hante le cinéma d’Olivier Assayas. Aujourd’hui, il s’y attaque de front à travers un récit aux relents autobiographiques où la jeunesse de son époque prend la route et le maquis pour contester la société conservatrice et prôner le marxisme et le maoïsme. Ce devrait être une fresque portée par un souffle romanesque fort ; ce n’est à l’arrivée qu’un film d’Assayas, où les états d’âme amoureux des personnages prennent le pas sur l’esprit d’une période, réduite à un simple folklore. Aux clichés hallucinants des scènes d’ouverture (manif, gaz lacrymo, pochettes de disques rock, lycéen faisant de la peinture abstraite dans sa chambre, créature garrellienne en longue robe blanche ânonnant un texte incompréhensible) succède un récit mal raconté, bourré de symboles transparents (la jeunesse se consume, alors tout brûle autour d’elle) et joué par des acteurs peu convaincants (exception faite de Lola Creton). Surtout, le film prend acte d’une démission de son auteur face à son sujet : Gilles, a

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À cœur ouvert

ECRANS | De Marion Laine (Fr, 1h28) avec Juliette Binoche, Edgar Ramirez…

Christophe Chabert | Jeudi 12 juillet 2012

À cœur ouvert

Un couple de chirurgiens spécialisés dans les opérations du cœur s’aiment, puis se déchirent, l’alcoolisme du mari entrant en conflit avec la maternité non désirée de sa femme. Sur le papier, c’est assez banal, et c’est effectivement tout le problème : Marion Laine ne sait jamais trop s’il faut contourner le cliché (option psychodrame) ou s’y enfoncer (option mélodrame), et À cœur ouvert louvoie longuement entre ces deux écueils, jusqu’à un dernier acte complètement raté, avec une embardée onirique mal maîtrisée et passablement cucul. Pourtant, dans la première partie, elle réussissait l’impossible : rendre crédible à l’écran le couple Binoche-Ramirez, en arrivant à instaurer une troublante complicité physique entre eux. Si elle s’était contentée de suivre ce fil-là (le détail amoureux et sa destruction), si elle ne l’avait recouvert d’une pelle de psychologie facile, elle aurait sans doute transcender ce que son argument avait d’anecdotique. C’est, à l’arrivée, très loin d’être le cas. Christophe Chabert Sortie le 8 août

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Cosmopolis

ECRANS | Après A dangerous method, David Cronenberg signe une adaptation fidèle et pourtant très personnelle de Don De Lillo. Entre pur dispositif, théâtralité assumée et subtil travail sur le temps et l’espace, un film complexe, long en bouche et au final passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 25 mai 2012

Cosmopolis

David Cronenberg a le goût du paradoxe. Quelques mois seulement après A dangerous method, où sa mise en scène baissait les bras face au rouleau compresseur scénaristique de Christopher Hampton, le voilà qui transforme le roman de Don De Lillo, Cosmopolis, en un pur objet de cinéma, dont l’origine littéraire (et, une fois sur l’écran, quasi-théâtrale) est littéralement bousculée par le regard de Cronenberg. Il suffit par exemple de voir comment Cronenberg subvertit l’idée même de chapitre à l’écran : Eric Packer, son héros, monte un matin dans sa limousine avec pour seul objectif d’aller «se faire couper les cheveux». Trader arrogant, dont la volonté de contrôle l’a progressivement insensibilisé aux soubresauts du monde (la visite du Président des Etats-Unis, un début d’émeute et même sa propre épouse, simple trophée qu’il n’a plus envie de contempler), Packer dialogue froidement avec les passagers qui se succèdent dans l’habitacle. Or, ceux-ci ne montent pas dedans : la scène commence et ils y sont déjà, comme si ils s’étaient téléporté par on ne sait quel tour de magie à l’intérieur. Et lorsqu’elle se termine, ils disparaissent aussi sec du récit, et

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Sur la route

ECRANS | On se demande encore ce qui a motivé Walter Salles a porté le roman de Jack Kerouac à l'écran, tant son adaptation tombe dans tous les travers du cinéma illustratif, académique et laborieux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 24 mai 2012

Sur la route

La longue et tortueuse gestation de Sur la route, passé entre beaucoup de mains dont celles, prestigieuses, de Francis Ford Coppola, n'explique que partiellement la médiocrité du résultat final, signé Walter Salles. Car autant on peut comprendre ce que le cinéaste d'Apocalypse now pouvait voir de mythologies américaines dans le bouquin de Kerouac mais aussi de résonances personnelles, autant le Brésilien aborde ce matériau avec un œil extérieur, réduisant la chose à un témoignage sur les fondations de la culture beat. Très vite, Sur la route n'est qu'une affaire de reconstitution appliquée où tout est réduit à sa dimension décorative, Salles voyant dans ses écrivains balbutiant qui nourrissent leur vie de road trips et d'expériences sexuelles et narcotiques les ancètres de nos hipsters modernes. Sens unique À ce titre, le casting fait particulièrement gravure de mode : trop beaux, trop propres, trop lisses, tous semblent déjà prendre la pose pour les photos promos à venir. Cette aseptisation s'étend à toutes les strates du film : les étapes des voyages, comme autant de dépliants touristiques, le rapport à la musique, bousillé par un m

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Dark shadows

ECRANS | Tim Burton met un frein à la crise créative qu’il traversait depuis trois films avec cette comédie où il cherche à renouer avec la fantaisie noire de ses débuts, sans y parvenir totalement. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 10 mai 2012

Dark shadows

Dark shadows permet à Tim Burton de faire le point sur l’évolution de son cinéma ces dernières années. Il est frappant, à la vision du film, de voir qu’y cohabitent parfois au sein d’une même séquence, souvent d’un champ à son contrechamp, le cinéaste enclin au bricolage et à l’artisanat mais aussi son pendant récent, le réalisateur converti au numérique se contentant de griffer ses plans en illustrateur prodige. Plus encore, cette dualité se retrouve dans les deux thèmes abordés par le scénario : la figure du freak confronté au monde de la norme, et sa déclinaison contestable qui en fait le défenseur d’une petite entreprise familiale qui irait vendre au monde entier sa bizarrerie. On se souvient de l’épilogue craignos d’Alice au pays des merveilles, où Alice reprenait le flambeau paternel pour aller envahir le marché chinois… C’est à peu près là que commence Dark shadows : Barnabas Collins (Johnny Depp, qui cabotine plus intelligemment que d’habitude) est, au XVIIIe siècle, le jeune héritier d’une fortune construite par ses parents, prolos de Liverpool devenus richissimes entrepreneurs dans un port de pêche du Maine, dont ils ont littéralement

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La Vie d'une autre

ECRANS | De Sylvie Testud (Fr-Lux-Bel, 1h37) avec Juliette Binoche, Matthieu Kassovitz...

Jerôme Dittmar | Vendredi 10 février 2012

La Vie d'une autre

Pour son premier film, Sylvie Testud adapte La Vie d'une autre de Frédérique Deghelt, roman sous influence américaine à en juger par son pitch : alors qu'elle termine ses études et tombe amoureuse, une jeune femme se réveille quinze ans plus tard, mariée, mère, aux commandes d'une multinationale et dans un appartement parisien à dix millions d'euros. Soit le script de Big ou de 30 ans sinon rien, en plus bourgeois et maquillé à la française. Quels enjeux une fois rigolé avec le gap spatio-temporel et cet autre moi (facile quand le personnage est blindé) ? Le comique s'évaporant, sans génie et plombé par Juliette Binoche à moitié folle, le film dévoile son intrigue : le couple en crise, situation difficile quand la veille on rencontrait l'autre. Il y avait de quoi s'amuser ou tirer une leçon de philosophie avec si peu. Testud tente le coup, mais se limite à un laïus flou sur le temps qui passe pour dire qu'il faut profiter de la vie. Bah oui, l'eau ça mouille.Jérôme Dittmar

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Welcome to the Rileys

ECRANS | De Jake Scott (ÉU, 1h50) avec James Gandolfini, Kristen Stewart…

Christophe Chabert | Mardi 2 novembre 2010

Welcome to the Rileys

Doug Riley s’est éloigné de sa femme après la mort de leur fille de 15 ans. Sa maîtresse décède à son tour et, au cours d’un congrès à la Nouvelle-Orléans, il rencontre une jeune strip-teaseuse à la dérive. Sur un coup de tête, il s’installe chez elle et décide, sans contrepartie, de lui servir de protecteur. Argument ténu, possiblement scabreux, que Jake Scott et son scénariste Ken Hixon traitent avec une délicatesse et une justesse touchantes. "Welcome to the Rileys" croit dans les capacités du cinéma à restituer toute la bouleversante fragilité des êtres et les rapports complexes qu’ils entretiennent entre eux. Des séquences comme les retrouvailles entre Doug et sa femme, ou celle où Doug repousse les avances de Malliory, reposent sur une étonnante capacité à saisir le temps qui s’écoule, la répétition d’un geste, les hésitations d’un corps. Très beau, très émouvant, le film doit beaucoup à la rencontre entre le massif Gandolfini et la frêle Stewart : tous deux s’emploient à s’écarter de leurs rôles mythiques (Tony Soprano pour lui, Bella pour elle), sans vraiment y parvenir. Mais cela renforce la vérité de leurs personnages, en quête éperdue d’une nouvelle vie, d’un autre ho

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Les Runaways

ECRANS | De Floria Sigismondi (ÉU, 1h45) avec Kristen Stewart, Dakota Fanning, Michael Shannon…

Christophe Chabert | Mercredi 8 septembre 2010

Les Runaways

Dans le registre souvent casse burne du biopic musical, "Les Runaways" s’en sort avec les honneurs. Certes, la mythologie rock est convoquée avec ses clichés habituels (la drogue, les groupies en transe, le succès brusque, la redescente plus brutale encore) ; mais l’odyssée de Joan Jett et de Cherie Currie, deux très jeunes rockeuses qui en 1975 inventeront avec les Runaways un pendant féminin au glam-rock de Bowie, a de solides atouts. D’abord, les images du prodige Benoît Debie, négociant un virage américain réussi après ses exploits chez Fabrice Du Welz ; ensuite, son tandem d’actrices (et une mention spéciale pour ce cinglé de Michael Shannon, ici en producteur odieusement mégalo). Le film est alors passionnant : il est beau de voir Kristen Stewart salir son image de pucelle vampirisée en roulant de grosses galoches à sa partenaire, en sautant en culotte noire sur son lit ou en sniffant de la colle dans les rues de L.A. Mais plus forte encore est la métamorphose de Dakota Fanning… L’ex enfant-star de "La Guerre des mondes" incarne un personnage lui aussi arraché à l’adolescence par l’appât de la célébrité, et qui cherche en vain à exister par-delà son image dévorante. C’est

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Carlos

ECRANS | D’Olivier Assayas (Fr, 2h45) avec Edgar Ramirez, Alexander Scheer…

Christophe Chabert | Jeudi 1 juillet 2010

Carlos

Carlos témoigne de de ce qui arrive quand un cinéaste mineur (et on reste poli), au formalisme embarrassant de vanité, croise soudain un sujet en or qui non seulement transcende son cinéma, mais éclaire d’une légitimité nouvelle son style. Cette reconstitution épique et fiévreuse du parcours d’Ilich Ramirez Sanchez dit Carlos, révolutionnaire beau gosse devenu terroriste international puis spectre avachi de sa propre légende, est un vrai film d’action. Non seulement parce qu’il réserve quelques inoubliables morceaux de bravoure (le carnage de la rue Toullier, la prise d’otages de l’OPEP), mais aussi parce que les personnages sont saisis dans un mouvement perpétuel, ce que la caméra agitée d’Assayas retranscrit à la perfection. La fiction pourrait être rétrécie par ce souci factuel et cette absence de recul ; au contraire, c’est une fine réflexion sur le déclin de l’idéal révolutionnaire que le récit dessine. Le péché de Carlos, c’est d’accepter de l’argent plutôt que de se sacrifier pour la cause ; ce pacte capitaliste le condamne à l’errance, star encombrante d’une révolution dont plus personne ne veut. Le Carlos d’Assayas (et de son acteur, l’impressionnant Edgar Rami

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Twilight, chapitre 1 : fascination

ECRANS | Cinéma / De Catherine Hardwicke (ÈU, 2h10) avec Kristen Stewart, Robert Pattinson…

Dorotée Aznar | Vendredi 9 janvier 2009

Twilight, chapitre 1 : fascination

Entre True Blood, la série d’Alan Ball, Morse (lire le papier rentrée ciné en page 8) et ce Twilight, premier volet d’une trilogie inspirée par les best-sellers de Stephenie Meyer, le thème du vampire ado a le vent en poupe en ce début 2009. Bella, jeune fille à problème, quitte sa mère, son beau-père et Phoenix, Arizona pour s’installer dans le bled de son flic de père, Forks, Washington. Nouveau style de vie (gris et pluvieux), nouveau lycée, nouvelles fréquentations : parmi elles, un beau jeune homme au teint diaphane, aux yeux «golden brown» et au comportement bizarre, dont Bella va rapidement s’éprendre. Commence alors un jeu d’attirance-répulsion qui trouvera son explication quand Edward révèlera ses origines vampiriques tendance végétariennes. Curieusement, alors qu’il y avait matière à glousser, cette partie «film d’ado» est ce qu’il y a de mieux dans Twilight. Catherine Hardwicke, qui avait prouvé ses qualités en la matière avec Thirteen et Les Seigneurs de Dogtown, prend du temps, des silences et du champs pour installer ses personnages, jouant avec les codes du genre mais aussi avec un réalisme bienvenu (cette Amérique très profonde est assez saisissante). En revanche, ç

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L’Heure d’été

ECRANS | d’Olivier Assayas (Fr, 1h40) avec Charles Berling, Juliette Binoche…

François Cau | Vendredi 29 février 2008

L’Heure d’été

On l’écrivait il y a à peine six mois à la sortie de Boarding gate : il y a un mystère autour d’Olivier Assayas, cinéaste enchaînant les mauvais films sous les éloges critiques et un dédain grandissant des spectateurs. L’Heure d’été ne clarifie pas les choses : aussi transparent que Boarding gate était obscur, le film s’attache à filmer une famille bourgeoise (deux frères, une sœur) cherchant à solder l’héritage de leur mère qui avait fait de sa maison un musée vivant à la gloire du peintre Paul Berthier. Passionnant comme la lecture d’une succession chez un notaire, l’affaire est mise en scène avec une maladresse stupéfiante, Assayas confondant montage dynamique et découpage abracadabrant. Comme d’habitude, les intentions maculent l’écran, sans jamais que le cinéaste ne les englobe dans un récit, ne les incarne dans des personnages crédibles ou ne leur donne une perspective dans le réel. De guerre lasse face à ce name droping pédant, on finit par croire qu’il s’agit d’une pub géante pour le Musée d’Orsay. Et quand on apprend que c’est bien de cela qu’il s’agit, une commande dudit Musée, on comprend mieux la pérennité incroyable du cinéaste : c’est un homme de réseau ! CC

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Paris

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 2h10) avec Romain Duris, Juliette Binoche, Fabrice Luchini...

Dorotée Aznar | Mercredi 13 février 2008

Paris

Paris surprend de la part d'un Cédric Klapisch revenant de loin, c'est-à-dire des horribles Poupées russes. Dès les premières images, on sent pourtant que quelque chose a changé : à commencer par Romain Duris, qu'on découvre en danseur du Lido atteint d'un mal cardiaque qui risque de lui être fatal.Adieu l'ado attardé, place à l'homme rattrapé par l'angoisse de la mort. La lumière crépusculaire, les cadres soignés, les mouvements de caméra caressants : Klapisch a lui aussi décidé de grandir, et ce vaste film choral où une vingtaine de personnages vit tant bien que mal dans le Paris d'aujourd'hui étonne par l'empathie qui s'en dégage. C'est d'ailleurs comme si Klapisch s'était surpris lui-même : il passe une bonne première partie de film à justifier son concept, à le légitimer dans les dialogues des personnages. Duris qui voit dans les fenêtres parisiennes autant de petites histoires à explorer, Luchini qui disserte sur Paris comme un assemblage d'archaïsme et de modernité, un Sénégalais qu'une bourgeoise en vacances invite par réflexe mondain à l'appeler quand il viendra à Paris... Oui, le film ne s'attache qu'à des petites intrigues et des destin

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Into the wild

ECRANS | Même s'il dilue la force de ses premiers films dans une mise en scène parfois attendue, Sean Penn confirme qu'il est un cinéaste important avec ce road-movie existentiel sur les traces du cinéma américain des 70's. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 23 janvier 2008

Into the wild

La légère déception ressentie face à Into the wild est facile à expliquer. Depuis qu'il a décidé de passer derrière la caméra, Sean Penn s'est transformé en poète d'une Amérique éternelle qu'il contemple avec un romantisme noir et élégiaque, empruntant parfois les codes du cinéma de genre pour mieux les renverser au profit de la tragédie de ses personnages. Indian runner, Crossing guard et surtout le fabuleux The Pledge plaçait l'homme au milieu d'une nature qui rendait peu à peu dérisoires ses obsessions, ses peurs et ses passions. Into the wild prend les choses dans l'autre sens, ce qui est beaucoup plus attendu : Christopher MacCandless (Emile Hirsch, fantastique, paie de sa personne pour être à la hauteur du personnage) refuse la vie de petit-bourgeois qui lui tend les bras et décide de partir à l'aventure. Entre clochard céleste à la Kerouac et retour à l'état de nature façon Thoreau, il devient Alexander Supertramp, et arpente l'Amérique avec pour destination finale l'Alaska, choisie à cause de son environnement sauvage et hostile. Sean Penn pose donc de nouveau l'opposition nature/culture, mais c'est à nouveau quand il revient

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